Categories

Accueil > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > France > Il y a 100 ans, juin-juillet 1919, le double appel des intellectuels au (...)

Il y a 100 ans, juin-juillet 1919, le double appel des intellectuels au lendemain de la guerre

mercredi 10 juillet 2019, par René Merle

« Travailleurs de l’esprit »… Une initiative de Romain Rolland. Et la riposte du Figaro.

Bien connus des historiens des idées, mais peut-être pas de tous les lecteurs de ce site, voici deux textes significatifs publiés en ce triste lendemain de guerre de 1919.

On pouvait lire dans le très répandu Figaro littéraire, 19 juillet 1919, un appel d’intellectuels bien en vue qui se présentait ainsi :
« Contre le bolchevisme de la pensée, contre le parti de l’ignorance, ils entendent organiser une défense intellectuelle. Et c’est dans ce dessein qu’ils ont signé l’affirmation collective que voici ».
J’en donne le texte in fine.
Cet appel se voulait réponse à un autre appel d’intellectuels, paru dans l’Humanité le 26 juin 1919, auquel il donnait ainsi, bien involontairement, un plus large écho que celui du seul lectorat du quotidien socialiste.
Voici donc cet appel qui avait fait dresser les cheveux sur la tête des intellectuels conservateurs :

L’Humanité journal socialiste, 26 juin 1919
Un Appel – Fière déclaration d’intellectuels
« Nous avons reçu de notre ami Romain Rolland [1] la fière déclaration qu’on va lire ci-dessous :

Travailleurs de l’Esprit, compagnons dispersés à travers le monde, séparés depuis cinq ans par les armées, la censure et la haine des nations en guerre, nous vous adressons, à cette heure où les barrières tombent et où les frontières se rouvrent, un appel pour reformer notre union fraternelle, - mais une union nouvelle, plus solide et plus sûre que celle qui existait avant.
La guerre a jeté le désarroi dans nos rangs. La plupart des intellectuels ont mis leur science, leur art, leur raison au service des gouvernements. Nous ne voulons accuser personne, adresser aucun reproche. Nous savons la faiblesse des âmes individuelles et la force élémentaire des grands courants collectifs : ceux-ci ont balayé celles-là, en un instant, car rien n’avait été prévu afin d’y résister. Que l’expérience au moins nous serve pour l’avenir !


Et d’abord, constatons les désastres auxquels a conduit l’abdication presque totale de l’intelligence du monde et son asservissement volontaire aux forces déchaînées. Les penseurs, les artistes ont ajouté au fléau qui ronge l’Europe dans sa chair et dans son esprit une somme incalculable de haine empoisonnée ; ils ont cherché dans l’arsenal de leur savoir, de leur mémoire, de leur imagination des raisons anciennes et nouvelles, des raisons historiques, scientifiques, logiques, poétiques de haïr ; ils ont travaillé à détruire la compréhension et l’amour entre les hommes. Et ce faisant, ils ont enlaidi, avili, abaissé, dégradé la pensée, dont ils étaient les représentants. Ils en ont fait l’instrument des passions et (sans le savoir peut-être) des intérêts égoïstes d’un clan politique ou social, d’un Etat, d’une patrie ou d’une classe. Et à présent, de cette mêlée sauvage, d’où toutes les nations aux prises, victorieuses ou vaincues, sortent meurtries, appauvries, et, dans le fond de leur cœur – bien qu’elles ne se l’avouent pas – honteuses et humiliées de leur crise de folie, la pensée compromise dans leurs luttes sort, avec elles, déchue.


