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René Merle - "La Mémoire qui flanche ?" (Nouvelle)

jeudi 11 juillet 2019, par René Merle

Marseille l’Hebdo, 10 août 2005

« Quinze juillet. Tout petit matin.
Un quartier comme tant d’autres. Classique alignement gris des maisons trois étages. La place, petit square, église, école, quatre bancs, et le terrain de boules... Il y avait eu un moment de silence absolu, et puis un oiseau avait donné le signal. Maintenant des milliers d’oiseaux faisaient savoir qu’il était grand jour.
Le grand Black remontait la place avec sa benne et son balai, tranquille. Mais en arrivant sur le terrain du concours de boules, il s’était planté devant un type vraiment étalé, le nez par terre.
Le dormeur était dur à réveiller. Une fois retourné, s’il réussit à ouvrir l’œil, ce fut pour entrevoir, derrière ce grand Noir, un exotique drapeau bleu rouge jaune qui pendait, dans la chaleur déjà.
Et avant de se rendormir, le dormeur avait murmuré quelque chose qui normalement aurait dû être :
— Putain c’est l’Afrique ?
À condition d’ignorer que ces trois couleurs, chères à nos amis de l’Afrique sub-saharienne, étaient celles d’une célèbre marque d’apéritif dont je ne peux faire ici la pub.
En fait, les quelques mots qu’il prononça demeurèrent inintelligibles pour le Black secouriste, comme elles l’auraient été à tout francophone de base. Et pour cause. Les spécialistes pourraient discuter pour savoir s’il s’agissait d’une langue indo-européenne ou d’une langue ouralo-altaïque. En tout cas, ce n’était pas du français.
Le type était vraiment mal en point : une vilaine bosse sanguinolente sur le crâne, et autour, une partie de ses cheveux semblait brûlée, en tout cas ça sentait le roussi... Le S.A.M.U était arrivé presque tout de suite, et la police presque en même temps (travaux ou pas, la ville était vide en ce début de week-end).
Le grand Black se faisait du souci, des fois qu’on lui fasse porter le chapeau : 
 Je l’ai trouvé comme ça, il m’a dit trois mots, j’ai rien compris, et il s’est rendormi... Mais personne ne l’aurait suspecté. Tant du médecin que des policiers, le diagnostic était évident :
— Encore des petits cons qui ont joué à la guérilla urbaine avec des pétards cette nuit, en retournant du feu d’artifice... Ils balancent ça n’importe où n’importe comment... Celui-là a dû s’en prendre un sur la tête, et un gros. Encore du pot que ce soit pas en pleine poire... Il est peut-être bon pour une commotion cérébrale...
Le blessé était en tenue d’été standard, un peu fripée quand même, et s’il avait eu quelque chose dans les poches, en tout cas il n’en restait rien. Pas le moindre papier. Trente cinq, quarante ans à vue de nez. Type européen (comme on comme on dit pudiquement), et plutôt méditerranéen : brun, et la peau raisonnablement mate. Bref, quelqu’un que l’on peut voir partout... Sauf la moustache. Une moustache comme on n’en fait plus chez nous depuis des générations.
Pas le moindre signe distinctif non plus quand on l’avait déshabillé pour les examens et les soins.
Réanimation, surveillance de la tension, explorations diverses (radios, électro-encéphalogramme, etc.) : état de choc, mais rien d’inquiétant en définitive. Ensuite, on l’avait laissé dormir, dormir longtemps.
Mais au réveil, on s’était aperçu que ce type était quasiment aphasique. À toutes les questions, il répondait par la moue de l’ignorance, les deux mains ouvertes, ou la main droite papillonnant sur la tempe, en signe de l’oubli... Et parfois quelques mots, toujours les mêmes : “je sais pas”... Ce qui n’était vraiment pas suffisant pour identifier un accent. Local ? Français ? Étranger ?
On l’avait évidemment orienté vers la neuro. Et la jeune doctoresse avait envisagé une amnésie et une aphasie temporaires liées au choc, qui sans doute devraient régresser en quelques heures, ainsi que l’accablement et l’angoisse dont semblait légitimement témoigner le patient, à en juger par sa physionomie.
Mais rien ne changea dans les heures et les jours qui suivirent. La perte n’était pas transitoire.
Le service héritait donc d’un patient gentil, pas encombrant, mais qui risquait de devenir encombrant. Les places sont chères, et la thérapie n’avançait pas... Qui plus est, un patient sans identité ! Le type était inconnu au bataillon dans le quartier où on l’avait trouvé : l’enquête de proximité n’avait rien donné, sinon qu’il arrivait que des S.D.F dorment près du terrain de boules, dans un angle de haie... La photo publiée dans la presse n’avait rapporté que les appels du lot habituel de farfelus.
En attendant, le type restait prostré, il ne lisait pas, ne regardait pas la télé, et passait ses journées assis sur le lit ou sur un banc.
