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Socialistes français dans le conflit – 1916

vendredi 21 juin 2019, par René Merle

Suite de : Socialistes français dans le conflit : 1915

Neuf mois après la conférence de Zimmerwald, L’Humanité, 11 mai 1916, publie à la Une un long article qui, sans surprise, condamne l’initiative socialiste pacifiste de Kienthal.
« La Suite de Zimmerwald
Un manifeste et une déclaration qui ne s’accordent pas
Frontière suisse, 2 mai. – (d’un collaborateur particulier.) – La deuxième conférence convoquée par les groupements qui se sont rencontrés une première fois en septembre 1915 dans le petit village de Zimmerwald, près de Berne, a eu lieu du 24 au 29 avril dans le Kienthal, vallée de l’Oberland Bernois, sur la ligne du Loetschberg.
Comme la première fois, on a siégé dans le plus grand secret. On avait même annoncé officiellement, pour dépister l’opinion publique, que la conférence devait avoir lieu en Hollande [1]. Cela n’avait jamais été sérieusement dans les intentions des organisateurs.
Après neuf mois…
Neuf mois sont passés depuis la première conférence. S’il est indéniable que la tentative de Zimmerwald a beaucoup fait parler d’elle et qu’on s’en est occupé plus ou moins dans tous les pays, il n’est pas moins indéniable que ce qui s’est passé à la nouvelle conférence de Kienthal démontre que les principes proclamés en septembre 1915 à Zimmerwald et, avec plus de précision, en avril 1916 au Kienthal, ne peuvent pas constituer la base sur laquelle l’Internationale pourra évoluer et se ressaisir.
Du reste, il est bien probable que ceux qui ont parlé jusqu’ici « au nom de la conférence de Zimmerwald » et qui ont si souvent attaqué avec brutalité les camarades en désaccord avec eux, il est bien probable qu’ils ont dû remarquer que les manifestes, qui cherchent à « vaincre » les difficultés à l’aide de formules ultra-simplistes ne répondent nullement à la complexité des faits. Cependant le nouveau manifeste, plus court que celui du mois de septembre, est encore pire à ce point de vue. Aucune phrase n’indique clairement la différence des responsabilités ni la différence des buts gouvernementaux.
Le manifeste se borne à énoncer une série de vérités sur l’horreur de la guerre, vérité que personne, socialiste ou conservateur, n’a jamais niées. En dehors de ces généralités il n’aborde aucun des problèmes posés par la guerre et n’apporte aucune solution, bien qu’il proteste en général contre toute annexion.
La lecture que j’ai pu faire de ce manifeste avant sa publication officielle me permet d’affirmer qu’il ne contentera probablement personne, pas même les zimmerwaldiens qui réfléchissent.
Je suppose que le malaise augmentera encore, surtout chez les socialistes des différents pays qui ont mis leur espoir en Zimmerwald, lorsqu’on fera certaines constatations. Ainsi, en dehors du Manifeste dont j’ai déjà parlé, une Déclaration de principes fut adoptée, dans des circonstances assez curieuses, car au fond peu de délégués en approuvaient les termes. Cette Déclaration de principes demande :
« 1° Que dans tous les pays belligérants, et quelle que soit leur situation militaire, les socialistes votent contre tous les crédits de guerre.
2° Qu’ils votent contre tous les impôts quel que soit leur caractère. »
Des concessions contradictoires
Presque tout le monde a fait des réserves sur cette « déclaration de principes » qui cependant fut finalement adoptée à l’unanimité. Pourquoi n’a-t-on pas dit, dans le manifeste, ce que dit cette « déclaration » ? Evidemment parce qu’on s’est aperçu au cours des discussions à la commission de rédaction, qu’on ne pourrait jamais s’entendre. Le manifeste a constitué la concession de la « gauche » à la « droite ». La « déclaration de principes » a constitué la concession faite par la « droite » à la « gauche » [2].
Mais du moins la « Déclaration » a l’avantage de la clarté et de la netteté : on sait à quoi s’en tenir en la lisant. Mais comment ceux qui n’acceptaient pas les principes proclamés dans cette « Déclaration » - et ils étaient très nombreux – ont-ils pu quand même la voter ? J’ai le droit d’affirmer que la deuxième conférence « zimmerwaldienne » souffre d’une contradiction et d’un défaut de clarté encore bien plus graves que la première.