Debout ! Dégageons l’Esprit de ces compromissions, de ces alliances humiliantes, de ces servitudes cachées ! L’Esprit n’est le serviteur de rien. C’est nous qui sommes les serviteurs de l’Esprit. Nous n’avons pas d’autre maître. Nous sommes faits pour porter, pour défendre sa lumière, pour rallier autour d’elle tous les hommes égarés. Notre rôle, notre devoir est de maintenir un point fixe, de montrer l’étoile polaire, au milieu du tourbillon des passions, dans la nuit. Parmi ces passions d’orgueil et de destruction mutuelle, nous ne faisons pas un choix ; nous les rejetons toutes. Nous honorons la seule vérité, libre, sans frontières, sans limites, sans préjugés de races ou de castes. Certes, nous ne nous désintéresserons pas de l’Humanité. Pour elle, nous travaillons, mais pour elle tout entière. Nous ne connaissons pas les peuples. Nous connaissons le Peuple – unique, universel, le Peuple qui souffre, qui lutte, qui tombe et se relève, et qui avance toujours sur le rude chemin trempé de sa sueur et de son sang – le Peuple de tous les hommes, tous également nos frères. Et c’est afin qu’ils prennent, comme nous, conscience de cette fraternité que nous élevons au-dessus de leurs combats aveugles l’Arche d’Alliance – l’Esprit libre, un et multiple, éternel. »

Quelques indications sur les signataires :

Peu de femmes, mais quelles femmes !
Ellen Key (1849), femme de lettres suédoise, suffragette qui combattit pour l’émancipation de la femme, pour le respect de l’enfant, pour une éducation porteuse de la liberté et du développement de l’individu.
Jane Addams (1860), étasunienne, féministe, pionnière des centres sociaux démocratiques, éducatifs et distractifs, ouverts à tous et en particulier aux femmes et aux pauvres, lutteuse pour le progrès sanitaire urbain, pacifiste, préside le Congrès international des femmes à La Haye en 1915
Selma Lagerlöf (1858), femme de lettres suédoise, qui écrivit notamment Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, 1906-1907. Prix Nobel de littérature en 1909, elle n’avait cessé de professer des opinions pacifistes.

Parmi les Français, on trouve déjà des figures du cercle amical de Romain Rolland, comme le peintre Gaston Thiesson, le journaliste et essayiste Jean-Richard Bloch, le professeur de médecine Auguste Prenant, et, naturellement, les anciens du groupe de l’Abbaye de Créteil, communauté fraternelle d’artistes, fondée en 1906 par le dramaturge libertaire Charles Vildrac et l’écrivain Georges Duhamel (tous deux signataires) : le musicien Albert Doyen, qui œuvrait pour une éducation musicale populaire libératrice, les écrivains René Arcos, Léon Bazalgette, ami de Stefan Zweig, Pierre Jean Jouve (également peintre), Georges Chennevière et Jules Romains (tous deux « unanimistes » [2]comme Georges Duhamel).
S’y joignent des signataires de sensibilité libertaire, comme le philosophe et journaliste Han Ryner, le journaliste et critique d’art, Jacques Mesnil, le romancier Léon Werth, le peintre Paul Signac, et l’écrivain prolétarien Marcel Martinet, socialiste révolutionnaire.
On rencontre également le socialiste révolutionnaire Émile Masson, régionaliste breton, et l’écrivain Alphonse de Chateaubriand, chantre très conservateur du terroir régional.
Après une guerre dans laquelle certains se sont engagés, tous professent alors des opinions pacifistes, certains collaborent au quotidien socialiste l’Humanité ou à Clarté de Barbusse (non signataire). Leur cheminement ultérieur n’est pas à envisager ici, qui les entraînera vers des options parfois plus que divergentes et parfois tristement inattendues. J’y reviendrai peut-être.

