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Preve et le jeune Marx

jeudi 20 juin 2019, par René Merle

Prolétaires et intellectuels. Distance de classe

À propos de mes billets sur le jeune Marx [1], je relis cette page du philosophe italien Costanzo Preve[[Storia critica del marxismo, 2007, Edizioni Città del Sole, traduction Baptiste Eychard) :
« La thèse de doctorat en histoire de la philosophie sur le différence entre les systèmes matérialistes de Démocrite et d’Épicure reste, à mon avis, une des plus importantes thèses de jeunesse de Marx, même si l’historiographie marxienne tend à la reléguer au second plan. Cette thèse fut soutenue en 1841, quand Marx avait seulement vingt-trois ans, mais dans son argumentation de fond, on peut lire en filigrane le degré d’auto-conscience que le jeune Marx avait de ses choix existentiels. L’importance de cette thèse ne se trouve pas dans sa structure théorique de fond – qui soutient des choses bien connues – mais dans son déchiffrement psychologique et surtout biographique. Comme on le sait, Épicure accepte dans l’essentiel la théorie antérieure de Démocrite sur les atomes et sur leur mouvement dans le vide (atomes, vide et causalité sont en fait les trois éléments fondamentaux du matérialisme antique, qui s’opposait tant à la théorie platonicienne des idées qu’à la théorie stoïcienne du fait), mais y introduit le concept de « déviation » (clinamen, parekklis) pour expliquer cet aléatoire relevable dans la nature et dans la société.

Marx interprète cet aléatoire en termes de liberté de choix et de contestation du déterministe mécaniste. La thèse de doctorat de 1841, nonobstant la « couverture » matérialiste (Démocrite, Épicure, etc.), est en fait la thèse d’un jeune philosophe de la liberté, dans le sens de Hegel ou de Croce. À mon avis, cette thèse est aussi secrètement autobiographique car Marx doit aussi expliquer sa propre « déviation » (clinamen, parekklis) par rapport au destin d’un fils de bourgeois allemand mécaniquement déterminé à devenir lui aussi un bourgeois allemand, alors qu’il devint un révolutionnaire communiste anti-bourgeois. La « déviation », en substance, a été déplacée du monde de la nature à celui de la société et l’atome épicurien devient la métaphore de l’atome humain allemand Karl Marx. »

On mesurera la différence entre cette détermination initialement philosophique d’un jeune et généreux bourgeois, et les engagements initiaux des prolétaires ou des besogneux enseignants que j’ai évoqués sur ce site : Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle.
Le « docteur Marx », et c’est bien ce que lui reprochera Proudhon, lui aussi fils du peuple et baigné dès l’enfance dans la dure réalité populaire, n’a jamais été un de ces prolétaires dont il défend la cause sans qu’ils l’aient sollicité.
La motivation de son engagement est directement culturelle, éthique et philosophique. Mais la vie de misère que Marx assumera ensuite pour approfondir et diffuser ses idées, n’en restera pas moins distante de la vie concrètement vécue par les prolétaires. En témoigne l’éducation bourgeoise de ses filles et la mise à distance de son fils adultérin, renvoyé concrètement au prolétariat, lui. J’en ai suffisamment traité sur mon blog précédent, mais j’y reviendrai peut-être.

Rien d’original dans tout cela. On pourrait multiplier les exemples en amont. Et pour l’aval, il suffirait de citer les exemples prestigieux de Guesde et Lénine, qui chacun à leur façon se positionnent en leaders d’un prolétariat dont ils ne sont pas issus. La position de Jaurès était à la fois voisine et différente, qui se rattachait à une justification éthique de son engagement socialiste, sans pour autant prétendre représenter le prolétariat.

Notes

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