Colloques et conflits
Les traits caractéristiques des discussions à la deuxième conférence zimmerwaldienne ressemblent beaucoup à ceux de la première. En avril 1916 comme en septembre 1915, il y a eu deux camps ennemis, et la cordialité n’a certainement pas été plus chaude cette fois-ci qu’à l’automne passé. A la première conférence, les idées extrêmes furent surtout soutenues par une partie des Russes, des Polonais, des Suédois, un des socialistes allemands et un Suisse, Grimm, de Berne, qui présidait alors a voté en automne 1915 avec la « droite ». Cette fois-ci, il a voté avec la « gauche », ainsi que toute la délégation suisse. La première fois, le conflit fut surtout violent entre les membres allemands de la conférence, à la tête desquels se trouvaient alors Ledebour, qui cette fois n’est pas venu, et les groupements qui voulaient faire adopter des résolutions très radicales.
A Kienthal, le conflit a existé surtout entre celui des Français qui a seul assisté jusqu’à la fin des discussions, le citoyen Pierre Brizon [3], d’une part, et les extrémistes avec Grimm en tête. Par sa déclaration de ne pouvoir s’engager à voter en toutes circonstances contre les crédits de guerre sans égard à la situation militaire de son pays, de ne pouvoir oublier qu’il est Français en même temps que socialiste et internationaliste, et que la France restait à ses yeux le pays traditionnel de la Révolution, Brizon s’est fait considérer par une partie des assistants comme un vulgaire « socialpatriote ». Et de même qu’à la première conférence Ledebour avait menacé de quitter la réunion si on voulait le lier par un texte qui lui paraissait inacceptable, Pierre Brizon a failli sortir brusquement par deux fois. L’assistance que lui ont prêtée les délégués italiens, à l’exception d’un seul, le fait que le principal délégué allemand, le député au Landtag prussien, Adolf Hoffmann, a déclaré que c’était de la part d’un député français un « acte doublement courageux » de venir à la conférence, c’est là ce qui a probablement décidé Brizon à y rester, malgré le manque de courtoisie que lui manifesta le président Grimm. Le fait que Brizon s’est vu finalement forcé de protester par une lettre écrite au président de la conférence contre la Déclaration dont j’ai parlé, prouve cependant que l’abîme subsiste, malgré que la « gauche » se soit décider à voter comme Manifeste un texte très vague. Si j’insiste sur le conflit, devenu à certains moments violent, entre le socialiste français et les éléments les plus actifs, les plus remuants de Zimmerwald, c’est parce qu’il me semble constituer la preuve décisive que ce n’est pas dans l’atmosphère zimmerwaldienne qu’on se comprendra et qu’on se retrouvera. Si ce conflit fut possible, c’est parce qu’on a cherché en avril 1916 comme en septembre 1915 la question des responsabilités immédiates et la différence des situations militaires actuelles, alors que ces questions planaient invisibles mais constamment au-dessus des délibérations.
D’un caractère tout différent furent les conflits au sein de la délégation italienne, dont la majorité avec Margari, Sazzari, Prampolini, appartenait à la « droite », tandis que Seratti, directeur de l’Avanti marchait avec l’extrême gauche ; ou les divergences entre les Russes qui ne sortaient pas de leurs vieilles querelles traditionnelles.

