Categories

Accueil > Lectures > Il y a cent ans - Aragon dans la revue "Littérature"

Il y a cent ans - Aragon dans la revue "Littérature"

mercredi 19 juin 2019, par René Merle

L’ombre d’Apollinaire

Littérature, Revue mensuelle, n°1, paraît en mars 1919.
A priori, rien de plus conforme à la notion académique de littérature. Au sommaire se mêlent les auteurs déjà consacrés et les jeunes pousses déjà reconnues : André Gide, Paul Valéry, Léon-Paul Fargue, André Salmon, Max Jacob, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Paulhan, etc.
Mais ses trois créateurs et directeurs, Louis Aragon [1897], André Breton [1896], Philippe Soupault [1897], à peine sortis de la guerre et presque inconnus, portent en eux de quoi dynamiter la norme reconnue.
Pour l’heure, ils jouent la carte du rassemblement et ne publient pas grand chose qui puisse effaroucher. Encore que…
Voyons par exemple le poème que donne Aragon in fine, page 20, où l’alexandrin aragonien équilibre l’éclatement des sensations :

PIERRE FENDRE

Jours d’hiver copeaux

Mon ami les yeux rouges

Suit l’enterrement Glace

Je suis jaloux du mort



Les gens tombent comme des mouches

On me dit tout bas que j’ai tort

Soleil bleu Lèvres gercées Peur

Je parcours les rues sans penser à mal

Avec l’image du poète et l’ombre du trappeur


On m’offre des fêtes

des oranges

Mes dents Frissons Fièvre Idée fixe

Tous les braséros à la foire à la ferraille

Il ne me reste plus qu’à mourir de froid en public

LOUIS ARAGON

Mais dans le n°2 de la revue, avril 1919, en hommage à Apollinaire (Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée), le jeune Aragon initie la musique qu’il poursuivra (qui le poursuivra) sa vie durant, le chant profond de communion avec la réalité (la vérité ?) des sens et des âmes

Les fruits à la saveur de sable

Les oiseaux qui n’ont pas de nom

Les chevaux peints comme un pennon

Et l’Amour nu mais incassable
Soumis à l’unique canon

De cet esprit changeant qui sable

Aux quinquets d’un temps haïssable

Le champagne clair du canon

Chantent deux mots panégyrique

Du beau ravisseur de secrets

Que répète l’écho lyrique

Sur la tombe Mille regrets

Où dort dans un tuf mercenaire

Mon sade Orphée Apollinaire

LOUIS ARAGON.

Répondre à cet article