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Socialistes français dans le conflit – 1918

mardi 9 juillet 2019, par René Merle

La confrontation de la doctrine et de la réalité

Cf. : Socialistes français dans le conflit – 1917

Un sujet qui, je le vois bien, ne passionne pas mes lecteurs, mais auquel je tiens à apporter le point final.
Avec ce dernier éditorial de septembre 1917 [voir l’article mentionné ci-dessus] de Renaudel, (fidèle compagnon de Jaurès), souhaitant à chaud l’échec de la Révolution qu’il appelait « maximaliste », c’est à dire bolchevik, j’arrête cette série d’articles consacrée à l’attitude des socialistes SFIO devant la guerre. Car avec cette condamnation de la seconde Révolution russe, une ère nouvelle s’ouvrait pour les socialistes français, et l’unité péniblement gagnée en 1905 allait être rompue.
Voici donc, pour terminer cette série d’articles, quelques considérations qui n’engagent que moi.
Jusque là, nous l’avons vu, dans la libre expression des tendances du Parti socialiste SFIO, une minorité s’était progressivement affirmée en faveur de la négociation et l’établissement d’une paix juste, alors que les majoritaires s’en tenaient sans états d’âme à la poursuite de la guerre jusqu’à la mise à genoux de l’adversaire.
Mais les uns et les autres pensaient sincèrement que l’avènement de la paix serait aussi celui d’une démocratie plus avancée, plus sociale, bref plus conforme aux objectifs traditionnels de la social-démocratie. Même si les statuts de la SFIO (comme d’ailleurs ceux de la CGT) posaient en objectif révolutionnaire le renversement du capitalisme et l’appropriation collective des grands moyens de production et d’échange, il était clair depuis le début du siècle, et encore plus après l’unité socialiste réalisée en 1905, que cette rhétorique cachait la réalité d’un parti de parlementaires professionnels, de plus en plus insérés dans les institutions « bourgeoises », voire récupérés par elles : la cogestion de l’économie par les ministres socialistes à partir de 1914 en avaient témoigné. Depuis l’affaire Dreyfus, et l’intégration des chapelles socialistes dans le Bloc des Gauches, l’horizon n’était pas vraiment celui de la Révolution.
Or, pour la première fois depuis la Commune de Paris, (46 ans auparavant !), les socialistes français se trouvaient confrontés à une situation clairement révolutionnaire, où une branche de la social-démocratie russe (les bolcheviks) affirmait dans les faits sa volonté de mettre à bas le capitalisme, grâce à l’action des prolétaires et de la paysannerie pauvre, et d’aller vers une société véritablement socialiste.
Cette entreprise bolchevik ne pouvait que susciter la méfiance ou l’hostilité chez la plupart des dirigeants socialistes français, y compris Guesde et ses amis collectivistes (la gauche révolutionnaire de la SFIO), qui n’avaient cessé depuis trente ans de dénoncer la « capitulation réformiste » de Jaurès. Et c’est justement au nom du marxisme révolutionnaire que les Guesdistes eux aussi ne se retrouvèrent pas dans la révolution « maximaliste » russe.
En effet, la vulgate marxiste à laquelle adhéraient la plupart des dirigeants socialistes français spécifiait que le socialisme ne pouvait advenir que dans des pays avancés, où le système capitaliste, devenu hégémonique, avait par là-même créé les conditions de sa perte : la classe ouvrière (et ses alliés) devenue majoritaire, et consciente de sa force pouvait envisager un dépassement pacifique du capitalisme (la violence n’intervenant que défensivement au cas où la réaction refuserait le verdict des urnes).
La prise de pouvoir dans un pays économiquement arriéré comme la Russie, qui n’avait pas connu l’étape indispensable de la « Révolution démocratique bourgeoise », et où la classe ouvrière était extrêmement minoritaire, ne pouvait être qu’une aventure. Aventure sans lendemain, ou aventure menant à la dictature d’un clan, en l’occurrence celui de Lénine et Trotsky.
Bref, c’est en quelque sorte au nom même de sa spécificité ouvrière que la Section française de l’Internationale ouvrière, SFIO, condamnait l’entreprise bolchevik.
Mais quid de cette classe ouvrière française dont la SFIO se disait la représentante ?
À l’évidence, le prolétariat français de 1914, grandement acquis au vote SFIO, était structurellement incapable d’assumer une perspective révolutionnaire. Il occupait une place subalterne dans la nouvelle société française, et essayait tenacement de s’y insérer par ses luttes pour le mieux vivre. Ces luttes économiques, parfois violentes, n’impliquaient pas une compréhension et une critique globales du système capitaliste, et encore moins le souhait de sa disparition. Quant aux luttes politiques, elles avaient pour finalité l’élection de députés défendant les intérêts des travailleurs à l’Assemblée, et de municipalités améliorant concrètement les difficiles conditions de vie populaires (le fameux « socialisme municipal »).
Pour autant, les plus politisée des militants ouvriers (je ne parle pas des dirigeants) transcendaient ce constat par la croyance messianique, quasi religieuse, en une Révolution dont l’horizon, qui ne cessait de s’éloigner, n’en était pas moins le but final. Ils ne constituaient naturellement qu’une minorité, et la preuve en fut faite en 1914, quand, résignée ou sincèrement patriote, voire nationaliste, la classe ouvrière dans son ensemble accepta la mobilisation et la volte-face socialiste devant la guerre.
Après 1920, les dirigeants du nouveau Parti communiste français ne cesseront de stigmatiser la « trahison » socialiste et cégétiste de l’été 1914, et le passage à l’Union sacrée. À vrai dire, cette « trahison » n’était que réalisme politique. Les dirigeants socialistes étaient parfaitement conscients que mettre en œuvre les dispositions prévues par leurs congrès précédents les mènerait à la catastrophe. Il était facile, et pour beaucoup sincère, de justifier ce ralliement par les souvenirs de la Grande Révolution (dont un siècle seulement les séparait), et par ceux de la République de 1870, que les plus âgés d’entre eux avaient connue. Il s’agissait de défendre la Démocratie et la République contre l’agresseur impérialiste et réactionnaire, et de mener la lutte jusqu’à sa défaite complète … Il serait toujours temps après de voir comment améliorer encore cette Démocratie « bourgeoise » et cette République. Guesde ministre et toujours militant avait beau agiter (pour les initiés) le hochet de la transformation du conflit en guerre révolutionnaire, une fois de plus la Révolution n’était vraiment pas à l’ordre du jour !
Naturellement, les socialistes SFIO avaient salué la Révolution de Février, dont leurs alter ego russes étaient à l’avant-garde : il s’agissait de bâtir une démocratie à l’occidentale sur les ruines d’un tsarisme autoritaire et vermoulu. Le socialisme n’était et ne pouvait être à l’ordre du jour.
Mais la révolution russe d’Octobre ouvrait de tout autres perspectives.
Pour les dirigeants socialistes, nous l’avons vu, elle n’était qu’une aventure politique dangereuse, qui de plus risquait, par la perspective d’une paix immédiate avec les Empires, de faire basculer les forces du Kaiser et de l’Empereur vers le front français…
Par contre, pour ces militants ouvriers que j’évoquais plus haut, la Révolution d’Octobre était la réalisation concrète de leur espérance messianique. La « vraie » Révolution était possible et les bolcheviks en avaient été les accoucheurs.
À partir de là s’amorce l’éclatement inévitable du Parti socialiste, qui se concrétisera par la scission de la fin 1920. Nous entrons dans une autre période de son histoire…

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