Ceux qui veulent la scission de l’Internationale
Un autre trait remarquable de la conférence c’est que cette fois les éléments de « gauche » ont avoué ouvertement leur désir de scission de l’Internationale, ce qui a provoqué des protestations diverses, en particulier de la part du socialiste français présent, qui dut défendre l’action de Camille Huysmans [4], fortement attaqué par les amis de Lénine [5]. A ce sujet, il est intéressant de savoir ce qu’on raconte dans les cercles informés du Parti suisse, que le secrétaire du Parti, Platten, un ultra parmi les ultras, a déjà écrit au Bureau Socialiste international de la Haye une lettre annonçant que le Parti suisse a l’intention de faire bande à part : les ouvriers socialistes suisses seront certainement bien étonnés d’apprendre ce fait, qui mérite d’être connu dans l’Internationale entière. Il montre en tout cas quel état d’esprit règne à ce sujet chez ceux des socialistes suisses qui se sont placés à la tête du mouvement de Zimmerwald. Et peut-être les socialistes américains, qui ne pouvaient en être informés exactement, de si loin, se demanderont-ils s’ils n’ont pas agi un peu hâtivement lorsqu’ils ont envoyé, il y a quelques mois, leur adhésion à la commission zimmerwaldienne.

La composition des délégations
Il me reste encore à donner quelques détails sur les délégués. En ce qui concerne le nombre et l’autorité de ceux qui sont venus, les organisateurs eux-mêmes n’affirmeront pas qu’il y a progrès. La première fois, il y avait environ 35 délégués ; cette fois, on en comptait 40. La plus forte délégation était naturellement comme toujours celle des Russes et des Polonais, comptant à elle seule dix membres, parmi lesquels il faut noter Axelrod et Martoff, Lénine. Trotsky n’était pas venu cette fois-ci. [6]
Plus remarquable fut l’abstention des députés socialistes allemands au Reichstag. Je ne saurais dire si cela dépend des difficultés de passeport ou des polémiques extrêmement violentes qui ont eu lieu pendant ces derniers mois en Allemagne entre les zimmerwaldiens de gauche et Ledebour et ses amis. Par contre, il y avait le député au Landtag prussien Adolf Hoffmann, qui avait déjà signé le premier manifeste et le député au Landtag saxon, Hermann Fleissener. En outre, il y a avait un socialiste de Brême, un socialiste de Francfort-sur-le-Mein, un rédacteur d’un des grands journaux socialistes de l’empire, et deux citoyennes, l’une de Berlin et l’autre du Wurtemberg. Aucun syndicaliste allemand n’était présent. L’Italie avait envoyé cinq députés. De France étaient venus trois députés socialistes, Alexandre Blanc [7], Raffin-Dugens [8] et Pierre Brizon, dont je ne saurais dire qu’ils avaient un mandat ou non. Les deux premiers n’ont pas assisté jusqu’à la fin à la conférence, ce qui fait que Brizon est resté seul. La délégation suisse se composait de Grimm, Graber, Naine et Platten, qui marchaient tous avec l’extrême gauche. Il y avait un cinquième délégué suisse, qui a abandonné la conférence pour des raisons particulières dès la première séance. Je ne sais quel pays était représenté par le socialiste austro-polonais Karl Radek : il s’était présenté avec un mandat du parti séparatiste hollandais, mais la conférence n’a pas semblé montrer beaucoup de goût pour cette métamorphose et elle n’a pas voulu reconnaître ce mandat. Néanmoins Radek a pris une part très active aux délibérations. Comme la première fois, il n’y avait pas d’Anglais. Mais le British Socialist Party avait envoyé un télégramme de sympathie. La Hollande et la Suède qui étaient « représentées »la première fois par trois personnes n’avaient pas pu envoyer cette fois de délégués. Les pays balkaniques non plus. Un délégué autrichien voulait venir, mais il a été retenu à la frontière. La composition de la conférence fut donc plutôt maigre et cela explique probablement aussi pourquoi les extrémistes ont emporté le vote de la Déclaration de principes, laquelle se prête du reste très bien à créer une ligne de démarcation entre les socialistes démocrates et les socialistes « absolutistes ».
Homo. »

