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Paul-Vaillant Couturier – « Culs terreux »

vendredi 12 juillet 2019, par René Merle

Le terrible goût de la terre...

J’ai ouvert à nouveau ma vieille édition cartonnée rouge d’Enfance, de Paul-Vaillant Couturier (Les Éditeurs Français Réunis, 1950. La première édition, posthume, date de 1946 : l’auteur est mort en 1937. Messidor a réédité l’ouvrage en 1987).
Paul est né en 1892, dans une famille aisée d’artistes. Enfant, il vit à Paris, mais il passe ses vacances d’été dans la maison familiale de Sainte-Croix Volvestre, dans l’Ariège. Il est fasciné par la gardienne de la Maison, Annette, qui lui révèle les secrets des plantes, des bêtes, et des superstitions populaires. Un été, un bijoutier parisien, dit Gougousse, venu rendre visite aux parents de Paul, ne cesse de parler mal du pays et des « culs-terreux ».

« Paul avait retenu ce mot « culs-terreux »… sans en comprendre le sens le moins du monde. Cependant, il y avait, dans le mépris que contenait ce mot, quelque chose qui marquait une limite, une frontière…
Pendant que Gougousse était à la maison, en septembre, se gorgeant d’écrevisses, de poissons, de cailles et de poulets, Paul, un jour, ayant, au repas bu un peu trop de vin blanc sans eau, sortit de table très énervé.
Il courut à la cuisine pour taquiner les enfants d’Annette qui venaient les jours de fête profiter des restes… L’un d’eux, un petit garçon, assis par terre, achevait de ronger un os de poulet.
Paul le regarda et, brusquement, lui dit :
— Eh ! cul-terreux…
Le gosse le regarda, regarda sa mère. Annette dit :
— Faut pas dire ce vilain mot, monsieur Paul.
Alors Paul, les mâchoires crispées, répéta :
— Cul-terreux ! Cul-terreux !
Et il éclata de rire…
Annette lui dit :
— Voulez-vous bien vous taire !
Et Paul se mit à chanter en scandant ses paroles de coups de pied sur le dallage…
— Culs-terreux ! Culs-terreux ! Vous êtes tous des culs-terreux…
Annette se leva :
— C’est mal d’insulter les pauvres gens parce qu’ils travaillent la terre…
Paul s’approcha d’elle et lui cria :
— Cul-terreux !
Annette étendit le bras, mais Paul avait déjà filé dans le couloir en criant à tue-tête :
— Cul-terreux ! Cul-terreux !
— Polisson ! Polisson ! criait-elle… Ah, si je t’attrape, Dieu préserve !
Paul sauta dans la cour, la grille était entr’ouverte. Il se faufila par l’ouverture… Annette écarta la grille et courut derrière lui… Comme il se préparait à dégringoler le pré qui conduisait à la rivière le long d’une terre fraîchement retournée, Annette le saisit au vol par sa blouse et l’immobilisa…
Paul comprit que ça allait être grave. Annette l’avait retourné face à elle. Il rencontra les yeux d’Annette, des yeux combattants. Annette disait :
— Pardon ? Demandez-moi pardon.
Paul n’avait jamais été battu et ce n’était pas tout de même Annette, pensait-il, qui le battrait… Il la sentait qui tremblait, la main levée au dessus de lui… Alors, il crâna et il siffla, plus qu’il ne dit, en regardant Annette dans les yeux :
— Cul-terreux !
Alors se passa quelque chose d’extraordinaire dont Paul ne peut se souvenir encore aujourd’hui sans effroi… Annette ne le battit pas. Non.
Elle l’immobilisa entre ses genoux, comme on fait avec l’oie qu’on gorge. Elle étendit une main vers la terre et en ramassa une poignée mêlée de bouse de vache. De l’autre main, elle ouvrit les lèvres de Paul et serra le pouce et l’index derrière les canines, comme on fait aux chiens pour les purger. Paul avait beau crisper désespérément les mâchoires et se débattre, Annette lui ouvrit la bouche, avec sa main dure habituée à trouer le sol, puis elle approcha son autre main chargée de terre et de boue de cette bouche et elle l’y enfonça avec son couteau. Paul crut étouffer, il cracha, vomit, se tordit par terre… Puis il pleura contre l’herbe, Annette s’en allait en disant quelque chose d’obscur :
— C’est la terre qui vous fait manger, la terre, monsieur Paul ! La terre !
De cette horrible histoire, Paul ne parla jamais à personne. Mais il avait éprouvé la force de ceux de la terre et goûté, pour toujours, l’amertume tragique d’une revanche de classe dans une bouchée de boue. »

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