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Prêts pour le pouvoir ?

lundi 8 juillet 2019, par René Merle

Dégagisme et comités de base

Cf. : Après le discours de Mélenchon à l’assemblée représentative de la France insoumise (Paris, dimanche 24 juin).
Cf. : Défaite de Syriza

« Ceux qui donnent le branle à un estat sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne. Le fruict du trouble ne demeure guère à celuy qui l’a esmeu ; il bat et brouille l’eau pour d’autres pescheurs. » (Montaigne, Essais,I,XXIII)

Je m’interrogeais dans l’article précédent sur le reniement de Syriza dans le droit fil de la fameuse injonction thatchérienne, « Il n’y a pas d’autre alternative » (TINA, There is no alternative) :
Ce triste épisode devrait nous faire réfléchir au crédit que l’on peut apporter aux grands mouvements dégagistes de France et d’Espagne, proclamant haut et fort leur volonté d’accéder au pouvoir. Ont-ils, devant la pression des instances européennes et des « marchés », la capacité de gouverner sans tomber dans le reniement des promesses, comme il est advenu avec Syriza ?
À ce propos justement, François Ruffin (élu député La France insoumise avec le soutien d’EELV et du PCF) a posé il y a quelque temps un vrai constat, dans une déclaration qui a fait quelque bruit : « Je ne nous sens pas prêts à détenir le pouvoir ». Ruffin a tout à fait raison, me semble-t-il.
Il lui apparaît nécessaire de surmonter l’improvisation en préparant des cadres de haut niveau, de vrais techniciens du pouvoir, afin d’abord de ne pas dépendre d’un appareil administratif rétif, et ensuite de pouvoir gérer efficacement.
Mais la réflexion peut sans doute aller encore plus loin. Mêmes avec des cadres avertis, quelles sont les possibilités de réussite d’une expérience de transformation radicale, alors que l’appareil d’État demeure en place, (et que l’environnement international est hostile) ?
Quid de ce que dans des temps révolus on appelait la mobilisation populaire, l’entrée en lutte des masses, l’affrontement avec le capital ?

