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Socialistes français dans le conflit : 1915

jeudi 20 juin 2019, par René Merle

La direction campe sur son soutien à la défense nationale

Suite de Les socialistes français et le déclenchement de la guerre de 1914

Je poursuis ici une présentation de la position des socialistes français dans la guerre 1914-1918. Si j’en juge par les statistiques, voilà un sujet qui ne passionne guère mes lecteurs. Il n’empêche, je continue à verser ces pièces au dossier.

Un an après l’approbation enthousiaste de l’entrée au gouvernement, de premières fissures dans l’Union sacrée commencent à se faire jour, malgré le jusqu’auboutisme belliciste des dirigeants socialistes et notamment de Guesde.
La Conférence socialiste internationale de Zimmerwald (Suisse), réunit du 5 au 8 septembre 1915 des représentants de divers partis socialistes européens, dans le but de renouer les relations rompues au sein de l’Internationale et promouvoir une action commune pour la paix. Les partis socialistes français et allemand n’avaient pas été invités à cause de leur engagement dans l’Union sacrée guerrière. Cependant, la délégation allemande représentait divers groupes d’opposition, et du côté français des socialistes et syndicalistes étaient présents, mandatés notamment par la Fédération C.G.T des ouvriers des métaux, et par la minorité de la C.G.T.
La conférence acclama la Déclaration franco-allemande commune aux socialistes et syndicalistes français et allemands :

« Après un an de massacre, le caractère nettement impérialiste de la guerre s’est de plus en plus affirmé ; c’est la preuve qu’elle a ses causes dans la politique impérialiste et coloniale de tous les gouvernements, qui resteront responsables du déchaînement de ce carnage.
Les masses populaires furent entraînées dans cette guerre par l’« Union sacrée », constituée dans tous les pays par les profiteurs du régime capitaliste, lui ont donné le caractère d’une lutte de races, de défense des droits respectifs et des libertés. C’est sous l’impulsion de ces sentiments que, dans chaque pays, une très grande partie des forces ouvrières d’opposition ont été submergées par le nationalisme et, depuis, une presse aux ordres du pouvoir n’a cessé d’en accentuer le caractère.

Aujourd’hui, les chauvins de chaque nation assignent à cette guerre un but de conquête par l’annexion de provinces ou de territoires ; ces prétentions, si elles se réalisaient, seraient des causes de guerre future.
En opposition à ces ambitions, des minorités résolues se sont dressées dans toutes les nations, s’efforçant de remplir les devoirs affirmés dans les résolutions des Congrès socialistes internationaux de Stuttgart, Copenhague et Bâle.
Il leur appartient, aujourd’hui plus que jamais, de s’opposer à ces prétentions annexionnistes et de hâter la fin de cette guerre, qui a déjà causé la perte de tant de millions de vies humaines, fait tant de mutilés et provoqué des misères si intenses parmi les travailleurs de tous les pays.

C’est pourquoi nous, socialistes et syndicalistes allemands et français, nous affirmons que cette guerre n’est pas notre guerre !

Que nous réprouvons de toute notre énergie la violation de la neutralité de la Belgique, solennellement garantie par les conventions internationales admises par tous les États belligérants. Nous demandons et ne cesserons de demander qu’elle soit rétablie dans toute son intégralité et son indépendance.
Nous déclarons que nous voulons la fin de cette guerre par une paix prochaine, établie sur des conditions qui n’oppriment aucun peuple, aucune nation ;
 Que nous ne consentirons jamais à ce que nos gouvernements respectifs se prévalent de conquêtes qui porteraient fatalement dans leur sein les germes d’une nouvelle guerre ;
 Que nous œuvrerons, dans nos pays respectifs, pour une paix qui dissipera les haines entre nations, en donnant aux peuples des possibilités de travailler en commun.
Une telle paix n’est possible, à nos yeux, qu’en condamnant toute idée, toute violation des droits et des libertés d’un peuple. L’occupation de pays entiers ou de provinces ne doit pas aboutir à une annexion. Nous disons donc : Pas d’annexions, effectives ou masquées ! Pas d’incorporations économiques forcées, imposées, qui deviendraient encore plus intolérables par le fait consécutif de la spoliation des droits politiques des intéressés !

