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Dissolution du Parti communiste

samedi 13 juillet 2019, par René Merle

Communistes agents de l’étranger ?

Si un footballeux arrogant a cru amusant de dire que les communistes français avaient collaboré avec les nazis, de bons esprits ont affirmé sur nos écrans, de façon plus nuancée, mais péremptoire, que le dit parti avait essayé de trouver des accommodements avec l’occupant allemand dès son arrivée à Paris (demande de réapparition du journal l’Humanité sans réponse et vite désavouée).
Il n’est pas question ici de refaire l’histoire, mais il est quand même utile de rappeler que ce parti avait été dissous et jeté dans la clandestinité un an avant la défaite de 1940, et que ses initiatives, bonnes ou mauvaises, ne procédaient pas de la vie démocratique et au grand jour d’un parti « normal », mais de décisions improvisées de dirigeants qui avaient échappé aux nombreuses arrestations et avaient toutes les difficultés du monde à se concerter.

Mais quid de la dissolution du Parti communiste en septembre 1939 ?
Nous avons vu dans un article précédent [1] que la presse communiste avait été interdite le 26 août 1939, suite à l’approbation du pacte germano-soviétique par la direction du PCF (un PCF en fait partagé entre approbation et désapprobation, chez ses députés comme chez ses militants).
Le PCF n’était pas interdit, et ses députés votèrent les crédits militaires.
Le 1er septembre 1939, les troupes hitlériennes envahissaient la Pologne sans déclaration de guerre, sous prétexte d’une pseudo attaque polonaise.
Sous le régime autoritaire dit « des colonel », la Pologne avait signé en 1934 un pacte de non agression germano-polonais, pacte que Hitler dénonça en avril 1939 : il revendiquait les territoires polonais (corridor de Dantzig) situés entre la frontière allemande et l’enclave allemande de Prusse orientale.
Depuis la fin de la guerre russo-polonaise (1921), la Pologne continuait à considérer que le danger venait également de cette URSS à laquelle elle avait enlevé en 1921 d’importants territoires ukrainiens et biélorusses. Lors de la crise de Munich, la Pologne avait refusé le passage à des troupes soviétiques venant renforcer la Tchécoslovaquie.
En application d’une partie secrète du pacte germano soviétique, alors que les hitlériens envahissaient la Pologne, l’URSS occupa et annexa le 17 septembre les régions qui lui avaient été enlevées en 1921, et de son côté la Lituanie en profita pour annexer un bout du territoire polonais.
Le 26 septembre, le gouvernement français annonçait la dissolution du Parti communiste S.F.I.C (section française de l’internationale communiste) et des organisations municipales, sociales, culturelles, sportives, qui lui étaient liées [2].
La presse communiste étant déjà interdite, il n’y eut évidemment pas de réaction publique autorisée du P.C.F.
Je donne ici deux réactions à chaud de la presse parisienne.


Voici d’abord comment le grand quotidien Le Temps, journal conservateur et organe officieux de la politique étrangère française, commente la dissolution du Parti communiste par le gouvernement du radical socialiste Daladier.

Le Temps 28 septembre 1939

« L’ennemi intérieur
La dissolution du parti communiste, décidée hier au conseil des ministres, était inévitable. Elle était imposée par la nécessité stricte de pourvoir à la sécurité du pays.
Il ne s’agit pas d’une mesure d’ordre politique, et pas davantage d’une satisfaction donnée à l’opinion publique. Nous savons parfaitement que le parti communiste, « section française de la IIIe Internationale », c’est-à-dire en réalité section française d’une vaste organisation étroitement liée au gouvernement soviétique, se trouvait, depuis un mois, en pleine décomposition. Il était jugé et condamné dans l’esprit de l’immense majorité des ouvriers de notre pays, même dans l’esprit du plus grand nombre parmi ceux qui étaient restés fidèles durant des années aux illusions révolutionnaires. Les réactions qui ont eu lieu à la Confédération générale du travail et dans les syndicats en sont le témoignage. Le bon sens et le patriotisme populaire avaient fait justice des sophismes et des mensonges des chefs du parti – qui ne pouvaient sans doute se dégager eux-mêmes de chaînes trop lourdes.
Mais les cadres du parti communiste subsistaient encore. Des « militants », un instant réduits au silence, pouvaient à tout moment reprendre une agitation nuisible aux intérêts du pays et de la défense nationale. Ils le pouvaient d’autant plus aisément que leurs groupements, leurs « cellules », leurs « rayons », étaient en quelque sorte légaux. Un parti soumis étroitement à des disciplines étrangères et même hostiles à la cause française pouvait bénéficier, en pleine guerre, des mêmes droits que les autres partis qui n’obéissent qu’aux mots d’ordre de la patrie. Des mesures de police avaient sans doute été prises. Mais la structure du parti, son organisation intérieure, restaient intactes. Il y avait à la Chambre un groupe de députés communistes ; il y avait dans le pays, et notamment dans les régions industrielles, des municipalités communistes ; il y avait autour de Paris des communes rouges, - et tout cet ensemble continuait à fonctionner suivant les instructions reçues d’un organisme en liaison étroite avec un gouvernement étranger.
Nous savons bien que les statuts du parti communiste prévoient et recommandent en tout temps une action illégale et secrète. La section française de la IIIe Internationale a toujours été, en fait, en état de complot permanent contre le régime que la France s’est librement donné. Peut-être a-t-on trop longtemps toléré cette action illégale menée sous le couvert et avec l’aide d’une légalité fallacieuse. Mais il est évident que le maintien d’une telle fiction devenait, en temps de guerre, et dans les conjonctures actuelles, un véritable péril national. Il est possible, il est même vraisemblable, que le parti communiste essaiera de vivre secrètement et illégalement, comme le prévoient ses statuts. Mais le gouvernement aura des armes, et il pourra et devra les employer contre une activité qui sera alors de la trahison. Il peut désormais briser les organisations communistes, supprimer une propagande mensongère, empêcher toute velléité de nuire à la défense nationale.
Il y a longtemps déjà que M. Albert Sarraut, ministre de l’intérieur [3]avait proclamé que la section française de la IIIe Internationale n’était pas un parti. Cette vérité est devenue éclatante depuis le 24 août [4]. Le parti communiste a dû avouer publiquement sa soumission totale et complète aux ordres qui lui venaient de l’étranger, même si ces ordres sont contraires aux intérêts de la France. Il a montré ce qu’il était réellement : l’ennemi intérieur.
Un pays en guerre a pour premier devoir de se défaire de l’ennemi campé sur son sol. Mesure de salubrité publique, la dissolution du parti communiste est aussi et surtout une mesure de sûreté. »

