Categories

Accueil > France contemporaine politique > De la fonction tribunicienne, des alliances, et de l’accession au (...)

De la fonction tribunicienne, des alliances, et de l’accession au pouvoir.

vendredi 21 juin 2019, par René Merle

De l’opposition à la participation gouvernementale

Le Parti communiste
Le PCF, parti de classe, est né en 1920 dans le refus de la compromission avec le pouvoir bourgeois dans laquelle les socialistes s’étaient engouffrés depuis la guerre de 1914. Jules Guesde ministre !
Même au moment de l’unité avec les socialistes et les radicaux, au temps (bien fugitif) du Front populaire, le PCF avait refusé sa participation à un pouvoir qu’il soutenait de ses votes.
Ce n’est qu’à la Libération que le PCF participa au gouvernement d’union nationale dirigé par le général de Gaulle, puis, après le départ de celui-ci, à un gouvernement d’union avec les socialistes, les radicaux et la démocratie chrétienne du MRP. Il s’agissait de redresser la France et de mettre en application le programme du Conseil national de la Résistance, résistance dans laquelle le PCF avait tenu une part éminente, comme il tint une part éminente dans cette application (sécurité sociale, retraites, prestations sociales, statut des fonctionnaires, nationalisations, etc.).
Avec l’éviction des ministres communistes, en mai 1947, (à cause des clivages au sujet de la guerre d’Indochine et des revendications ouvrières, mais essentiellement sous injonction américaine en ce début de la guerre froide), de parti de gouvernement le PCF, devint essentiellement un parti tribunicien, qui défendait contre vents et marées les intérêts de la classe ouvrière et de la petite paysannerie.
Fonction tribunicienne qui, jusqu’à l’élaboration du Programme commun de gouvernement, au début des années 1970, lui attira le vote d’un quart des votants. Le PCF pouvait légitimement se dire alors le parti de la classe ouvrière, à tout le moins de sa fraction la plus conscientisée et la plus combative. Mais il attirait aussi à lui nombre de mécontents qui votaient pour lui en sachant qu’il n’était pas possible, et qu’il n’était même pas question, dans son isolement, d’envisager son retour au pouvoir, et encore moins son passage au pouvoir en solitaire. Parti pestiféré, contre lequel toutes les autres formations faisaient barrage. De cette solitude il tirait à la fois sa force et sa faiblesse.
Se posait donc pour le PCF, comme en 1944, la question des alliances s’il voulait, dans une France politiquement très plurielle, redevenir un parti de gouvernement pour faire avancer concrètement ses propositions.
C’est à partir du moment où, dans l’union retrouvée avec les socialistes, sous la houlette matoise de François Mitterrand, que le PCF redevint effectivement un parti de gouvernement, que commença son déclin irréversible. Après l’abandon du gouvernement quand Mitterrand abandonna le programme commun pour passer à la « politique de rigueur », le PCF maintint quand même le cap de l’unité avec les socialistes dans une perspective gouvernementale. Ce fut chose faite avec le gouvernement dit de la Gauche plurielle de Lionel Jospin, dont la gestion néo-libérale discrédita définitivement le PCF auprès des milieux populaires qui lui avaient fait confiance. Il était devenu un parti comme les autres, et non plus le solitaire qui guerroyait courageusement. Une partie de ses électeurs se dit que, tant qu’à faire, mieux valait l’original que la copie et vota socialiste, une autre partie se réfugia dans l’abstention, quelques uns passèrent au FN. De 25% à 15%, et de 15% à 2%, le PCF payait cher sa politique unitaire et son aval, plus ou moins clair, des renoncements socialistes.

Le Front national, devenu Rassemblement national
Le Front national (pardon, le Rassemblement national) se trouve aujourd’hui devant le dilemme qui conduisit le PCF au gouvernement et assura sa perte : combattre seul ou nouer des alliances...
Le Front national assuma longtemps lui aussi une fonction tribunicienne, qui lui assura des scores spectaculaires dans les couches populaires, y compris dans la classe ouvrière où il est le premier parti.
Et, comme jadis le PCF pestiféré malgré ses 25 %, et tenu à l’écart du jeu politique par toutes les autres formations, le Front National était alors un nouveau pestiféré, contre lequel se nouait l’alliance vertueuse des autres partis (ce qui, entre parenthèses, permettait quelques bons coups électoraux. Chirac en donna l’exemple). Mais de sa solitude naissait sa popularité : un parti pas comme les autres, un parti hors système, un parti que l’on n’avait jamais essayé.
Cependant, même présent au second tour des élections présidentielles, le Front national n’avait pas de vraie perspective de passage au pouvoir.
Il en va bien autrement aujourd’hui. Il veut aller au pouvoir. Or, la stratégie de prise du pouvoir passe par des alliances. On les voit aujourd’hui commencer à se nouer à droite, au-delà des ralliements de quelques transfuges.
Mais alors, en cas d’accession au pouvoir, quid de l’éventuelle déception des troupes devant les promesses non tenues ? Le FN subirait-il la même érosion que le PCF après l’épisode Jospin ?
Il n’en semble pas inquiet. La grande différence avec la participation communiste au pouvoir tient au fait que les ministres communistes étaient une poignée dans un gouvernement socialiste, alors que le Rassemblement national envisage un gouvernement qu’il dirigerait et où ses ministres seraient majoritaires, même sous la houlette d’une personnalité de droite en couverture [1].
Comparaison n’est pas raison. Mme Le Pen et Monsieur Salvini ne sont pas Hitler. Mais l’expérience allemande nous montre que le passage au pouvoir de l’extrême droite peut se faire minoritairement électoralement, avec l’appui d’une partie des forces conservatrices. C’est ce type d’alliances qu’envisage à l’évidence le RN. En Italie, l’arrivée au pouvoir de la Ligue de Salvini a été aussi le résultat d’une alliance, mais cette fois avec un mouvement fourre tout dégagiste, vaguement démocrate, dont le score était le double de celui de la Ligue (rapport de force que la Ligue a renversé depuis son arrivée au pouvoir).
Bref, pour passer de la fonction tribunicienne à la fonction gouvernementale, il faut nouer des alliances, quitte à y perdre son âme ou quitte à profiter de ces alliances et les dominer.
Nul doute que les dirigeants actuels du Rassemblement national s’y emploient.

La France insoumise
La formation de J.-L. Mélenchon, éminemment tribunicienne elle aussi, a de ce fait rallié une partie des électeurs de gauche désabusés et des jeunes électeurs pleins d’espérances.
Elle proclame haut et fort son désir d’accéder seule au pouvoir, sans alliances, sans acoquinage avec les formations de gauche discréditées, et donc par la seule vertu de la vague populaire qui la soutiendrait… Il se trouve que la vague espérée tarde à venir.
Et si les militants de la France insoumise regardent vers leur modèle initiatique espagnol, Podemos, ils ne peuvent que constater que Podemos est vite revenu à une politique d’alliances dans laquelle il est utile roue de secours du parti socialiste, mais en aucun cas postulant au pouvoir suprême. Bref, un parti redevenu un parti comme les autres.
Qu’en sera-t-il de la France insoumise ?

Notes

[1J’ai entendu mille fois dire par des électeurs de gauche déçus : « Eh bien, qu’ils arivent au pouvoir. Alors le peuple comprendre ce que c’est que la trique et il se révoltera ». Voire, bien des démocrates allemands désunis disaient cela en 1932. Ils ont vu la suite en 1933…

Répondre à cet article