Les signataires non français relèvent aussi directement du réseau amical et pacifiste de Rolland.
Pour l’Allemagne, le physiologiste allemand Georg Freidrich Nicolai, initiateur du célèbre manifeste pacifiste de 1914, Appel aux Européens, le romancier et dessinateur Heinrich Mann (frère de Thomas Mann), le romancier Hermann Hesse, l’historien Max Lehmann. Et naturellement Einstein, alors en Suisse.
Pour l’Autriche, l’écrivain Stefan Zweig.
Pour la Belgique, le peintre libertaire Frans Masereel, le peintre moderniste Henry Van de Velde, l’écrivain anarchiste Georges Eekhoud.
Pour le Danemark, le poète Sophus Michaelis.
Pour l’Espagne, deux écrivains qui se définissent dans leur signature comme catalans, et non espagnols : Eugenio d’Ors et Josep Maria López-Picó.
Pour les Etats-Unis, Jane Addams, (que j’ai présentée ci-dessus).
Pour l’Italie, le grand philosophe et écrivain Benedetto Croce et le journaliste Roberto Bracco.
Pour les Pays-Bas, l’écrivain et réformateur social Frederik Van Eeden et le mathématicien Luitzen Egbertus Jan Brouwer.
Pour le Royaume Uni, l’immense philosophe Bertrand Russell, et l’écrivain Israel Zangwill, théoricien du sionisme.
Pour la Suède, le leader social-démocrate Carl Lindhagen, l’écrivain Verner von Heidenstam, prix Nobel de littérature en 1916, la romancière Selma Lagerlöf, et la pédagogue féministe Elle Key, que j’ai toutes deux présentées ci-dessus.
Pour la Suisse, outre Albert Einstein, le psychiatre et eugéniste (hélas !) Auguste Forel, l’homme de lettres franco-suisse Mathias Morhardt, qui en tant que descendant de Huguenot exilé avait reçu la nationalité française en 1888. Il fut secrétaire général de la Ligue des droits de l’homme.

Voici maintenant l’appel paru dans le Figaro littéraire le 19 juillet 1919 :

« Certains intellectuels ont récemment publié un manifeste où ils reprochèrent à leurs confrères d’avoir « avili, abaissé, dégradé la pensée » en la mettant au service de la patrie et, de sa juste cause. Les signataires de l’appel que nous publions aujourd’hui eussent laissé de tels propos sans réponse comme ils laissent leurs auteurs s’exiler eux-mêmes, si leur action ne semblait susceptible d’agir comme un mauvais ferment et de menacer l’intelligence et la société. Ils pensent, en effet, que l’opinion publique, troublée par ces folies, a besoin d’être guidée et protégée, et ils estiment que c’est le rôle d’écrivains vraiment conscients du péril et qui entendent servir.
Contre le bolchevisme de la pensée, contre le parti de l’ignorance, ils entendent organiser une défense intellectuelle. Et c’est dans ce dessein qu’ils ont signé l’affirmation collective que voici :
La victoire apporte à notre génération des possibilités magnifiques. C’est à ceux qui survivent qu’il appartient de les réaliser, en pensant cette victoire où ne doit pas s’achever leur effort. Pour ne pas se détruire, il faut que les volontés s’accordent. Une doctrine intellectuelle peut seule les unir, en leur proposant un but identique et des directions transmissibles.
Une œuvre immense de reconstruction s’impose à l’univers bouleversé. Citoyen d’une nation ou citoyen du monde, il nous faut des principes identiques qui nous rendent aptes à l’action la plus particulière comme à l’action la plus universelle. Où les trouver, sinon dans les lois de la pensée qui sont la condition même de notre progrès individuel et du progrès de l’espèce ?
C’est à un apostolat intellectuel que nous voulons nous consacrer, en tant que Français d’abord, mais aussi en tant qu’hommes, en tant que gardiens de la civilisation. Le salut public et la sauvegarde de la vérité sont les points de vue qui nous guident : ils sont assez largement humains pour intéresser tous les peuples. Si nous mettons au premier plan la préoccupation des besoins de la France et la reconstitution nationale, si nous voulons avant tout servir et accepter nos obligations citoyennes, si nous prétendons organiser la défense de l’intelligence française, c’est que nous avons en vue l’avenir spirituel de la civilisation tout entière. Nous croyons et le monde croit avec nous qu’il est dans la destination de notre race de défendre les intérêts spirituels de l’humanité. La France victorieuse veut reprendre sa place souveraine dans l’ordre de l’esprit, qui est le seul ordre par lequel s’exerce une domination légitime.