On lira dans Brizon la courageuse intervention de Brizon à la Chambre des députés, après son retour de Kienthal, en juin 1916


Editorial de l’Humanité du 12 mai 1916
« Tels nous étions Tels nous resterons !
On peut nous rendre cette justice que, depuis le début des hostilités, nous n’avons rien dit ni rien fait qui puisse porter atteinte à une union nationale que les circonstances ont rendue indispensable.
Malgré les allusions les plus blessantes et les insinuations les plus misérables dont les travailleurs économiquement et politiquement organisés ont été victimes de la part d’une certaine presse ; malgré les bruits infâmes et les légendes injurieuses propagées par des hommes entraînés à ce genre de diffamation occulte et sournoise, nous avons gardé le silence le plus absolu, nous réservant, bien entendu, le droit de parler quand nous le jugerions opportun, c’est-à-dire lorsque l’œuvre de défense nationale poursuivie étant réalisée, notre pays ne courrait plus aucun danger.
Mais vraiment, les organes des partis conservateurs et des classes bourgeoises abusent un peu trop et nous serions indignes du Parti auquel nous avons l’honneur d’appartenir si nous ne protestions pas contre la campagne sans nom qu’ils mènent contre nous depuis quelques semaines.
Et les socialistes qui reviendront des tranchées, après avoir mille fois risqué leur existence et souffert inhumainement, ne comprendraient pas que, disposant d’un journal créé pour défendre et propager leurs idées, nous n’ayons pas répondu aux attaques des journaux, des tracts et des brochures de combat dont leurs adversaires politiques d’hier – qu’ils retrouveront encore devant eux demain – inondent copieusement l’avant et l’arrière.
A entendre nos contempteurs, la guerre aurait forcé les socialistes à se renier eux-mêmes.
Avouant humblement leurs erreurs passées, ils seraient revenus à une conception d’action politique et sociale plus raisonnable.
Faisant fi de leurs principes, jetant par dessus bord leurs doctrines et répudiant leurs théories, ils auraient enfin reconnu que le marxisme n’avait jamais été qu’un instrument impérialiste dont l’Allemagne s’était victorieusement servi depuis plus de quarante ans pour diviser la France, provoquer des grèves, diminuer son activité économique et réduire à l’impuissance ses forces militaires et navales.
Tout cela, parce que les socialistes, fidèles à leurs traditions, se conformant rigoureusement à leurs déclarations et exécutant scrupuleusement les décisions de leurs congrès, n’ont pas hésité une seconde à se dresser devant l’envahisseur, à faire bloc avec leurs compatriotes pour arrêter le flot ennemi.
Ces gens qui ne comprennent certainement pas tout ce que leur langage a d’offensant et d’humiliant pour nous, ne comprennent pas davantage qu’on peut très bien être socialiste et patriote, je dirai même mieux, qu’on est d’autant plus patriote qu’on est socialiste.
Il ne nous plaît pas, en ce moment, s’établir ici un débat contradictoire sur les responsabilités réciproques des grands partis politiques de la nation. Ce n’est pas l’heure. Nous en reparlerons le moment venu. Mais nous tenons à protester, dès maintenant, contre la façon dont certains prédisent le sens de notre action au lendemain de l’affreuse crise actuelle.
Certes, nous aussi, nous reconnaissons que de la guerre sortiront de grandes leçons. Un pareil cataclysme ne s’abat pas impunément sur le monde sans modifier d’une façon profonde la vie morale et matérielle des peuples. Mais, il ne faudrait pas croire, néanmoins, que si les conditions de l’existence peuvent devenir différentes, les rapports entre les citoyens seront changés au point de faire disparaître les classes et les luttes auxquelles elles se livrent autour des richesses dont elles revendiquent la possession.
Oui, en défendant la patrie, tous, bourgeois et ouvriers, nous défendons un patrimoine commun, patrimoine dont nous savons tout le prix, toute la grandeur et que nous n’avons jamais cessé de glorifier.
Oui, les patrons et les ouvriers, les bourgeois et les prolétaires, étroitement confondus dans la même volonté de vaincre, luttent avec la même ardeur contre les soldats d’une nation abominablement trompée par d’ambitieux et orgueilleux dirigeants. Et toutes les classes ont leurs morts et leurs martyrs.
Mais demain lorsque, la lutte terminée, chacun déposera les armes et reprendra la fonction qu’il occupait dans la société avant la guerre, les intérêts du monde du travail et du capitalisme d’opposeront, se heurteront de nouveau, si, de nouveau le problème social se posera dans toute son ampleur et toute son acuité.
Par là se continuera cette lutte de classes inévitable, qui ne peut disparaître qu’avec le socialisme réalisé.
Certes, nous souhaitons de tout cœur que l’antagonisme entre l’employé et l’employeur soit aussi peu aigu que possible ; nous désirons que les rapports entre les organisations ouvrières et les organisations patronales revêtent un caractère moins brutal et nous sommes prêts à contribuer, dans toute la mesure de nos forces et toute l’étendue de notre pouvoir, à rendre leurs relations plus étroites et plus amicales, et par là empêcher que les grèves, aussi néfastes pour l’ouvrier que pour le patron, soient aussi fréquentes, mais nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit de nous faire d’illusions : tant que la propriété ne sera pas la chose de tous, l’état de guerre sociale sera inévitable.
Mais, hélas ! si nous jugeons l’état d’esprit de demain des possédants et des conservateurs par le langage que leurs écrivains tiennent aujourd’hui, en pleine tourmente, contre les syndiqués et les socialistes actuellement sous les armes avec eux, nous n’avons aucune raison de compter sur leurs efforts pour faciliter ce que M. Alfred Capus [9]


