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Le Mainate – Nouvelle

lundi 1er juillet 2019, par René Merle

René Merle, nouvelle parue dans PCA Hebdo Le Patriote Côte d’Azur, 15 juillet 2005

À son âge, elle pensait qu’elle aurait eu droit au repos.
Elle avait fait son boulot d’assistance sociale pendant quarante ans, elle avait élevé ses enfants, elle avait toujours œuvré, pas pour les bonnes œuvres, mais pour les bonnes causes. Et avec son mari, elle avait beaucoup investi dans cette maison de famille de l’arrière-pays, résidence secondaire vite devenue principale, retapée, agrandie, ouverte aux enfants et aux petits-enfants…
Et puis, à la retraite, comme pas mal de gens, elle avait enfin un peu parcouru le monde.
Mais maintenant elle ne voulait plus que se reposer.
Se reposer toute seule. Puisque son compagnon n’était plus là. Tombé sous la glycine sans que rien n’ait annoncé que le cœur n’en pouvait plus.
Une belle mort en définitive... Partir d’un coup, sans perdre la tête, sans traitements invalidants, sans déchéance…
Les mots se laissent dire... Bien sûr, elle adhérait à ce qu’elle entendait. Par raison. Mais dans un immense sentiment d’injustice.
Et elle s’était retrouvée perdue dans cette propriété dont elle savait qu’elle n’aurait plus la force, ni même l’envie, de l’entretenir ou de la faire entretenir…
De toute façon, le problème avait vite été réglé. Puisque, précautions testamentaires sans cesse reculées, et en définitive jamais prises, il avait fallu vendre dare dare.
« Tu seras beaucoup mieux en ville, moins isolée... Tu ne dépendras plus de ta voiture... Et s’il t’arrivait quelque chose ici, comme papa... Et l’hiver... Encore si on habitait dans la région... Mais 800 kms, tu imagines... Non, il faut que tu vendes »... C’est sa fille qui argumentait.
Elle ne parlait pas d’argent, mais comment ne pas comprendre qu’elle devait en avoir besoin. Il fallait assurer les études de la petite, c’est si long en médecine, le studio... Et puis un jour, l’installation du cabinet…
Mais derrière sa fille, elle en était certaine, c’est le beau-fils qui mettait la pression. Ce beau-fils qu’elle n’avait jamais vraiment aimé, et qui devait bien le lui rendre... Elle avait donc négligé l’usufruit, les tergiversations... Pourquoi s’accrocher ? Il y avait ici trop de souvenirs, de quoi l’empêcher de vivre vraiment sa nouvelle et inexorable vie.
Elle ne voulait plus penser à la glycine.
Elle avait vendu, et à bon prix. 10 000 m2 que le nouveau plan communal d’occupation des sols rendait constructibles.
Et chacun avait eu sa part.
Avec la sienne, elle s’était payé un petit appartement, en ville. C’était un immeuble parfait. Le gardien qui sort les poubelles, des escaliers nettoyés nickel, etc. Des commerces à deux pas. Un peu trop de circulation peut-être, mais il suffisait de fermer les fenêtres à double vitrage.
Elle n’avait pas de regrets. Elle ne se disait pas : “si jeunesse savait, si vieillesse pouvait”... Dorénavant, elle se contenterait de vivre ces dernières années. En paix si faire se peut. Parce que chaque journal télé lui renvoyait l’image d’un monde fou, où ses idéaux de toute une vie ne trouvaient plus grâce... Et elle n’avait même plus envie de continuer à s’engager pour les défendre. Elle était revenue habiter avec ses semblables, mais elle s’était retirée du monde.
Seulement, pour la première fois de sa vie d’adulte, elle s’était retrouvée avec des voisins en dessus et en dessous. Mais il n’y avait pas eu de problèmes en définitive. L’immeuble datait des années 60, l’insonorisation n’était pas parfaite, mais si bruit il y avait, il se limitait aux petits bruits de la vie, inévitables, et rassurants en définitive, si chacun y mettait du sien.
C’est un vieux monsieur qui habitait au-dessus. Tranquille. Ils se croisaient dans l’ascenseur : il plaisantait sur la trappe, au bas de la paroi du fond. La trappe à cercueil.
Il l’avait invité à prendre un café, en tout bien tout honneur. Appart., tout en moquettes et en tapis... Pas étonnant qu’elle ne l’entende jamais marcher.
Et puis un matin, c’est lui qui s’était retrouvé dans la trappe à cercueil. Un matin d’hiver.
Quand les nouveaux étaient arrivés, elle avait vu sortir les rouleaux de vieille moquette, et monter les dalles de marbre, à l’italienne.
Et bientôt il avait fallu qu’elle s’habitue à la télé hyper grand écran, au-dessus de son séjour, aux soirées internet des ados au-dessus de sa chambre, qu’elle s’habitue à ne plus se sentir chez soi. Migrer de pièce en pièce pour chercher une tranquillité provisoire. Sentir monter la haine. Se dire qu’on pouvait aimer l’humanité en général, et détester des humains en particulier.
Bien sûr, elle aurait pu, elle aurait dû aller les voir, discuter, régler les choses à l’amiable. Ou même faire intervenir le gardien, le syndic... Mais elle se sentait si lasse qu’elle remettait toujours au lendemain.
Comme si la vie se résumait désormais à subir et esquiver. Comme si en définitive elle s’était résignée en mettant en place d’un emploi du temps prévisionnel. Prévoir la date des matchs. Repérer le cycle des visites des ados, famille recomposée… Etc.
Et puis un jour, tout avait basculé, avec ce sifflement arrogant, totalement imprévisible, qui pouvait percer le plafond à n’importe quel moment, et pas seulement le soir ou les week-ends. Même et surtout peut-être quand ils étaient au travail, et que l’oiseau restait seul.
Et naturellement, ils essayaient de lui apprendre La Marseillaise.
Elle avait senti monter des envies d’effraction, ouvrir la cage, lui tordre le cou ou lui ouvrir la fenêtre…
Quand la belle saison était arrivée, d’un coup, ils avaient pris l’habitude de laisser la cage sur le balcon, pendant qu’ils étaient au travail.
Alors était venue l’idée du travail de patience. Elle s’installait sur le balcon dès qu’elle avait repéré qu’ils étaient partis. Au début l’oiseau ne répondait pas. Puis il s’était mis à siffler en réponse à ses petits sifflements.
Et puis un jour, en écho à sa prière, elle avait entendu sa voix térébrante clamer magnifiquement :
« On se calme… »
Maintenant, curieusement, elle s’était réveillée. Elle avait eu envie de prendre l’air. Oh, pas repartir de par le vaste monde... Avec ce qui lui restait après l’achat de l’appartement, et sa retraite, pas question de faire des folies... Elle avait décroché son téléphone, appelé une vieille collègue.
- Tu sais, je suis en ville maintenant. Si vous avez besoin de moi à l’association, je peux être utile…
René Merle

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