Mais une telle hégémonie a pour condition nécessaire de s’appuyer sur une patrie bien assise. Pour agir, il faut être. Aussi entendons-nous nous rallier de toute notre raison et de tout notre cœur aux doctrines qui protègent et maintiennent l’existence de la France, aux idées conservatrices de sa substance immortelle. L’intelligence nationale au service de l’intérêt national, tel est notre premier principe.
Des écrivains qui veulent travailler à la réfection de l’esprit public et des lettres humaines, estimant qu’il n’est pas de société solide sans organisation intellectuelle, ne pouvaient éluder le problème politique et l’on peut dire qu’ils n’ont été déterminés dans leur choix que par une adhésion sincère de l’intelligence à la vérité. En adoptant les solides axiomes de salut public posés par l’empirisme organisateur, c’est tout ensemble un acte de raison qu’ils accomplissent et une expérience dont ils témoignent. L’analyse et l’observation qu’ils pratiquent par état ont suffi à leur découvrir l’infirmité de ces doctrines démocratiques que « la nature même juge et condamne chaque jour par l’échec qu’elle leur inflige ».
Enfin, plus que d’autres, ils sont sensibles à la nécessité d’un ordre social qui est la condition même de l’existence et de la durée des lettres et des arts. En élisant des doctrines politiques dont le développement est accordé avec les leçons de la vie même, ils ne font que se subordonner aux conceptions de l’intelligence qui préside à la conduite publique comme à l’ordre du monde. Le nationalisme qu’elles leur imposent est une règle raisonnable et humaine, et française par surcroît. S’ils entendent, en effet, organiser une défense française, en reprenant les disciplines de notre pensée ; de notre expérience et de notre goût, c’est à l’intelligence qu’ils demandent d’être l’inspiratrice des lettres nationales, car ils pensent que les directions intellectuelles que la France suivra seront d’une importance capitale pour le rôle qu’elle jouera dans le monde.
Or l’intelligence est ce qui fait la ressemblance humaine. Cette internationale de la pensée que veulent accaparer les bolchevistes de la littérature, quel esprit est plus apte à l’établir que cet esprit classique qui est proprement « l’essence des doctrines de toute la haute humanité » ?