Éditorial de l’Humanité du 11 novembre 1916.

« Patriotisme socialiste
Si nos adversaires politiques et de classe d’hier, que nous trouverons encore devant nous et contre nous demain, n’étaient pas aussi ignorants des choses socialistes, ils se seraient bien gardés de manifester aussi bruyamment quand, l’autre jour, Renaudel, au cours de son discours et en notre nom, affirmait que le Parti socialiste était hostile à toute guerre de conquête et à toute politique d’annexion.
Pour ceux qui ont suivi avec quelque peu d’attention l’action nationale et internationale menée par notre Parti au cours de ces dernières années, il est indéniable que nous n’avons cessé de chercher à prévenir et à empêcher tout conflit susceptible de dresser les peuples les uns contre les autres.
Prévoyant que dans une guerre moderne, la science étant utilisée comme une puissance infernale de mort, nous assisterions à la plus épouvantable barbarie ; ayant l’intuition des misères innommables, des souffrances atroces et des douleurs inouïes qu’elle provoquerait chez les belligérants ; persuadés qu’à notre époque une conflagration entre les nations civilisées serait le tombeau des plus belles, des plus nobles espérances et aurait, au point de vue économique, politique et social, les plus tristes répercussions, nous avions décidé que nous emploierions tous les moyens pour le rendre impossible.
Et je puis affirmer ici que si nos gouvernants avaient eu, pendant les pourparlers et les tractations diplomatiques du mois de juillet 1914, une attitude provocatrice vis-à-vis des empires du centre ; s’ils avaient voulu faire de notre France une nation de proie, avide du bien des autres, désirant imposer par les armes sa culture et son génie, nous n’aurions pas hésité une minute ; fidèles aux engagements pris devant le socialisme international, les élus du Parti refusaient de voter les crédits militaires et notre organisation essayait de soulever le peuple afin de mettre bas un gouvernement assez fou, assez insensé et assez criminel pour déchaîner le pire fléau qu’une humanité puisse subir.
Nous accomplissions par là le plus sacré des devoirs et notre Parti se serait à tout jamais déshonoré s’il n’avait pas tenté cette action révolutionnaire susceptible de sauver de la mort des millions de braves gens qu’une guerre précipitée par des hommes d’Etat indignes condamnait à se faire stupidement massacrer sur les champs de bataille.
Mais les événements nous ont dicté une attitude tout autre et dont la logique s’explique.
La France n’a pas été le pays agresseur.
La France n’a pas repoussé l’arbitrage.
La France n’a pas mobilisé la première.
La France n’a pas déclaré la guerre.
La France n’a pas qualifié les traités de chiffons de papier et violé la neutralité belge.
Et si, en tant que socialistes, nous nous devions à nous-mêmes non seulement de refuser à répondre à l’appel de la mobilisation, mais de nous insurger contre nos dirigeants coupables de nous lancer dans la plus épouvantable des aventures, nous nous devions à nous-mêmes, en tant que socialistes, et parce que socialistes, de défendre notre indépendance, de sauver nos libertés et de briser les tentatives d’hégémonie d’un impérialisme grisé d’orgueil et d’ambition.