Nous disons que le droit des populations de disposer de leur sort doit être rigoureusement observé.

Nous prenons l’engagement formel d’agir inlassablement dans ce sens, dans nos pays respectifs, pour que le mouvement pour la paix devienne assez fort pour imposer à nos gouvernants la cessation de cette tuerie.

En dénonçant l’ « Union sacrée », en restant fermement attachés à la lutte de classe, qui servit de base à la constitution de l’Internationale socialiste, nous, socialistes et syndicalistes allemands et français, puiserons la fermeté de lutter parmi nos nationaux contre cette affreuse calamité et pour la fin des hostilités qui ont déshonoré l’humanité
.
Pour la délégation française : A.Merrheim, secrétaire de la Fédération des Métaux [1] ; A. Bourderon, secrétaire de la Fédération du Tonneau.
Pour la délégation allemande : Adolf Hoffmann, député au Landtag prussien ; Georg Ledebour, député au Reichstag. »


Réaction des socialistes SFIO dans l’Humanité, 9 novembre 1915 :

« Les Conditions d’une Paix durable

Un ordre du jour de la commission administrative du Parti socialiste SFIO. [2]
La Commission administrative permanente, les citoyens Beuchard, Bracke, Braemer, Camélinat, Compère-Morel, Dubreuilh, Ducos de la Haille, Jules Guesde, Gustave Hervé, Renaudel, Roldes et Vaillant étant présents, a adopté à l’unanimité l’ordre du jour suivant, dont elle a décidé la publication :
En présence des efforts faits par deux citoyens [3] pour porter dans la Fédération de la Seine une propagande basée sur les résolutions d’une réunion tenue en Suisse, à Zimmerwald, où ils s’étaient rendus, sans aucun mandat du Parti, pour y conférencier sur la question de la paix avec d’autres socialistes de pays neutres ou belligérants, pour la plupart eux-mêmes sans mandat :
La C.A.P. rappelle qu’elle s’était refusée à participer à cette réunion comme aux réunions de même ordre organisées depuis le début de la guerre ;
En conformité avec les décisions du Conseil national des 14 et 15 juillet, elle affirme de nouveau qu’une paix durable ne peut être obtenue que par la victoire des alliés et la ruine de l’impérialisme militariste allemand, que toute autre paix, toute paix prématurée ne serait qu’une trêve ou une capitulation.
Le Conseil national a dit et la C.A.P. répète avec lui « que la lutte imposée aux alliés par les dirigeants de l’Allemagne doit être conduite à son terme logique, c’est-à-dire jusqu’à la défaite du militarisme allemand afin que soit donnée au monde la grande et nécessaire leçon d’une entreprise d’hégémonie brisée par la résistance des peuples libres. »
La C.A.P. incite donc toutes les Fédérations et leurs sections à éviter même l’apparence d’une participation quelconque à une propagande contraire aux intérêts de la défense nationale et à l’organisation nationale et internationale du socialisme qu’on prétend consolider.
Le secrétaire : Louis Dubreuilh. » [4]


En complément à la déclaration de la C.A.P. du Parti socialiste, publiée dans le journal la veille, l’Humanité donne en première page, le 10 novembre 1915, ce billet minimisant l’importance de la conférence de Zimmerwald.