Plus que ces humanitaires, nous avons le regard tourné sur le genre humain. Mais n’est-ce pas en se nationalisant qu’une littérature prend une signification plus universelle, un intérêt plus humainement général ? On l’a dit avec justesse « C’est une profonde erreur de croire que l’on travaille à la culture européenne avec des œuvres dénationalisées. L’œuvre la plus digne d’occuper la culture européenne est d’abord celle qui représente le plus spécialement son pays d’origine. »
Aussi bien, en posant le principe de l’intérêt national, en travaillant d’abord à la restauration de l’esprit et de l’Etat français, c’est à l’Europe et à tout ce qui subsiste d’humanité dans le monde que va notre sollicitude. L’humanité française en est la garantie souveraine.
Réfection de l’esprit public en France par les voies royales de l’intelligence et des méthodes classiques, fédération intellectuelle de l’Europe et du monde sous l’égide de la France victorieuse, gardienne de toute civilisation, tel est notre double dessein qui procède d’une unité supérieure. En nous imposant une surveillance permanente de la grandeur et de l’intégrité de notre patrie, c’est le souci des intérêts de l’espèce qui nous meut et voilà ce que nous nous attacherons à rendre manifeste par la doctrine et par les œuvres.
Si nous sentons la nécessité d’une pensée philosophique, morale, politique qui organise nos expériences, si nous prétendons opposer au désordre libéral et anarchique, au soulèvement de l’instinct, une méthode intellectuelle qui hiérarchise et qui classe, si en un mot nous savons ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas, nous n’entendons point demeurer des doctrinaires et des critiques. Les méthodes où nous nous sommes fixés consistent à comprendre et engagent à agir ; elles sont essentiellement créatrices. Mais il existe une pensée qui arrête la pensée, un art qui est la fin de l’art, une politique qui détruit la politique, ce sont les seuls que nous soyons décidés à proscrire.
A cette heure d’indicible confusion où l’avenir de la civilisation est en jeu, notre salut est d’ordre spirituel. En nous groupant contre toutes les puissances antagonistes de l’esprit, nous réaliserons notre victoire. Le genre humain en bénéficiera avec nous.
Cette supériorité intellectuelle que nous voulons éclatante est non moins mise en péril par les tendances matérialistes de ces théoriciens qui ne voient la rénovation de la France qu’industrielle ou commerciale. Dans cette grande réforme sociale qu’on nous prépare, c’est un attentat contre la culture qui s’apprête. Et l’on voit des intellectuels qui ont découvert l’ozone et la houille blanche déserter soudain leur devoir d’état. Cette réforme économique et matérielle, nous la voulons comme eux, mais nous ne la voulons pas au détriment de l’esprit. Rien ne se fera contre lui, car rien ne pourra se faire sans lui. Point de relèvement matériel sans relèvement intellectuel. Ici, comme ailleurs, c’est l’intelligence qui prime tout. Nul doute que la force des choses ne détermine des changements sociaux utiles et nécessaires mais c’est toujours la pensée qu’appartient le gouvernement des choses.

En outre, dans la mesure même où il menace la culture, le modernisme industriel méconnaît la réalité morale. Il prétend refaire une société sans se soucier de l’homme : il fait dépendre son bonheur du seul renouvellement de la vie matérielle et n’a aucun souci de sa personne. Là où nous jugeons que la simple action politique demeure insuffisante, ces gens pratiques croient pouvoir se passer d’une philosophie générale. Pour nous, réforme sociale, et réforme morale sont indissolublement liées. Croyants, nous jugeons que l’Eglise est la seule puissance morale légitime et qu’il n’appartient qu’à elle de former les mœurs incroyants, mais préoccupés du sort de la civilisation, l’alliance catholique nous apparaît indispensable Enfin plus que jamais l’élite intellectuelle a le sens de sa responsabilité sociale. La vision plus profonde, plus réelle de la souffrance nous a restitué le sentiment de notre propre devoir envers ce peuple que nous sommes chargés d’éclairer elle nous a rendu sensible l’idée des réparations immenses à accomplir demain, de cette « créance muette résignée des classes démunies, incultes et qui ont tout donné ». Notre rôle est, d’abord, de les défendre contre la nouvelle tyrannie de la richesse, en dénonçant la ruée furieuse d’une ploutocratie qui se pose comme le parti de l’ignorance organisée.
Ce serait, par ailleurs, singulièrement utiliser notre victoire que de prétendre, sous prétexte d’organisation, nous ramener au point de l’Allemagne vaincue, où tout était sacrifié aux entreprises de la vie pratique.
La nation française a dans son passé des principes d’organisation incomparable. Ceux d’entre nous qui professent la religion catholique sentent quelle étrange force elle ajoute à cette première disposition. Elle implique, en effet, « l’unité de la foi, c’est-à-dire l’unité de la pensée clans les matières essentielles, l’unité de l’obéissance à une loi explicite et fondamentale qui devrait être l’âme de tous les codes humains bien conçus ; l’unanime soumission enfin qui attache à une hiérarchie qu’elle considère comme sacrée ». Et à cette œuvre de reconstruction intellectuelle qui nous fait unir, on ne s’étonnera pas que nous associons la pensée catholique. Les missions les plus évidentes de l’Eglise, au cours des siècles, a été de protéger l’intelligence contre ses propres errements, d’empêcher l’esprit humain de se détruire lui-même, le doute de s’attaquer à la raison, gardant ainsi à l’homme le droit et le prestige de la pensée.
Nous avons défendu, dans cette guerre, la cause de l’esprit. C’est pour que cette grandeur ne disparaisse pas que des hommes se sont fait tuer. Il nous faut continuer ce service en renouvelant la vie intellectuelle de la France. Cela est nécessaire quand on songe à la haute mission humaine, à la grande élection spirituelle qui domine toute son histoire, à cette destination qui est la sienne et dont la victoire nous restitue le sentiment profond.