C’est cela que nous avons fait !
Socialistes et syndicalistes, tous se sont rendus avec entrain à l’appel au drapeau, et tous, parce que pacifistes et antimilitaristes, ont répondu les premiers : présents !
Et si, parmi ceux que la mort a fauchés en pleine jeunesse dans les terribles rencontres de Morhange, de Dieuze, de Charleroi et de la Marne, et dans les tranchées de la Champagne, de l’Artois, de la Picardie et de l’Argonne, le nombre de prolétaires révolutionnaires – dont toute l’existence avait été consacrée à la poursuite et à la réalisation de l’idéal socialiste, - est des plus considérables, ceux qui ont échappé à la tourmente sont toujours décidés à lutter contre l’envahisseur et à se battre pour l’indépendance des nations.
Mais à une condition, c’est que les buts de la guerre ne varient pas et que nous restions toujours, envers et contre tous, les soldats du Droit et de la Justice.
Ce n’est pas pour aller conquérir des territoires allemands – inutile de dire que nous ne considérons pas l’Alsace et la Lorraine comme telles – que les paysans et les ouvriers de France sont bravement partis il y a bientôt seize mois !
Ce n’est pas pour s’emparer de provinces étrangères que les uns se sont fait tuer héroïquement et que les autres souffrent avec tant de stoïcisme devant la barrière de fer qu’ils ont devant eux et qu’il leur faut briser !
Et si la guerre de libération et de réparation poursuivie se transformait jamais en une guerre de conquêtes ou d’annexions, non seulement les forces morales dont nous disposons disparaitraient, mais les forces matérielles humaines dont nous sommes si largement pourvus seraient fortement ébranlées, et par là notre défense nationale gravement compromise.
Pensons au passé !
Rappelons-nous l’admirable déclaration des annexés à l’Assemblée nationale de Bordeaux [10] !
Ce n’est pas au peuple dont le territoire a été démembré au nom du droit du plus fort qu’on peut demander d’user de ce même droit en vue des mêmes fins !
S’il se bat, c’est avec cette idée fixe que les incalculables sacrifices en chair, en sang et en or qu’il consent éviteront aux générations futures le renouvellement des odieuses hécatombes auxquelles il participe et la hideuse vision du sombre cortège d’horreurs qui les accompagne.
Or, en ravissant aux vaincus un coin de terre quelconque, sous quelque prétexte que ce soit, faisant ainsi violence à la liberté qu’ont les gens de disposer d’eux-mêmes, le vainqueur crée fatalement des possibilités nouvelles d’une guerre qui serait d’autant plus effroyable que les progrès scientifiques auront été nombreux et rapides.
C’est pourquoi, tout en étant « à la pointe du combat » pour défendre et sauver la patrie attaquée, nous estimons tenir le langage patriotique le plus sage, le plus éclairé et le plus averti en nous déclarant hostiles à toute guerre de conquête et opposés à toute politique d’annexions.
COMPÈRE-MOREL » [11].
Voici les articles auxquels Renaudel répondait dans son article de l’Humanité :
 [12]


