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Un article de 1894 que notre Président aurait pu signer

samedi 6 juillet 2019, par René Merle

La substance bourgeoise « libérale » de la Déclaration des droits de l’Homme


Un texte publié en première page du très répandu quotidien républicain conservateur Le Temps, 6 août 1894.

« Les socialistes et la révolution
Hier soir, à Grenelle, des socialistes ont voulu fêter les souvenirs du mois d’août 1792 [1]. Pour rehausser l’éclat de la réunion, on avait invité les représentants du parti à la Chambre des députés, et la séance était présidée par M. Jules Guesde [2]. Différents orateurs ont énergiquement flétri l’ancien régime, célébré la victoire du peuple sur la royauté et salué l’avènement de la liberté.
C’est une grave imprudence de la part des collectivistes d’évoquer ainsi la mémoire des grandes dates révolutionnaires. Si notre démocratie républicaine a le devoir de remettre sans cesse sous les yeux des générations nouvelles les nobles efforts et les dévouements héroïques des glorieux ancêtres, s’il faut souhaiter qu’elle reste invinciblement attachée aux principes solennellement affirmés il y a cent ans, comment admettre que les socialistes s’associent à ces pieux hommages et essaient de tirer à eux l’héritage sacré que la Révolution nous a légué ? Qui contestera qu’entre les doctrines sur lesquelles repose le droit moderne et les revendications du collectivisme, il n’y ait une antinomie radicale et irréductible ?
Les socialistes prêchent la lutte des classes : ils placent d’un côté ceux qui n’ont rien, de l’autre ceux qui possèdent, le « prolétariat » et le « capitalisme ». Au premier, tous les respects, toutes les vertus et tous les droits, aux autres tous les outrages et toutes les menaces. Or, une des œuvres capitales de la Révolution n’a-t-elle pas été d’effacer les privilèges, d’abolir les distinctions artificielles, de déclarer que dans la patrie française il n’y avait plus que des citoyens, tous égaux en droits et en dignité. Et si les socialistes prétendent qu’eux aussi poursuivent l’égalité, puisque dans leur cité idéale l’État imposera à tous ses membres la même quantité de besogne et distribuera la même quantité de produits, ne doit-on pas répliquer que ce nivellement brutal et aveugle est le contraire de la véritable égalité telle que l’exigent et la nature et la raison ? A chacun travail identique et pitance identique, dit l’Évangile socialiste ; à chacun selon ses œuvres et selon ses capacités, mais égalité de tous devant la loi, répond la Déclaration des droits.
Et si l’on voulait examiner les faits, voir à quelle sorte de propagande se livrent les socialistes, ne ferait-on pas ressortir plus vivement encore l’antagonisme entre l’esprit qui les anime et l’esprit de la Révolution ? Qu’est-ce, par exemple, que ces syndicats obligatoires et tyranniques, dont ils réclament la constitution et en dehors desquels le travailleur ne pourrait pas gagner son pain, sinon la copie très fidèles des vieilles corporations. Or, non seulement toutes les assemblées révolutionnaires, depuis la Constituante jusqu’à la Convention inclusivement, avaient voulu abolir définitivement les associations professionnelles, mais elles avaient interdit, sous des peines sévères, les coalitions soit d’ouvriers, soit de patrons [3], tant il leur paraissait indispensable de mettre au-dessus de toute attaque, de toute manœuvre, la liberté individuelle des travailleurs ! [4]
La liberté individuelle ! Voilà ce qui creuse un abîme infranchissable entre toutes les écoles socialistes et les héritiers de la Révolution française. Pour les premiers, l’État a des droits antérieurs et supérieures à ceux des individus : à lui de déterminer ce qui est juste, ce qui est bon ; il a mission de faire régner dans la société ce qu’il regarde comme la vertu et le bonheur ; pour les seconds, l’État n’est qu’une personne morale, représentant l’ensemble des individus : son but est d’assurer aussi efficacement que possible le respect des droits de chaque citoyen, rigoureusement limités par les droits de tous les autres. Là, c’est la vieille doctrine du pouvoir providentiel, qu’il s’incarne dans un homme ou dans une collectivité ; ici, c’est l’affirmation de l’autonomie de la personne humaine, considérée, suivant le mot de Kant, comme une « fin en soi » [5].
Libre donc aux socialistes d’appeler l’attention sur les principales phases de l’épopée révolutionnaire. Ils n’y trouveront que la condamnation la plus nette de leurs théories et de leurs aspirations. Encore une fois, ils ne forment pas un parti d’avant-garde ; ils ne sont pas à la tête du progrès démocratique, mais, tout au contraire, ils tournent le dos à la Révolution ; ils cherchent à nous ramener aux préjugés de l’ancien régime pour aboutir à une sorte de barbarie rudimentaire, analogue à celle des premiers âges de l’humanité. En tout cas, aucune conciliation n’est possible entre les adorateurs de l’État-providence et les libéraux de 89 ou 92, entre les apôtres du nivellement collectiviste et les auteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. »

Notes

[1Après la prise des Tuileries le 10 août 1792 et l’emprisonnement du Roi, la République fut proclamée le 21 septembre 1792

[2Guesde est alors le dirigeant du Parti ouvrier français (POF), collectiviste révolutionnaire

[3Loi Le Chapelier, 14 juin 1791

[4Voilà qui serait pertinent, par ces temps ù le pouvoir ignore les « corps intermédiaires » et prône l’initiative individuelle à la sauce Uber

[5La liberté du loup dans la bergerie

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