Le parti de l’intelligence, c’est celui que nous prétendons servir pour l’opposer à ce bolchevisme qui, dès l’abord, s’attaque à l’esprit et à
la culture, afin de mieux détruire la société, nation, famille, individu.
Nous n’en attendons rien de moins que la reconstitution nationale et le relèvement du genre humain.

Paul Bourget, de l’Académie française ; Louis Bertrand, André Beaunier, Camille Bellaigue, Jacques Bainville, Binet-Valmer, Gabriel Boissy, Charles Briand, Pierre Champion, J. des Cognests, H. Charasson, Maurice Denis, Georges Desvallières, G. Deherme, Lucien Dubech, Charles Derennes Fagus, Joachin Gasquet, Georges Grappe, Henri Giléon [3], Jacques des Gâchons, Charles Grolleau, Daniel Halévy, Pierre Hepp, Francis Jammes, Edmond Jaloux, René Johannet, Pierre Lalo, Charles Le Goffic, Louis Le Cardonnel, Henri Longnon, René Lote, Pierre de Lescure, Charles Maurras, Camille Mauclair, Henri Massis, Jacques Maritain, Eugène Marsan, Marius André, René de Marans, Charles Moulié, X. de Magallon, Emile Massard, Jean Nesmv, Edmond Pilon, Jean Psighari [4], Marcel Provence, Antoine Redier, Firmin Roz, René Salomé, Louis Sonolet Jean-Louis Vaudoyer, Robert Vallery-Radot, Georges Valois.

Quelques précisions sur les signataires, dont certains sont encore bien connus aujourd’hui, et d’autres bien oubliés. Voici d’abord le groupe initiateur de l’appel.

Maurrassiens

Autour de Maurras, directeur politique du quotidien L’Action française et du critique littéraire et essayiste politique Henri Massis, une des figures de l’AF, rédacteur du texte de l’appel, nous rencontrons les signataires proches ou membres du mouvement, et notamment ceux qui ont collaboré au quotidien dont l’influence dans les réseaux culturels était alors considérable :
L’écrivain félibréen Marius André ; l’historien et journaliste Jacques Bainville ; le critique musical Camille Bellaigue ; l’écrivain, fondateur de la très anticommuniste association d’anciens combattants, la Ligue des chefs de section, Jean Auguste Binet-Valmer ; l’écrivain et journaliste Lucien Dubech ; le romancier régionaliste breton Charles Le Goffic ; l’écrivain Xavier de Magallon ; le journaliste et critique littéraire Eugène Marsan ; le journaliste René de Marans ; le journaliste et essayiste nationaliste René Johannet et son épouse Henriette Charasson, femme de lettres ; l’écrivain félibréen Joachim Gasquet qui fut dreyfusard et socialisant avant son passage au maurrassisme et au catholicisme [5] ; l’écrivain et linguiste franco-grec Jean Psychari, qui fut ardent démocrate dreyfusard avant de collaborer à l’Action française ; le journaliste Georges Valois, passé du syndicalisme révolutionnaire de Sorel à l’Action française dont la démagogie anticapitaliste le séduisait ; l’historien d’art et écrivain Jean-Louis Vaudoyer.