Le Figaro, 6 mai 1916
« Gare à Liebknecht !
De loin, et si on se borne aux apparences, Liebknecht semble se détacher en hauteur d’un décor souillé de sang et de boue, et il est peut-être le seul Allemand qui ait frissonné ou ait feint de frissonner d’horreur devant le crime de 1914. Quoiqu’il ait mis deux ans à sentir de frisson passer sur lui, nous accordons aux socialistes français et à M. Renaudel qu’il y a dans le cas de Liebknecht une certaine singularité. Emprisonné pour avoir protesté contre la guerre, ce socialiste allemand vaut un regard
 [13].
Mais lorsque M. Renaudel nous parle à son sujet d’un réveil possible de la conscience allemande et y prévoit pour nous un élément de victoire, alors nous n’apercevons plus que l’éternelle utopie du socialisme, un manque inouï de discernement et comme une déviation irrémédiable du sens national.
Que Liebknecht nous entraîne à une étude de caractère et de quelques nuances psychologiques, l’exercice n’est pas sans intérêt, on en convient. Quant à se servir de son cas pour prétendre modifier notre opinion sur « la conscience allemande », ce serait aujourd’hui la plus grave imprudence et demain une véritable complicité.
Car Liebknecht, malgré son indignation actuelle et jusque dans sa révolte, conserve un instinct d’Allemand. Et cet instinct lui suggère d’être utile à son pays, à l’heure de la défaite évidemment, en créant, lors des négociations de paix, une sorte de frein qui modèrerait les prétentions des vainqueurs.
« La guerre, nous y avons été contraints par l’impérialisme ; nous en avons, dès que notre parole a été libre, blâmé les atrocités ; nous avons réservé les droits imprescriptibles de l’humanité ; nous avons donc de nombreux points commun avec vous, et vous ne pouvez pas d’ailleurs vous passer de nous pour le reconstitution de l’Internationale » : toutes ces formules, dont chacune contient un piège, sont en puissance dans l’acte de Liebknecht et à l’adresse du parti socialiste français.
Admettons, afin de ne pas désobliger M. Renaudel, que chez cet Allemand authentique la « conscience » soit troublée ; mais « l’inconscient » ne cesse d’opérer obscurément contre notre patrie et de comploter sa ruine [14]. Apparaîtrait-il même, à des esprits légers, traître à l’Allemagne, Liebknecht nous resterait cependant un adversaire implacable ; et des Français, s’ils se laissaient duper par son geste, se prépareraient de lourds remords.
Alfred Capus,
de l’Académie française. » [15]

À la Une du Figaro, 9 mai 1916.
« La leçon de la guerre
M. Marcel Sembat reconnaît qu’il sortira de la guerre de grandes leçons, et il faut savoir beaucoup de gré à nos ministres socialistes quand ils prononcent des paroles si raisonnables. [16].
Ils se trouvent, en effet, dès qu’ils parlent en public et qu’ils s’adressent au pays, dans une posture assez gênée. Comme ministres, comme maîtres du pouvoir, ils ont acquis de l’expérience, ils ont touché les réalités de la vie, aperçu les vraies conditions d’existence des sociétés humaines. Mais comme socialistes et chefs de parti, ils sont derrière eux des collègues méfiants qui les surveillent et qui grognent quand ils s’écartent de la doctrine.
Nous devons dire que M. Albert Thomas [17] et M. Sembat se sont toujours tirés à leur honneur de cette situation délicate ; le premier, au Creusot, l’autre jour, a proclamé la nécessité de l’ordre, de l’organisation et de la hiérarchie, et M. Marcel Sembat, à l’inauguration du canal du Rhône, n’a pas été moins heureux.
Je sais bien qu’en des coins de son discours, il y a comme des menaces secrètes ; mais le grand pas est fait et l’axe de la doctrine socialiste, la lutte des classes, est déplacé. Cette doctrine est donc, ainsi que nous l’avons remarqué plusieurs fois, à reconstituer de fond en comble.
A la lutte ne succèdera pas évidemment une union fraternelle et sans nuages : le problème de l’existence est trop complexe et trop dur pour recevoir des solutions faciles. Ce qui est d’un énorme intérêt, c’est que des gens de bonne foi cherchent déjà des arrangements entre les classes. La vieille question sociale est là sur son vrai terrain. [18]
Alfred Capus,
de l’Académie française. »

