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De l’écume des « News » à l’Appareil d’État

dimanche 9 décembre 2018, par René Merle

ou des enseignements de Gramsci et d’Althusser

Quelques notes jetées à la va vite au lendemain de ce dimanche tumultueux.

News de ce matin

Ce matin, aux « News » BFM TV, l’éditorialiste toujours conseiller du Prince suggérait à Macon d’améliorer le pouvoir d’achat de qui travaille en assistant moins qui ne travaille pas… De l’ISF, pas question évidemment.
Ce matin toujours, on corrigeait les communiqués d’hier soir en mode « violences en recul et maîtrisées à Paris grâce à la nouvelle tactique policière ». On constatait l’ampleur des violences et pillages pratiqués par ceux que nos marxistes d’antan auraient appelé, sans la moindre sympathie, le lumpenproletariat [1].
Bref, on constatait que si, dans une atmosphère d’état de siège suscitée par le Ministère de l’Intérieur, la présence massive des « forces de l’Ordre » a empêché la manifestation groupée de quelques milliers de Gilets jaunes, cette même atmosphère d’état de siège a profité au déchaînement de ce que d’aucuns appellent pudiquement « délinquance d’attribution »… Scène consternante de cette bijouterie attaquée par des loubards, qui crient : « Il n’a pas le droit de tirer », quand le propriétaire sort un fusil… On imagine les réactions chez les téléspectateurs. Et on se demande alors à qui profite le crime, et, en se servant, quels intérêts ces casseurs servent-ils sans le savoir (ou en le sachant et en s’en fichant).
D’autant que l’éditorialiste constate que ces casseurs jouissent en fait d’une impunité judiciaire patente…

Constat aussi que si Paris a été « tenu », la province, pardon les territoires, ont connu d’autant plus l’émeute que le gros des forces de police avait été dépêché à Paris.
Constat aussi et surtout que la détermination des Gilets jaunes pacifiques sur les barrages ne faiblit pas.
Bref, constat final que, sans solution politique, le recours à la trique ne règlerait rien.
Et de nous renvoyer, en bons sujets de ce « Royaume dont le Prince est un enfant », à la parole qui nous sera bientôt dispensée par le Prince (cependant que de Juppé à Sarkozy, les gourmands de pouvoir affirment leurs ambitions).

de la répression

Je ne reprends ces infos matinales que pour me dégager de ce flux continu d’images et de bavardages. Et, le ménage fait, j’en viens à la question sans doute fondamentale de l’Appareil d’État.

Depuis le coup de tonnerre de 2005 [2], les « chiens de garde médiatiques » (Nizan dixit) ont voulu ignorer les secousses de faible ampleur annonciatrices du grand séisme, et, depuis 2005, le Pouvoir a pensé que ce grand séisme n’adviendrait pas.
On comprend qu’il ait été surpris, puis dépassé par le tremblement de terre populaire.

J’écrivais hier que pour le Pouvoir, dans les trois alternatives de sortie de crise il y avait le recul, l’anesthésie, mais aussi la trique, (et donc corrélativement la peur).
Après avoir joué la carte du chaos, jugée nécessaire pour dissocier l’opinion des manifestants, le Pouvoir a choisi hier de jouer la carte de la trique, au service de l’Ordre.
De l’Ordre parlons-en justement
Des dizaines d’ados de très grande banlieue mis à genoux et les mains sur la tête, avant d’être embarqués…
Certes, ça n’est pas Pinochet, mais quelle persistance rétinienne des images de 1973 chez certains partisans de l’Ordre…
Un déploiement inouï de forces « de l’Ordre », avec, cerise sur le gâteau, des blindés et des charges à cheval…
Des centaines d’interpellations préventives et de mises en examen, une justice immédiatement et massivement à l’œuvre…
Alors, doivent espérer certains, pourquoi pas la prochaine fois boucler les « factieux » au Parc des Princes et en jeter quelques uns à la Seine comme en 1961 ?
Certes pas, répond le Pouvoir politique. Ne commettons pas l’irrémédiable qui entraînerait l’explosion, mais passons la main à l’Appareil d’État qui saura nous régler ça.

de l’Appareil d’État

Un commentateur de C dans l’air faisait justement hier soir la distinction entre le pouvoir politique, en grande difficulté, et l’Appareil d’État, qui heureusement tenait.
L’Appareil d’État administratif et répressif, monstre froid mis en place depuis Napoléon par les gouvernements successifs, à leur service certes, mais relativement autonome dans sa pesanteur, sa fonction étant de sauvegarder l’Ordre bourgeois à travers les péripéties politiques.
Ainsi de l’appareil répressif d’État (police, tribunaux, prison, armée) qui peut fonctionne à plein, quand on lui en donne le feu vert, ou quand il le prend…
On sait qu’il a pu accompagner sans états d’âmes l’avènement « constitutionnel » d’un Louis Napoléon Bonaparte et d’un Philippe Pétain. On sait qu’il n’a guère été expurgé au lendemain de la chute des usurpateurs, et que, dans leur masse, juges et policiers qui s’étaient mis au service du Second Empire et de l’État français ont continué à fonctionner au retour de la République. L’itinéraire de Papon et de Bousquet en témoigne.
Et on a vu hier que cet Appareil répressif d’État était toujours parfaitement opérationnel.

de l’Appareil idéologique d’État

Gramsci en son temps, puis Althusser ont clairement montré que si un pouvoir n’avait pour seul recours que la trique, il était fichu. Mais ils ont montré comment ce pouvoir pouvait perdurer sans avoir recours à la trique, ou si peu, dans la mesure où l’Appareil idéologique d’État (AIE, de l’école aux médias, de la religion au sport, etc.) façonne les esprits et assure la perpétuation du pouvoir. Sans abandon par « les masses » de cette emprise idéologique multiforme, aucune tentative révolutionnaire ne peut aboutir, même si elle triomphe provisoirement par un coup de main.
Or une des originalités de la situation actuelle est la fissure dans la prégnance de cet Appareil idéologique d’État. Si le Prince dit : « l’État c’est moi », les manifestants répondent : « L’État c’est nous ». Si la Marseillaise a été si longtemps galvaudée dans l’apparat officiel, les manifestants la reprennent à leur compte, et chacun sait combien sont terribles les paroles de la Marseillaise. Et que dire de celles du Chant du départ, et de son Peuple souverain qui avance…Si la police réprime les manifestants, les manifestants crient à ces salariés : « la police avec nous », comme en retour dans l’inconscient collectif des grands basculements des forces de « maintien de l’Ordre », de la prise de la Bastille à la Révolution de février 1848…
Bref, l’AIE se heurte désormais à une vraie prise de conscience de ceux qui n’étaient rien, et qui désormais veulent tout, comme disait un porte parole du Tiers-État en 1789…
Bref, l’AEI se heurte à l’émergence (au retour) d’un républicanisme radical, an/archiste au meilleur sens du mot.

Notes

[1De l’allemand lumpen : haillons

[2Le projet de Constitution européenne rejeté par une majorité de citoyens malgré la pression médiatique, mais entériné ensuite par le Pouvoir et les deux partis dits « de gouvernement »

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