« La conférence de Zimmerwald
Au commencement de septembre, au moment où s’est tenue à Zimmerwald, petit village près de Berne, une réunion de socialistes et syndicalistes de divers pays neutres et belligérants, la censure avait rigoureusement interdit toute publication ayant trait à cette conférence, l’Humanité s’était conformée à la règle commune, mais il y a une dizaine de jours, les Débats publiaient sans encombre un article sur ce sujet et hier, le même jour où l’Humanité faisait connaître un ordre du jour de la C.A.P. ayant trait à cette conférence, le Temps publiait un extrait assez étendu d’une des déclarations issues de cette réunion. Nous croyons donc être déliés, nous aussi, de l’interdiction et nous publierons le document dont il s’agit. Sans vouloir réduire l’importance que sans doute lui assignent ceux qui ont participé à cette conférence, il est bon de noter que le Parti socialiste italien, du reste organisateur principal, était à peu près le seul à être représenté officiellement et dans son ensemble. Aucune organisation du Parti socialiste français n’avait donné mandat de la représenter. Une fraction seulement de la minorité allemande était présente. Haase, Bernstein, Kautsky ne s’y étaient pas rendus. Le Parti socialiste hollandais n’y avait pas de représentants, la citoyenne Roland Holst appartenant à un groupe isolé et d’ailleurs fractionné depuis. La délégation russe ne représentait pas davantage l’ensemble des organisations russes. Nous ne croyons pas que les délégués suédois et norvégiens eussent mandat des organisations socialistes de ces pays. Les socialistes balkanistes n’étaient aussi représentés qu’en partie, les Bulgares, par exemple, étant coupés en deux fractions dès avant la guerre, ainsi que les Grecs. Les socialistes anglais auraient pu avoir des représentants si ceux-ci avaient obtenu leurs passeports. Mais là encore il n’y eût eu qu’une fraction du prolétariat, celui-ci n’ayant pas réalisé son unité.
Enfin, le Parti socialiste suisse, tout en n’interdisant pas à ses membres de participer à la conférence, avait décidé de ne pas s’en occuper officiellement.
La conférence de Zimmerwald fut donc beaucoup plus une réunion d’individualités que de sections ou mêmes de minorités importantes de l’Internationale. Mais ce qu’il convient de voir, c’est la portée pratique – si elle en a une – de la conférence. Il y aura lieu de s’en expliquer. – P.R. » [5]


Dubreuilh poursuit cette condamnation par l’article suivant dans L’Humanité, 15 novembre 1915