Notes

[1Pays neutre, également

[2La « droite » pacifiste dénonçait la guerre, fruit des rivalités impérialistes et des appétits des industriels, alors que la « gauche » n’entendant pas se borner à cette dénonciation formelle, mais, comme l’affirmait Lénine, entendant transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire

[3Député de l’Allier

[4Socialiste belge, internationaliste pacifiste

[5Ces derniers réclamaient en effet l’abandon de l’Internationale qui avait failli, et la création d’une Troisième Internationale révolutionnaire

[6Trotsky résidait alors en France. Il en sera expulsé en octobre 1916. Cf. sa lettre de protestation à Jules Guesde :
Trotsky.

[7Député du Vaucluse

[8Député de l’Isère

[9Rédacteur en chef du Figaro. Je reviendrai ci-dessous sur ses articles] appelle « des arrangements entre les classes » !
COMPÈRE-MOREL »[[Adéodat Compère-Morel,1871-1941, député socialiste du Gard, ancien guesdiste, collaborateur de l’Humanité

[10Annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne après la guerre de 1870-1871

[11Adéodat Compère-Morel,1871-1941, député socialiste du Gard, ancien guesdiste, collaborateur de l’Humanité

[12Pierre Renaudel, 1871, vétérinaire, de formation blanquiste, député proche de Jaurès, qu’il remplace à la direction de l’Humanité.

[13Karl Liebknecht, 1871, avocat et militant social-démocrate comme son père Wilhelm ; député, il avait milité contre le militarisme avant 1914 ; opposé au crédits de guerre, il ne les avait voté que par discipline de parti au déclenchement de la guerre ; en décembre 1914, seul, il vote contre malgré la consigne du groupe parlementaire ; en 1915 et 1916, il entraînera plusieurs autres députés. En 1915, il fonde au sein du Parti social-démocrate le mouvement spartakiste, qui demande aux travailleurs de ne pas combattre les prolétaires des autres pays, mais leur propre bourgeoisie. Mobilisé, il refuse de se servir d’une arme ; au meeting du 1er mai 1916, il prononce un discours contre la guerre ; accusé de haute trahison, il est emprisonné.

[14Chauvinisme fondamental de nos "élites" contre le Boche, qui ne les empêchera pas de collaborer avec empressement 25 ans plus tard, dans ce même journal

[15Alfred Capus, 1858, journaliste et homme de lettres, depuis 1914 rédacteur en chef du Figaro auquel il livrait un article quotidien sur le conflit.

[16Marcel Sembat, 1862, avocat, de formation blanquiste, collaborateur de l’Humanité ; il était ministre des Travaux publics dans le gouvernement d’Union sacrée.

[17Albert Thomas, 1878, député, proche de Jaurès ; sous-secrétaire d’État à l’artillerie et à l’équipement militaire dans le premier gouvernement d’Union sacrée, (l’attribution sera modifiée en ministère en décembre 1916

[18Capus met le doigt là où ça fait mal : quelles que soient les proclamations "révolutionnaires" de Renaudel, l’alliance gouvernementale avec les représentants de la bourgeoisie a amené les ministres socialistes à cogérer la production de guerre avec le patronat, à partager la vision "réaliste" de la société des classes dominantes, et, on le verra dans les années et décennies suivantes, à devenir de "bons serviteurs du Capital"

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