Voici maintenant la réaction de Léon Blum [5] dans le quotidien du Parti socialiste S.F.I.O.

" Le Populaire de Paris, Organe central du Parti socialiste (S.F.I.O.), mercredi 27 septembre 1939.
Le communiqué du Conseil des ministres qui s’est tenu hier au soir annonce la dissolution du Parti communiste. La mesure n’a rien d’inattendu. Elle avait été envisagée par le gouvernement dès le dimanche 17 septembre, c’est-à-dire le jour où l’armée soviétique a envahi le territoire de la Pologne. Je me plais à penser que les motifs pour lesquels elle avait été écartée ou différée n’existent plus.
J’éprouve une grande gêne à formuler sur elle un jugement. Mon devoir comme directeur politique du Populaire est de traduire ici l’opinion commune du Parti, telle qu’il l’a formulée lui-même ou telle que je puis la pressentir. C’est aussi ma prérogative, mon privilège, d’exprimer, dans une mesure dont le Parti reste finalement juge, mon opinion personnelle.
Or, sans applaudir assurément à la dissolution du Parti communiste, j’ai le sentiment que la majorité de notre Parti la trouvera naturelle, légitime. Cela se conçoit sans peine. La signature du pacte germano-soviétique, puis l’invasion armée de la Pologne, ont soulevé l’indignation générale et il y a quelque chose d’exaspérant dans le refus obstiné des communistes français, malgré les objurgations dont on les presse, de rejeter un lien de dépendance et de solidarité avec ces actes odieux.
Mon opinion personnelle que j’ai déjà laissé percer à d’autres occasions et que la réflexion a confirmée, est différente. Les hommes qui depuis dix jours ont exercé sur le gouvernement une pression publique, comme Frossard et comme, je crois, M. Flandin, lui ont donné, selon moi, de mauvais conseils. Je tiens la dissolution pour une faute. Alors que le Parti communiste restait accablé sous le poids de ses erreurs insensées, il va pouvoir transporter le débat sur un tout autre terrain. La décomposition sera, non pas précipitée, mais enrayée. Voilà ce que je crois.
Et puis, je reste incorrigiblement un républicain et un démocrate. Il y a des coups d’autorité avec lesquels je ne peux pas me sentir d’accord. Si des communistes sont personnellement convaincus de trahison, qu’on les poursuive et qu’on les exécute comme tous les traîtres. Mais le Parti communiste, en lui-même, n’était justiciable, selon moi, que de la conscience publique et la seule peine dont il dût être frappé était la réprobation universelle. Voilà ce que je pense. Je n’aurais pu le taire sans commettre une petite lâcheté.
LEON BLUM "

Notes

[2Article premier. Est interdite, sous quelque forme qu’elle se présente, toute activité ayant directement ou indirectement pour objet de propager les mots d’ordre émanant ou relevant de la Troisième internationale communiste ou d’organismes contrôlés en fait par cette Troisième internationale.
Article deux. Sont dissous de plein droit le parti communiste (SFIC), toute association, toute organisation ou tout groupement de fait qui s’y rattachent et tous ceux qui, affiliés ou non à ce parti, se conforment dans l’exercice de leur activité, à des mots d’ordre relevant de la Troisième internationale communiste ou d’organismes contrôlés en fait par cette Troisième internationale.
Article trois. Sont interdites à la publication, la circulation, la distribution, la mise en vente, l’exposition aux regards du public et la détention en vue de la distribution, de l’offre, de la vente ou de l’exposition des écrite, périodiques ou non, des dessins et, d’une façon générale, de tout matériel de diffusion tendant à propager les mots d’ordre de la Troisième internationale ou des organismes qui s’y rattachent.
Article quatre. Sans préjudice de l’application du décret du 29 juillet 1939 relatif à la sureté extérieure de l’État, les infractions au présent décret sont punies d’un emprisonnement d’un an à cinq ans et d’une amende de 100 à 5000 fr. Les peines prévues à l’article 42 du code pénal pourront être prononcées par le tribunal.

[3Albert Sarraut, figure du radical-socialisme, avait été gouverneur général de l’Indochine plusieurs fois ministre et notamment ministre des colonies. Il était ministre de l’intérieur sous le gouvernement Daladier à partir du 12 avril 1938. Il est au début de la guerre à l’origine des sinistres camps d’internement d’« indésirables », (républicains espagnols et juifs fuyant l’Allemagne nazie)

[4Le traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique a été signé le 23 août

[5Président du groupe socialiste à la Chambre et principal éditorialiste du Populaire.

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