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Moses Finley, Le monde d’Ulysse

lundi 17 juin 2019, par René Merle

Un monde d’Honneur et de soudards

On peut voyager dans l’espace. On peut aussi voyager dans le temps.
Ainsi je viens de relire de Moses Finley, Le monde d’Ulysse [1].
Je l’avais découvert en 1969, grâce à Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, dans le précieux petit livre vert de la collection Maspero. C’était le temps d’un bouillonnement politique où les rayons « sciences humaines » des librairies regorgeaient d’ouvrages novateurs, et d’études anciennes tout aussi novatrices. L’ouvrage de Finley vint y prendre place, avec toute la considération que nous pouvions avoir pour ce professeur étatsunien que l’ignominie maccarthyste avait forcé à l’exil en Angleterre, en 1954. Il avait alors quarante deux ans et l’université d’Oxford, puis de Cambridge l’accueillirent, et il y publia en 1957.
L’ouvrage fut en son temps révolutionnaire car il ne traitait pas seulement de l’œuvre d’Homère en magnifique texte littéraire, porteur de thèmes et de personnages inoubliables, (héritage d’une tradition séculaire mise en forme par les aèdes) mais il le situait dans un temps qui, contrairement aux idées alors dominantes, n’était pas celui de l’époque archaïque d’Homère (seconde moitié du VIIIe siècle av. J.C. ?), mais, bien en amont, ce monde intermédiaire opaque (« siècles obscurs ») entre le monde mycénien (1400-1200 av. J.C.) et celui d’Homère.
À travers la somme homérique, traitée en document sociologique, Finley nous présente un monde de langue grecque, fragmenté en une multitude de communautés féodales, monde radicalement distinct de ce que deviendra à l’époque classique la cité grecque (mère à sa façon de la démocratie) et son économie marchande.
Un monde de nobles guerriers, les « héros », chacun dans son fief et sa maisonnée maître de la terre, des troupeaux, et de la plèbe. Dans le cadre de collectivités territorialement restreintes, le roi (non héréditaire) n’est choisi que par ses pairs. Monde dont l’équilibre est grandement assuré par les échanges matrimoniaux et la stratégie des dons.
Un monde de guerriers (de soudards ?), prompts à la razzia sur les biens du voisin, qui, dans cet état de conflits permanent, mettent leur honneur dans la victoire impitoyable sur l’adversaire : hommes passés au fil de l’épée ou réduits en esclavage, femmes captives à la disposition du conquérant, trésors et troupeaux partagés entre les vainqueurs.
Un monde que, du rusé Ulysse, du soudard Ajax, du « bouillant » Achille et du royal Agamemnon, nous détesterions aujourd’hui (même revisités par Offenbach), mais que ne détesteraient pas ceux qui, comme on l’a vu dans l’ensanglantement de l’Irak et de la Syrie, considèrent comme normal de pratiquer le meurtre de masse et l’esclavage sexuel sur les populations soumises (quitte à susciter la pitié d’humanistes occidentaux, prompts à relever les failles des justices kurdes et irakiennes). Que dire ? S’il y avait eu un Nuremberg de la guerre de Troie, je pense qu’Ajax, le violeur de Cassandre, aurait dû être le premier à payer ses crimes.

Notes

[1Réédition, Points Histoire, 2012

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