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Mélenchon et le Peuple

vendredi 14 juin 2019, par René Merle

Le Peuple contre la Caste

Galvanisé par la puissante manifestation madrilène de Podemos, à laquelle il participait le 31 janvier 2015, Jean-Luc Mélenchon déclarait sur France info :
« Ce qui compte, c’est d’être le peuple, être dans une nouvelle manière d’organiser le champ politique, le peuple contre la caste, le peuple contre l’oligarchie, et pas seulement la droite contre la gauche parce que pour plein de gens ça ne veut rien dire, c’est les mêmes. »
Nouveauté politique absolue qui ne procédait pas moins d’une solide tradition de dépassement des partis par l’appel au peuple [1].
Au lendemain de sa déconvenue électorale de mai 2019, Jean-Luc Mélenchon et plusieurs de ses députés persistent et signent.
Que dire ?
J’écrivais au lendemain de sa déclaration de 2015, à propos de mes grandes réserves sur cette stratégie :
« Ce qui, évidemment, n’enlève en rien aux vertus possibles d’une nouvelle expérience, confortée par l’immense vague d’union populaire manifestée après les tueries de Paris. Mais ce qui témoigne aussi, dans l’insuccès relatif des tentatives précédentes, (qui, exception faite peut-être du Front National de la Résistance, n’ont jamais pu vraiment dépasser les antagonismes politiques) de la part de rhétorique irréaliste que porte l’appel au Peuple… »
Je ne peux aujourd’hui que transformer ces réserves de 2015 en franche mise en doute.
Embarquée dans le même destin national, la population française (y compris les immigrés non naturalisés) n’a cependant rien d’homogène. Elle est composée de couches sociales, et disons le mot, de classes sociales hétérogènes et souvent conflictuelles.
Pour ne parler que du socle électoral macronien, on doit remarquer qu’une partie de cette population, celle de l’immense classe moyenne « supérieure », se retrouve dans la politique de Macron sur des intérêts de classe, et non par cécité politique. On ne comprendrait pas sans cela le casting de professions libérales, entrepreneurs, cadres supérieurs, dans lequel LaRem a choisi ses candidats députés. On aurait tort de masquer ce phénomène par le recours à l’oligarchie de quelques grosses fortunes (« les 200 familles », disait-on avant la guerre de 1939), et à la petite caste politico médiatique parisienne, liée par des relations familiales, amoureuses et par des profils de carrière.
Quant au reste de la population, un peut trop vite définie comme « classes moyennes », comment ne pas voir que, si à des titres divers elle est victime de la politique libérale menée par les successifs gouvernements de « gauche », puis de droite, puis de « gauche », puis du « Et à la fois », elle réagit en fonction de ses intérêts de classes (et ils sont divers), de ses traditions politiques historiques, de sa défiance plus ou moins grande à l’égard des organisations politiques qui peuvent se réclamer d’elle. Ainsi, dans son éclatement et sa diversité, la classe ouvrière ne se reconnaît plus guère dans le parti qui jadis se proclamais « son » parti (et qui ne veut plus être aujourd’hui que « le parti des gens »). Ainsi, le mouvement des Gilets jaunes, dans sa spontanéité inattendue, a témoigné de l’irruption protestataire d’une partie des couches populaires, déniant à quelque mouvement politique que ce soit de parler en leur nom, fussent-ils les défenseurs proclamés du Peuple… Ce dernier exemple suffirait à lui seul à monter l’inanité d’une stratégie visant à rassembler « tout le peuple » pour déléguer le pouvoir à une organisation, fut-elle « gazeuse ».

Notes

[1Pour nous en tenir à la période contemporaine et sans remonter à la poudre aux yeux jetée par Louis-Napoléon Bonaparte et le Brave Général Boulanger, rappelons nous qu’en 1934 les Ligues factieuses s’unissaient dans un Front national répondant à l’appel du journal fascisant L’Ami du Peuple… Il s’agissait d’unir le Peuple français dans la lutte contre le Front commun communiste-socialiste et la Révolution Bolchevik…
Mais en Juillet 1936, Maurice Thorez lançait au nom du Parti communiste un appel à la formation du Front des Français, déplaçant largement vers le centre et la droite l’axe fondamental du Front populaire : la lutte contre le fascisme et pour le progrès social.
Faut-il rappeler que ce sont les communistes français qui en mai 1941 créeront le Front National de lutte pour la libération et l’indépendance de la France ?
Rien à voir, on s’en doute, avec le Front National (FN), fondé en 1972, et dont l’appellation initiale était Front National pour l’Unité française
Sans oublier l’entreprise du Rassemblement du Peuple Français (RPF) lancée par le Général de Gaulle en avril 1947…
Bref, à gauche comme à droite, le dépassement de la fragmentation politique par l’union populaire n’a rien d’une nouveauté

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