L’échec sanglant de l’expérience chilienne en 1973, celui tout récent donc de l’expérience grecque, sans parler des renoncements italiens d’un PCI devenu PD et des péripéties « bolivariennes », nous montrent qu’il est irresponsable, et d’une certaine façon criminel, de faire croire à « nos » électeurs qu’il suffira d’arriver au pouvoir en « bisounours », sans avoir estimé les vraies capacités de résistance de ceux qui n’entendront pas le moins du monde de se laisser déposséder. Dans le moins pire des cas, ce serait la désillusion à la grecque devant l’impossibilité de mettre en œuvre le programme électoral, dans le pire des cas, ce serait l’affrontement frontal, mais sans préparation (Allende avait toute confiance en son général, Pinochet), avec tout ce cet affrontement peut impliquer de drames et de défaite. Participer loyalement au jeu démocratique, jusqu’à la victoire électorale, n’implique en rien que l’adversaire accepte de jouer le jeu démocratique.
Ainsi, à la « gauche de la gauche », comme on dit, nous ne cessons de célébrer des défaites glorieuses, dont la « montée au mur » des Fédérés de 1871 est le symbole en voie d’effacement.
Une expérience plus que séculaire nous montre que le réformisme le plus modéré a été la suite logique des proclamations aventureuses de transformation radicale. Le PCF a vécu cela après le Programme commun de la Gauche, l’élection de Mitterrand, la participation gouvernementale, et le départ forcé lors du retour des socialistes au bercail du « réalisme économique ». Cantonné dans le rôle d’une opposition molle appuyée de compromis municipaux, le PCF ne s’en est jamais remis. Dans le même temps, pour écarter la menace de coup d’État militaro-fasciste ourdi par les USA, le Parti communiste italien s’est engagé dans le réformisme le plus plat et y a perdu son âme.
Dans le cadre d’un capitalisme qu’il prétend vouloir « dépasser », le réformisme est, au niveau de l’État, porteur de conquêtes politiques et sociales non négligeables, et les Français savent, ou devraient savoir, qu’il convient de défendre les acquis du programme du Conseil National de la Résistance, si menacés aujourd’hui.
Mais le réformisme « de gauche » sans autre perspective que le réformisme (ce n’était pas le cas en 1944) conduit "naturellement" à la cogestion avec la droite. On connaît la version allemande, qui voit Verts et Sociaux Démocrates s’allier aux conservateurs. On connaît aussi, et surtout, l’alternance à la française ou à la britannique, voire à l’italienne, qui n’est qu’un changement de majorité sans vrai changement de politique
En fixant le cap d’une victoire électorale « en solitaire », et en ne fixant que ce cap, La France insoumise pense pouvoir échapper à ce type d’alliances – compromissions, et donc aux renoncements.
Mais pourra-t-elle, au-delà de son processus démocratique de consultation et de « Convention », se dispenser de l’étape de la pédagogie lucide ?
Aussi important que soit par exemple la question des éoliennes, cette pédagogie ne passe sans doute pas seulement par la discussion sur leur emplacement, mais sur la question de l’appareil d’État, sa nature, sa servilité devant le capitalisme, et sur les moyens de le contrôler, ou de le briser. Quitte dans un premier temps à décourager les indécis, il faut montrer sans hésiter quelle est la hauteur de la montagne à gravir, et quelle est la profondeur des précipices dans lesquels il ne faut pas tomber. Il faut prévenir les désillusions et préparer le rapport de force, qui peut être parfaitement démocratique, si, au sens gramscien du terme, le « mouvement » a conquis une hégémonie culturelle dans la société civile. C’est bien le rôle d’une organisation minoritaire, qu’elle s’intitule « mouvement » ou « parti », peu importe.
Et le corollaire naturel de cette pédagogie réaliste est l’enracinement véritable de cette organisation, au-delà de l’adhésion par clic sur internet, comme l’ont pratiquée, avec des perspectives bien différentes, La République en marche et La France insoumise. Il est significatif qu’aujourd’hui les deux organisations envisagent des structures locales informelles, susceptibles d’opérations de solidarité au quotidien comme d’opérations à la fois de conscientisation et de remontée de la demande populaire.
Je ne peux m’empêcher de ressentir là un sentiment de déjà vu. Les plus anciens se souviennent peut-être des interminables discussions spontanées « à la base » de mai 1968. Nombre de lecteurs de ce blog ont sans doute vécu les comités « de base » sans cesse renouvelés qui ont accompagné depuis le NON de 2005 les tentatives de regroupement de la gauche alternative. Et n’oublions pas les désespérantes consultations des « gens » par un parti communiste en déshérence. Sans parler de l’effervescence fugitive de « La Nuit debout »… Bref, aussi sympathiques que soient ces entreprises, on peut douter qu’elles soient suffisantes.
Dire cela ne signifie en rien qu’il faille baisser les bras et se résigner à la défaite à perpétuité. En fait, tout se joue « à la base », sans laquelle une ligne politique, aussi juste soit-elle, ne peut que rester lettre morte.
Dire cela signifie-t-il qu’il faille caporaliser et militariser « à la base » le mouvement, dans la perspective inévitable d’un affrontement, au risque de connaître les mêmes dramatiques mésaventures que celles des formations de combat communistes sous la République de Weimar ?
On oublie trop vite que la question s’est posée chez nous au moment du Front populaire, dont le magnifique feu de paille se consuma dans la « prudence » de ses composantes. Trotsky a écrit là-dessus en son temps des pages bien intéressantes, j’y reviendrai
Alors, "les soviets partout", "tout le pouvoir aux soviets", comme scandaient jadis les partisans de la Troisième Internationale ? Le mot « soviet » fait frémir les âmes sensibles, et pourtant… Les initiatives « de base » ont été nombreuses dans notre vieux pays, des sociétés populaires révolutionnaires de 1792-1793 aux sociétés locales dites secrètes de la Seconde République, des premières implantations proudhoniennes dans le monde du travail, avec leurs prolongements coopératifs et syndicaux, comme du mouvement communaliste et des Communes de 1870-1871. Cette sève politique « à la base » s’est tarie dans la politique exclusivement électoraliste des socialistes de la Troisième République. Elle a rejailli ailleurs. Et ce que les révolutionnaires italiens de 1919-1920 appelaient « conseils ouvriers », les révolutionnaires russes, hongrois et allemands de 1917-1919 l’appelaient « soviets ». Ce qui signifie tout bonnement « conseils », à la base. On sait trop bien, hélas, que le sens du mot a vite été dévié ou trahi, mais l’exigence d’une conscientisation et d’un regroupement « à la base », dans la communion d’une même espérance, a longtemps porté le mouvement ouvrier et le mouvement démocratique.
Nous vivons d’autres temps, et il est tout à fait inutile, voire ridicule, de vouloir corriger le passé avec des « Si ». Mais la question est plus que jamais posée de l’avènement d’une force tranquille (sans réminiscences mitterrandiennes !), constituée pas seulement d’électeurs suivistes, présents ou potentiels, mais de citoyens responsables de leurs regroupements et de leurs actes.
Dans ces conditions, aussi bouché qu’il paraisse être, l’avenir n’est peut-être pas écrit. Mais peut-être, dans mon pessimisme, suis-je trop optimiste ?

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