« Pour l’Internationale

L’Humanité a publié ces derniers jours le texte d’un discours que notre camarade Georges Pleckhanoff [6] avait écrit en vue de la commémoration à Genève du premier anniversaire de la mort de Jaurès et qu’une maladie soudaine l’empêcha de prononcer.
Le discours a fait une profonde sensation dans l’esprit de tous ceux qui l’ont lu et je sais que parmi nos amis il en a renforcé de nombreux dans la conviction qu’en servant en ce moment la cause de la défense nationale en France, ils servaient en même temps au mieux les intérêts généraux du socialisme et des classes ouvrières de tous les pays, y compris les pays allemands.
Le discours vaut en effet non seulement par la personne même de son auteur, l’un des théoriciens les plus autorisés et les plus illustres des doctrines marxistes, et dont le long passé de lutte et de dévouement commande à tous la considération et l’estime. Il vaut encore par son contexte même, par la force prenante de son argumentation, par la dialectique irréfutable avec laquelle le leader de la démocratie socialiste russe établit que le Parti socialistes de France est demeuré strictement fidèle à ses résolutions d’autrefois et à l’esprit qui peut seul faire de l’Internationale ouvrière une puissance ordonnée et vivante.
La thèse de Pleckhanoff est que s’il eût vécu, Jaurès aurait été à la pointe du combat [7]. Par avance, au Congrès de Limoges, notre cher disparu avait marqué la place qu’il eût occupée, dit Pleckhanoff, quand il demandait aux prolétaires de ne pas ajouter au poids des tyrannies capitalistes le poids nouveau des tyrannies étrangères et montrait que c’est le prolétariat surtout, dans la période d’histoire où nous sommes, qui perd à la conquête.
Pleckhanoff eût pu ici, aux déclarations de Limoges, joindre les déclarations plus expresses encore du Congrès de Nancy, à la veille du Congrès international de Stuttgart, où dans l’une des interventions les plus éloquentes peut-être qu’il ait faites, Jaurès examinait sous tous ses aspects le problème qui s’est posé au début d’août 1914 à nos consciences angoissées.
« Dans le cas, disait-il alors, où la France seule, acceptant l’arbitrage, manifesterait ainsi évidemment qu’elle veut la paix, et où malgré cette offre d’arbitrage elle serait menacée, envahie, violentée, le devoir socialiste et révolutionnaire serait de défendre l’indépendance de la nation. »
Jaurès, pour Pleckhanoff, eût donc agi sans contexte, il y a quinze mois, comme nous avons agi nous-mêmes. Convaincu – et qui pouvait l’être davantage, puisqu’il avait été l’artisan de toutes les démarches suprêmes ? – que la France et son gouvernement avaient tout fait pour conjurer l’effroyable catastrophe, avec la nation entière il fût entré dans la guerre de salut national, il eût mis en action ses déclarations de Limoges et de Nancy.
Et comme Pleckhanoff y insiste, c’est là ce que, Jaurès disparu, le Parti a fait, fidèle lui aussi à ses engagements et à sa parole. C’est la résolution de Limoges et de Nancy qu’il avait portées autrefois en son nom dans les congrès internationaux de Stuttgart et de Copenhague qu’il a mise en application. C’est pour y être fidèles que sont partis nos mobilisés et qu’ils combattent et qu’ils meurent.
De cette résolution, déposée tout d’abord à la Fédération de la Seine par Vaillant et devenue la résolution du Parti, Plekhanoff fait l’éloge le plus vif et le plus chaleureux. Il la donne à la fois comme la justification de l’attitude de notre Parti et comme la condamnation du Parti socialiste allemand qui, affirme-t-il, « a agi contre son propre intérêt de classe en soutenant la politique de conquête des classes dirigeantes allemandes ». Il la donne surtout et aussi comme un des éléments obligatoires de la charte de l’Internationale de demain, car son acceptation et sa pratique peuvent seules rétablir entre les prolétariats des différents pays la mutuelle confiance et déterminer de section à section une solidarité effective et agissante.
Pénétrons-nous, conclut-il, de l’esprit de cette résolution et agissons conformément à ce qu’elle dit : « La classe ouvrière de tout pays menacé d’agression a l’impérieux devoir de défendre son pays et, en le défendant, a la droit de compter sur l’amour de tout le prolétariat international. »
De telles assurances, tracées par une telle plume, sont en ce moment pour nous le plus précieux des réconforts. La parole de Pleckhanoff a retenti à nos cœurs. Aussi, pour qu’elle produise son plein effet, la Commission administrative permanente a-t-elle décidé de l’éditer en tract et de la répandre le plus largement possible auprès de tous les groupements du Part. Ceux-ci, en la répandant à leur tour, aideront à la diffusion de la vérité et travailleront à procurer à l’Internationale future des bases indescriptibles." [8]
LOUIS DUBREUILH
 [9]

Suite : Socialistes français dans le conflit – 1916

Notes

[1Adolphe Merrheim, 1871, ouvrier, dirigeant cégétiste, est alors encore syndicaliste révolutionnaire

[2Tous les courants du Parti sont représentés, des modérés aux anciens guesdistes et blanquistes

[3Merrheim, secrétaire de la Fédération C.G.T des métaux, et Bouderon, secrétaire de la Fédération du tonneau

[4Dubreuilh, journaliste, de formation blanquiste, mais unitaire, il contribua grandement à la naissance de la SFIO dont il était le secrétaire général de la SFIO depuis sa création en 1905

[5Pierre Renaudel, 1871 ; de formation blanquiste, il s’était ensuite rapproché de Jaurès dont il prend la place à la direction de l’Humanité dès l’assassinat de Jaurès

[6Dubreuilh orthographie ainsi le nom du théoricien marxiste et social-démocrate (menchevik) russe Gueorgui Plekhanov, 1856-1918

[7Encore et toujours l’utilisation de Jaurès pour justifier l’Union sacrée

[8On sait ce qu’il en sera à partir de 1918, avec la naissance de la Troisième Internationale !

[91862-1924, secrétaire général de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) de sa création en 1905 à 1918

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