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« Moy à cette heure et moy tantost… »

lundi 1er juillet 2019, par René Merle

Traces mémorielles, habitus et idéologie…

Espérant atteindre en août ma 83ème année, je ne peux que faire mien le propos de Montaigne [1],
« Moy à cette heure et moy tantost, sommes bien deux ; mais, quant meilleur ? je n’en puis rien dire ».
Relativité de soi selon les âges et selon le moment, la remarque ne procède pas d’un scepticisme facile, mais d’un évident constat.
Je peux me reconnaître ou ne pas me reconnaître dans celui que j’ai été, il y a longtemps ou il y a peu, mais je sais d’une part que des fils conducteurs demeurent, et, d’autre part (ou en même temps), que le corps persiste dans sa spécificité et son autonomie. Il est Moi avant toute considération et toute idéologie… Et je disparaîtrai quand il aura fait son temps.

Mais puisqu’idéologie il y a, je reprends le fil de ce site, après avoir consacré quelques jours à la réouverture de mon ancien blog ethno-linguistique[Archivoc].
Ce faisant, j’ai mesuré combien est fragile le support sur lequel nous inscrivons nos immortelles pensées. Je ne peux plus ouvrir des fichiers datant des années 1980-1990, sans avoir recours à de savantes manœuvres, et d’aucuns sont déjà irrémédiablement perdus.
Qu’en sera-t-il plus tard de tout ce que nous inscrivons dans l’immédiateté de nos blogs et de nos sites, qu’en sera-t-il des numérisations si précieuses du type Gallica, qui nous ouvrent la porte des journaux et des livres d’antan ?
Les écritures gravées sur la pierre ou l’argile par des civilisations disparues défient le temps (à tout le moins si, comme dans l’actuel Proche Orient, des fanatiques ne les détruisent pas au nom de leur Dieu) ; malgré la perte irréparable des 600.000 manuscrits de la bibliothèque d’Alexandrie, les textes survivants sur support peau ou papyrus ont permis aux moines copistes du Moyen Âge de les transmettre aux imprimeurs de la Renaissance ; et, pour l’heure, ce fragile support papier des livres demeure, mais sans garantie totale d’avenir.
Si je sais que mes ouvrages romanesques, historiques et sociolinguistiques perdureront après ma mort dans quelques bibliothèques publiques ou privées, je sais aussi que ce que j’écris ici, sur ce site, se dissoudra irrémédiablement dans la disparition inévitable, à terme, des supports numériques du domaine informatique et de leurs clouds, (comme ont déjà disparu, ou sont en voie de disparition, nos bandes magnétiques qui s’effacent et nos CD bientôt oubliés)… Et qu’en sera-t-il de nos vieilles photos argentiques de famille, que nous croyons sauver en les plaçant sur notre ordinateur ?

En ce qui concerne mes écrits sur ce site, la perte ne sera évidemment pas catastrophique. J’écris à la fois dans le présent et dans le passé. Un passé proche que j’ai connu par mes parents et ma jeunesse, un passé antérieur que j’ai connu par mes grands-parents, un passé conforté par mes lectures et mon travail d’historien. J’ai pu parler de la guerre de 14 ou de la guerre d’Espagne, des mutineries de 17 et de la Résistance avec des témoins bien vivants. Et de même, en ce qui concerne mes intérêts linguistiques, j’ai pu parler avec des locuteurs pour qui le provençal était langue native, ce qui est clairement presque impossible aujourd’hui.
Mais, même si j’ai plaisir à les évoquer, j’ai bien conscience que ce passé, ces passés, sont de plus en plus lettre morte pour les générations que nous précédons, et aux yeux desquelles, quelque affection ou amitié que certains d’entre elles peuvent nous porter, nous sommes des has been coupés des nouvelles réalités du présent, aussi mal à l’aise parfois devant elles que lorsqu’il nous faut faire une démarche administrative ou acheter un billet sur le Net. Pour être pédant, disons que ce qui fut mon habitus, la construction de mon moi dans la somme d’interactions sociales aux autres (famille, éducation, profession, engagements, valeurs proclamées ou contestées, vision collective du monde, etc.), ne correspond plus à celui des jeunes générations.
Et j’ai bien conscience aussi que lorsque je veux traiter du présent, j’en traite en fait au prisme d’un regard historique, d’une démarche historique plutôt ésotérique pour les jeunes générations. Quand je replonge dans mes blogs antérieurs, et tout ce que j’ai pu y écrire sur les règnes de Chirac, Sarkozy, et même Hollande, je mesure combien ces écrits de circonstance sont aujourd’hui hors-temps, mais je mesure aussi que ce que j’écrivais procédait encore de cette démarche historique baignée d’analyses marxistes et d’espérances révolutionnaires. Quel sens cela peut-il encore avoir pour des jeunes gens d’aujourd’hui ? Quel sens y a-t-il d’apporter des documents sur l’histoire du mouvement ouvrier, sur l’histoire des mouvances socialistes, libertaires ou communistes, quand notre présent les renvoie aux oubliettes de l’Histoire ? Quel sens y a-t-il à apporter des documents sur la colonisation quand le néo-colonialisme et l’émergence de nouvelles puissances sont à l’ordre du jour ? Quel sens y a-t-il à proposer des documents sur la Résistance quand le programme du CNL est mis à bas, et que la Marseillaise, la main sur le cœur à l’étatsunienne, devient le leitmotiv des cérémonies footballistiques et des initiations au service national universel (avant que les recrues ne tombent dans les pommes par ces temps caniculaires, comme on l’a vu) ?

Mais par inertie je demeure sur ces rails, sans la moindre nostalgie, et, même si j’en avais envie, il me serait bien impossible d’en sortir par ce qui m’apparaîtrait comme un déraillement.
Continuons donc à renforcer les réflexions sur le présent par des éclairages du passé (même si, manifestement, ils intéressent bien moins les lecteurs que les réflexions à chaud sur le présent…
E la nave va, comme disait Fellini…
Un bel et bon été à tous, si faire se peut !

Notes

[1Montaigne, Essais, III, 9

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