“C’est quand même extraordinaire que degun le reconnaisse”, disait l’infirmier psy qui l’avait pris à la bonne, et qui s’était mis en tête de faire un peu bouger. Difficile.
Jusqu’au jour où l’infirmier (qui venait de participer au Mondial de La Marseillaise, sans dépasser le premier jour, hélas), avait imaginé, pendant une pause, de convier le patient sur ce qui pouvait servir de terrain de pétanque, à côté de la plate-forme des livraisons. Pas de réactions. Le type s’était coincé au pied du mur, la tête dans les genoux. L’infirmier avait même en prime esquissé les trois pas du noble jeu provençal, mais le type était resté assis, apathique. Jusqu’à ce qu’en désespoir de cause, l’infirmier se mette à s’entraîner au tir. L’amnésique s’était alors levé, fendu d’un carreau royal, puis un autre, puis un autre, puis un autre encore, et il s’était aussi fendu d’un sourire, le premier depuis son arrivée...
— C’est pas vrai... Mais avec un type comme toi je serais allé en finale... Mais parle un peu, putain...
Mais l’amnésique n’en articulait toujours pas une.
Le docteur avait envisagé une sorte de thérapie du tour de ville, histoire de susciter quelques réactions chez le patient, qui reconnaîtrait peut-être un quartier, une rue, une maison... Mais dans les quelques déplacements professionnels auxquels on l’avait associé, le patient n’avait manifesté aucun signe d’intérêt ou de reconnaissance pour quelque quartier, rue ou maison que ce soit... Même pas pour la place où on l’avait trouvé.
Un jour, ils avaient pris la bretelle qui longe le Port autonome. Et l’infirmier avait ralenti, ignorant les klaxons vindicatifs des compatriotes pressés.
— Regarde bien.
Il montrait, quai d’Arenc, un entrepôt qui semblait désaffecté :
— Le hangar A3, tu connais ? Sympa. Centre de rétention administrative pour les étrangers sans papiers qu’on va expulser... Ça te dirait de te retrouver là ?
Le type s’était quand même un peu raidi.
— Tu vois que tu comprends, quand tu veux... Toi, tu nous prends pour des bonnards. Tu m’as l’air aussi amnésique que moi... Je dis pas que tu l’as fait exprès, de te prendre un pétard sur la tronche. Et de perdre un peu la mémoire. Mais disons pendant un moment, un petit moment... Après, tu nous a amusés...
Silence.
— Remarque, je t’ai toujours trouvé un air de famille. Surtout avec la moustache... Seulement, si tu n’es pas Arménien comme mes ancêtres, tu dois être du secteur... Mais alors là, raison de plus, je préfère pas savoir, tu m’a compris, on aurait un sacré contentieux... Je me trompe, non ?
Silence. le type avait l’air plutôt inquiet...
— Mais ne te casse pas la tête, je ne vais pas en parler à l’hosto. Tu fais ta vie, et j’en ai rien à cirer...
Re-silence. Mais le type esquissait un semblant de sourire.
— Maintenant, si j’ai un conseil à te donner, tu n’as qu’une chose à faire : tu tiens encore le coup quelque temps à faire le con, bouche cousue. Et ça peut finir par une démarche administrative comme on en fait pour toute personne vraiment frappée d’amnésie. Tu auras droit à un jugement provisoire déclaratif d’état civil... Donc tu auras des papiers... Et ma fois, quand tu seras sorti, tranquille, on pourra jouer aux boules... Mais rase toi cette putain de moustache...
Le type souriait.
— Tu vois, je suis vraiment un mauvais citoyen... Mais bon, un arrivant de plus, un de moins... Après tout, si on levait de Marseille tous les enfants d’arrivants, et les petits enfants, ça ferait un vide... Et maintenant, tu oublies que c’est moi qui t’ai dit ça. Tu oublies, tu m’entends, bougre d’amnésique. L’amnésie, c’est pas de chance, c’est pas normal, mais l’oubli est un phénomène normal, cent fois je l’ai entendu dire par le docteur... Et tu dois en avoir un paquet de choses à oublier, si tu viens de par là-bas...
René MERLE
Historien des usages linguistiques, et citoyen (Président d’honneur de l’Association 1851), René Merle est aussi l’auteur de plusieurs romans ancrés dans notre réalité méridionale.
Il a fait une entrée remarquée dans le roman noir en 1997 avec Treize reste raide, Série Noire, Gallimard, plusieurs fois réédité depuis. Ont suivi trois polars, Opération Barberousse, L’écailler du Sud, 2001, Le couteau sur la langue, Éditions Jigal, 2001, Le Nombril du Monde - Te Pito o te Henua, L’écailler du Sud, 2004, et un roman noir historique, Gentil n’a qu’un œil, Éditions de la Courtine, 2003. Auteur de nouvelles, il a aussi participé à plusieurs ouvrages collectifs (cf. notamment “La Belle de Mai”, dans Marseille, du noir dans le jaune, Autrement, 2001). »

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