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Rambaud et l’aliénation diglossique

mardi 18 juin 2019, par René Merle

Quand un occitanophone voulait normaliser la prononciation du français

Plusieurs lecteurs de mon roman noir historique Gentil n’a qu’un œil m’ont demandé si j’avais inventé cette utilisation d’un alphabet étrange par mon héros. Non, cet alphabet n’est pas plus inventé que les autres données documentaires de ce roman.
Voici ce que j’en écrivais en 1987 [1].
On trouvera ci- dessous en illustration le début de l’ « Avis au lecteur » de Rambaud, (en alphabet latin et alphabet inventé par Rambaud).

" Rambaud,
 La Maigre Orthographe
« La Maigre Orthographe », ainsi désigne-t-on au XVIe siècle, l’écrit dépouillé des lettres « inutiles ». Le français, porté par la diffusion du livre, de l’usage administratif obligatoire, s’affirme dans la querelle graphique, signe de vitalité d’un idiome vulgaire posé en Langue. L’Histoire se répètera en farce avec les querelles graphiques provençales, au XIXe siècle.

Les lettrés du XVIe siècle se divisaient en trois camps : avec Meigret, les simplificateurs notent phonétiquement la langue parlée ; à l’opposé, d’aucuns torturent la graphie pour qu’elle supporte l’étymologie grecque et latine. Le compromis entre usage, prononciation, étymologie, triomphera, plus du fait des pratiquants (imprimeurs, auteurs), que du Prince.

Peletier du Mans, conscient qu’il existe des sons qu’aucune lettre grecque et latine ne rend, aurait proposé des lettres nouvelles, s’il n’avait craint de heurter les habitudes. Plus audacieux, Rambaud persuadé « Que l’escriture doit estre totalement semblable à la parole, veu qu’elle est la copie
d’icelle », et que l’alphabet est « corrompu », invente un alphabet nouveau. Brunot consacre quelques lignes à ce modeste intervenant d’après la bataille, (le choix de la Pléiade a triomphé), dans son Histoire de la Langue française.
Peut-être peut-on aussi l’inscrire dans le champ de la diglossie :
Rambaud, Occitan francisateur, est, comme tant de « gavots », descendu de Gap tenir école à Marseille, à partir de 1546 ; il propose son livre en 1567-1568 aux Consuls dont il enseigne les enfants, et, faute d’imprimerie locale, fait presser à Lyon en 1578 son ouvrage : La Declaration des Abus que l’on commet en escrivant Et le moyen de les euiter, & de représenter nayuement les paroles : ce que iamais homme n’a faict. Par Honorat Rambaud, Mre d’Escole à Marseille, A Lyon, Par Jean de Tournes, Imprimeur du Roi, M.D.LXXVIII.

Il est peut-être plus facile alors à un Occitan de proposer un alphabet phonétique : son parler de nature l’éloigne d’autant plus des étymologies qu’il n’est pas imprimé : « Aucunes fois pensons escrire de mots Prouensaux, & escriuons de mots Latins, & ainsi des autres langages & nonobstant que soyent bien différents en la signification & prononciation, l’escriture est totalement semblable »... Le français n’est pas idiome vulgaire à promouvoir en langue de culture, il est déjà langue de culture, le provençal étant son vulgaire : Rambaud, comme Féraud plus tard, peut donc appliquer au français un phonétisme qui apparaît naturel au provençal, prendre en compte, par des signes neufs, certains sons : « Pour escrire ia, ie, iy, io, iu, en Latin & en Provençal, il faut avoir ge / ... / lequel représente la seconde syllabe de ces mots Provençaux : sagesse, legetime ». « Ceste icy, se nomme che, pour escrire les mesmes syllabes, mais en langage Prouensal, lequel prononce lesdites syllabes autrement que le François, ce que chacun peut noter en oyant parler l’un & l’autre ». « Qu’il ne se faut pas émerveiller si l’on apprend à lire & escrire auec grand difficulté, veu que l’alphabet est si corrompu » constate Rambaud. Or, « il faut tascher de rendre l’escriture aisée & facile à celle fin que les ignorants en puissent faire leur proffit [...] s’ils n’ont moyen de voir & ouîr suivant le monde, que pour le moins puissent voir & oïr en leur maison faisant leur besogne ». L’entreprise est au service des hommes, et pas seulement des élites, et elle ne peut être que française.
Le paradoxe veut que des Méridionaux, Meigret le Lyonnais, Rambaud le Marseillais, comme plus tard Féraud, notent le français selon LA prononciation juste, unique, métaphysique, qu’ils savent bien ne pas avoir, mais qui doit faire loi. Là encore, comment ne pas voir que cette absolue aliénation est le revers magnifié de l’aliénation diglossique, qui de la langue de nature du XVIe à la graphie « populaire », « phonétique », marque un provençal identifié par la conformité de la lettre et du son.
« Les enfans sont semblables aux estincelles de feu procédantes du fusil & de la pierre, lesquelles sont si foibles & débiles, que ne se peuvent prendre à la paille, moyennant d’autres choses plus sèches & aisées à brusler, que nous nommons esque en prouençal » : Ce provençal qui va quand même où le français ne saurait aller. Ce livre achevé, dit Rambaud, « il s’en va par le monde tout seul »... témoin initial de l’aliénation diglossique.
René MERLE "

Notes

[1« La Maigre Orthographe », Cahiers critiques du patrimoine. Graphies, idéologies linguistiques du XVIe au XXe siècle, 3, 1987. La couverture de ce numéro reproduisait des fac-similés de l’ouvrage original (1578)

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