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Pourquoi évoquer 1919 ?

vendredi 14 juin 2019, par René Merle

Considérations sur la mémoire historique


L’Humanité 30 avril 1er mai 1919

Vous avez sans doute remarqué que depuis le début de l’année 2019, je signale des anniversaires centenaires. En focalisant sur quelques épisodes (révolution allemande, révolution hongroise, intervention française en Russie), j’ai rapidement revisité, pour mon compte personnel, ces premiers mois de l’année 1919, alors que la grande tuerie vient à peine de s’achever officieusement, (mais qu’elle perdure sur des fronts occultés), que les désillusions succèdent aux espérances guerrières, et que l’étincelle révolutionnaire fait trembler les puissants. J’en ai donné écho aux lecteurs que cela peut intéresser, mais je les renvoie évidemment aux nombreux travaux des historiens sur cette période charnière. Je continuerai à évoquer certains événements marquants de cette année 1819.
Cf. Court XXe siècle, 1914 - 1945
Oui, j’en conviens amis lecteurs, ce début de regards sur 1919 n’a rien de folichon, de quoi mettre les drapeaux en berne pour quiconque porte encore en lui une petite étincelle rouge… Mais par pitié, ne mettez pas le choix de cette rétrospective sur la bien connue mélancolie qui envahit ceux dont la vie décline.
Si j’ai choisi 1919, le lendemain de la grande boucherie qui vit tant de jeunes hommes s’entretuer, c’est parce que, cent ans passés, en en dehors des coquetteries d’anniversaires, il me semble que, d’une certaine façon, les options, les espérances et les régressions d’alors demeurent pour nous éminemment contemporaines.

Cent ans, c’est à la fois bien long et bien court selon les positions sur la marche de l’Histoire.
En 1919, « cent ans » renvoyait à la chute de Napoléon, au retour des Bourbons, à une France dont la vie politique, les mœurs, les costumes, les moyens de produire et de se déplacer n’avaient que bien peu à voir avec la France de 1919.
Pour nous, (en dépit du bouleversement des forces productives, de la révolution informatique et de la société du spectacle omni puissante), « cent ans », c’est hier, une France de la République, de l’industrie, de l’électricité, de l’auto, de l’avion, du cinéma, et aussi de la « modernité » guerrière dans laquelle nous nous reconnaissons sans effort, hélas, tout comme nous nous reconnaissons sans effort dans la façon de se vêtir, de se distraire, de se côtoyer…
Donc, revenir sur les hésitations de l’Histoire à l’orée de ces cent ans ne me paraît pas saugrenu, au regard de ses hésitations actuelles. Non pour y puiser des modèles ou des solutions, mais seulement pour faire mesurer combien rien n’est écrit à l’avance, même si, après, le déroulement des événements paraît logique et prévisible. J’y reviendrai.

J’ajoute un élément personnel, qui ne pourra sans doute toucher que des lecteurs de mon âge. Si ces échos de la guerre de 1914-1918 et de ses lendemains font aussi partie de l’histoire commune, et enregistrée, ils font également partie d’une mémoire familiale reçue des deux générations précédentes, et cette mémoire n’a rien d’univoque. Par exemple, du côté de mes grands-pères, l’un, ouvrier, mobilisé comme affecté spécial dans l’industrie de la défense nationale, n’a pas connu le front, l’autre, matelot dans la flotte d’Orient, a connu le terrible débarquement aux Dardanelles et s’est retrouvé dans les marins contestataires de 1919. Du côté des grands-pères de mon épouse, l’un est tombé au combat en bleu horizon, l’autre, libertaire pacifiste, fut insoumis et changea d’identité pour échapper à la mobilisation…
Mettre en abyme la revue de presse à laquelle je me livre et ce qu’ont pu en ressentir les trois survivants fait aussi partie de notre héritage intime, et nourrit de non dit la « Vérité » figée dans les archives…

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