Catholiques
À ce bloc maurrassien s’est agrégé un groupe de signataires se réclamant fermement d’un catholicisme conservateur :
L’écrivain et essayiste Paul Bourget ; le peintre Maurice Denis ; le peintre Georges Desvallières ; l’écrivain et patron de presse, jadis membre du SillonJean des Cognets ; le médecin et écrivain Henri Ghéon (pseudonyme de Henri Léon Vangeon) ; le poète Charles Grolleau ; le poète Francis Jammes ; le poète et ecclésiastique Louis le Cardonnel ; l’écrivain et éditeur Pierre de Lescure ; le philosophe Jacques Maritain, ancien dreyfusard désormais proche de l’Action française, le romancier et poète René Salome ; l’écrivain, traducteur et essayiste Thierry Sandre (pseudonyme de Charles Moulié), ancien combattant nationaliste ; l’écrivain Antoine Redier, militant de la très catholique Action libérale populaire ; l’homme de lettres et journaliste Robert Vallery-Radot.

Hommes de lettres

À ces deux groupes se sont agrégés des figures de la vie culturelle, tous plus ou moins marqués à la droite conservatrice ou à la droite extrême :
Le romancier André Beaunier, alors critique littéraire au très conservateur l’Écho de Paris ; le romancier et essayiste Louis Bertrand (ancien dreyfusard) ; le journaliste de l’Intransigeant Gabriel Boissy (bientôt initiateur de la flamme du soldat inconnu) ; le médiéviste Pierre Champion (maire de droite) : l’écrivains régionaliste (Berry) Jacques des Gachons ; le critique littéraire et artistique Georges Grappe ; l’essayiste et historien Daniel Halevy, initialement proche de conservatisme « libéral », non sans sympathies maurrassiennes ; le journaliste Pierre Hepp, directeur de la Revue de Paris ; l’écrivain et critique littéraire Edmond Jaloux ; l’érudit provençaliste mistralien Marcel Joannon dit Marcel Provence ; le journaliste et musicologue Pierre Lalo ; le chartiste et écrivain Henri Longnon ; le linguiste et germaniste René Lotte ; le poète et historien de l’art, jadis anarchiste, Camille Mauclair ; le poète et traducteur Charles Moulié ; l‘écrivain régionaliste (Limousin) Jean Nesmy ; le poète, critique littéraire et éditeur (NRF) Edmond Pilon ; l’essayiste et historien Firmon Roz ; l’historien Louis Sonolet.

Dans la catégorie reniements, outre les bifurcations d’itinéraire signalées plus haut, mentionnons quelques exemples particulièrement frappants de ces abandons ou reniements des idéaux de jeunesse :

Le journaliste, guesdiste collectiviste révolutionnaire de la première heure, passé au boulangisme et au nationalisme antidreyfusard Émile Massard.
L’ouvrier typographe ardent libertaire Georges Deherme, initiateur des Universités populaires, qui bascula à droite comme deux soutiens de ces Universités, Daniel Halevy et Jean Psychari (voir plus haut).

On retrouvera beaucoup de ces signataires dans le pétainisme et parfois dans la plus abjecte collaboration. Mais sous l’occupation, René Lote, résistant, sera fusillé par les nazis, et Pierre de Lescure fondera avec Vercors les Éditions de Minuit.

Notes

[1Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, avait lancé en 1914 son fameux appel « Au-dessus de la mêlée », et décidé de vivre en Suisse pendant le conflit. Il était traité de déserteur.

[2L’unanimisme pointait le rapport des comportements individuels aux comportements collectifs, et proposait une littérature décrivant la place et le conditionnement de l’individu dans la réalité sociale

[3Erreur de frappe pour Henri Ghéon, signataire ?

[4Erreur de frappe pour Jean Psichari

[5Voir sur mon blog linguistique sa chanson sociale et communarde Liberta composée dans sa période fédéraliste socialisante

Répondre à cet article