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Péguy sur l’Histoire

mardi 2 juillet 2019, par René Merle

Quand Péguy anticipait sur une des tendances de l’histoire contemporaine

Douzième cahier de la onzième série, Charles Péguy, "Notre jeunesse", Cahiers de la Quinzaine, juillet 1910.

« […] Des lettres de Béranger, des lettres de Victor Hugo, il y en a plein la chambre. Nous en avons par dessus la tête. Il y en a plein les bibliothèques et c’est même de cela (et pour cela) que les bibliothèques sont faites. Et nous autres aussi les amis des bibliothécaires. Nous en avons nous en avons nous en avons. On nous en publie encore tous les jours. Et quand il n’y en aura plus on en publiera encore. Parce que, dans le besoin, nous en ferons. Que dis-je, nous en faisons, on en fait. Et la famille nous aidera à en faire. Parce que ça fera toujours des droits d’auteur à toucher.
Mais ce que nous voulons avoir, ce que nous ne pouvons pas faire, c’est précisément les lettres de gens qui ne sont pas Victor Hugo, Quinet, Raspail, Blanqui, - Fourier, - c’est très bien. Mais ce que nous voulons savoir, c’est exactement, c’est précisément quelles troupes avaient derrière eux, quelles admirables troupes, ces penseurs et ces chefs républicains, ces grands fondateurs de la République.
Voilà ce que nous voulons avoir, ce que nul ne peut faire, ce que nul ne peut controuver.
Sur les grands patrons, sur les chefs l’histoire nous renseignera toujours, tant bien que mal, plutôt mal que bien, c’est son métier, et à défait de l’histoire, les historiens, et à défaut des historiens les professeurs (d’histoire). Ce que nous voulons savoir et ce que nous ne pouvons pas inventer, ce que nous voulons connaître, ce que nous voulons apprendre, ce n’est point les premiers rôles, les grands masques, le grand jeu, les grandes marques, le théâtre et la représentation ; ce que nous voulons savoir c’est ce qu’il y avait derrière, ce qu’il y avait dessous, comment était fait ce peuple de France, enfin ce que nous voulons savoir c’est quel était, en cet âge héroïque, le tissu même du peuple et du parti républicain. Ce que nous voulons faire, c’est bien de l’histologie ethnique. Ce que nous voulons savoir c’est de quel tissu était tissé, tissu ce peuple et ce parti, comment vivait une famille républicaine ordinaire, moyenne pour ainsi dire, obscure, prise au hasard, pour ainsi dire, prise dans le tissu ordinaire, prise et taillée à plein drap, à même le drap, ce qu’on y croyait, ce qu’on y pensait, - ce qu’on y faisait, car c’étaient des hommes d’action, - ce qu’on y écrivait ; comment on s’y mariait, comment on y vivait, de quoi, comment on y élevait les enfants ; - comment on y naissait, d’abord, car on naissait, dans ce temps-là ; - comment on y travaillait ; comment on y parlait ; comment on y écrivait ; et si l’on faisait des vers quels vers on y faisait ; dans quelle terre enfin, dans quelle terre commune, dans quelle terre ordinaire, sur quel terreau, sur quel terrain, dans quel terroir, sous quels cieux, dans quel climat poussèrent les grands poètes et les grands écrivains. Dans quelle terre de pleine terre poussa cette grande République. Ce que nous voulons savoir, c’est ce qu’était, c’est quel était le tissu même de la bourgeoisie, de la République, du peuple quand la bourgeoisie était grande, quand le peuple était grand, quand les républicains étaient héroïques et que la République avait les mains pures. Pour tout dire quand les républicains étaient républicains et que la république était la république. Ce que nous voulons voir et avoir ce n’est point une histoire endimanchée, c’est l’histoire de tous les jours de la semaine, c’est un peuple dans la texture, dans la tissure, dans le tissu de sa quotidienne existence, dans l’acquêt, dans le gain, dans le labeur du pain de chaque jour, panem quotidianum, c’est une race dans son réel, dans son épanouissement profond. »

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