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Socialisme révolutionnaire et langue bretonne

samedi 13 juillet 2019, par René Merle

Ewan Gwesnou, les Bretons et le socialisme

J’évoquais dans un article récent la présence, à priori surprenante, d´Émile Masson dans la liste des signataires de l’appel pacifiste de Romain Rolland en 1919 [1]. Que diable venait faire un régionaliste breton plus que convaincu dans cette ouverture à l’universel ? Pourquoi cette étroite fermeture dans ce grand souffle transfrontalier ? Les régionalistes (j’en excepte de Chateaubriand au destin plus qu’ambigu) n’étaient-ils pas plutôt groupés sous la houlette maurrassienne de l’autre appel ?
C’est que Masson était en fait fondamentalement un socialiste révolutionnaire, et c’est de cet idéal qu’il nourrissait son engagement régionaliste.
En 1912, le professeur de philosophie Émile Masson (1869), dit Ewan Gwesnou, publia dans le Rappel du Morbihan une série d’articles mensuels regroupé ensuite dans l’ouvrage : Ewan Gwesnou, Antée – Les Bretons et le socialisme, Guingamp, 1912, dédié « à la mémoire vénérée du grand historien Arthur de la Borderie Père des Bretons ». J’en extrais le chapitre II, "La Langue bretonne".

"La propagande socialiste rencontre dans notre Bretagne des obstacles d’une espèce particulière qu’on ne surmontera pas d’un élan aveugle. Nos forces s’y briseraient, et l’instauration d’une ère de justice en serait retardée d’autant.
Nous, Bretons, nous avons gardé conscience de notre Passé. Nul de nous, même le plus humble de nos garçons de ferme, n’ignore que son pays à lui est et fut toujours distinct ; qu’il appartient à une Nation qui s’est suffi des siècles à elle-même. Sans qu’on lui ait enseigné l’histoire de son pays (le dieu des armées en garde nos maîtres !) le dernier de nos garçons de ferma sait (obscurément), mais il sait d’intuition, que la fortune du nom français est due pour une grande part à l’abnégation constante, à l’héroïsme des hommes de sa race.
Nos ennemis, agissant en vertu d’un machiavélisme d’ailleurs peut-être plus instinctif que réfléchi, ont mis à profit les malentendus qui peuvent naître de l’usage de langues diverses dans une même contrée, et de ceux qui subsistent parmi nous des suites des anciennes luttes fratricides. Ils sentent que les calomnies dont ils se plaisent à défigurer nos idées, si elles étaient colportées dans nos villes et nos villages uniquement par des gens de langue française, trouvant en face d’elles pour les combattre des Bretons bretonnants, nos ouvriers et nos paysans n’y ajouteraient pas la moindre foi. Le Breton reconnaît son ami à ce signe que son ami parle sa langue.
Alors nos machiavels déclarent de tous côtés que la langue des Bas-Bretons est celle de la barbarie, de l’obscurantisme, c’est-à-dire de l’Eglise et de la Réaction. Et ils le prouvent depuis toujours, tous les jours, sans leurs journaux, livres, conférences, jusque dans les écoles et dans leurs conversations privées.
Qu’en résulte-t-il ? Que nous-mêmes, socialistes, esprits libres et éclairés, nous respirons cette odieuse ineptie comme l’air de la mer et des bois. Et nous partons en guerre contre la langue des nôtres et nous lui vouons une haine mortelle.
Alors vient le Prêtre (âme simple, dont le royaume n’est pas de ce monde et qui trop souvent s’y égare) qui parle breton aux Bretons, et qui en breton répand parmi le peuple breton, comme une pieuse vérité, que le Socialisme est une engeance du Diable, que les socialistes veulent voler aux pauvres laboureurs leurs pauvres champs pour y faire paître les ânes d’Allemagne et les cochons d’Angleterre ; que les socialistes leur arracheront la langue et planteront leur dieu dans le fumier.
Quoi de surprenant si nos Bretons sentent alors gronder dans leur cœur leur passion formidable pour le passé, où leurs pères, des siècles durant, ont versé leur sang pour garder leur sol de granit et de chênes des soudards étrangers (anglais ou français) et s’y raccrochent désespérément comme au Roc suprême de salut pour eux ?
Une langue qui soit d’un parti ! Une langue qui soit réactionnaire ! Comme si une langue, surtout une langue qui nous vient d’un passé aussi loin de toutes nos misérables querelles présentes, d’un passé où l’âme était libre et farouche comme celle des fauves, pouvait être en rien d’autre que l’expression du libre farouche fauve humain !
Si nous voulons vaincre en Bretagne, Bretons socialistes, parlons à nos frères rustiques leur langue, leur belle vieille langue libre et barbare, la nôtre. Allons, chacun de nous, causer avec eux dans notre langue en leurs fermes éparses, et disons-leur bien que c’est pas nous les « sans patrie » qu’un jour leur langue s’affranchira vraiment de toute la lèpre obscurantiste, et que c’est par nous encore qu’ils reconquerront sur les oppresseurs du présent – bretons hélas ! ou français, - comme ils n’ont pu le faire sur les oppresseurs du passé, qu’ils reconquerront cette vieille terre de Bretagne qui leur appartient à eux, paysans, de par les innombrables batailles qu’ils y ont livrées depuis quinze siècles contre les hommes et contre la nature ennemie.
Kemèr te zoar,
Labourer-doar,
Té e bieu !
"

Deux traductions aimablement proposées :

" Oui, voici mot à mot :
Prends ta terre,
Travailleur de la terre,
Tu la possèdes !
=
Revendique ta terre,
Travailleur-paysan,
C’est toi qui la possèdes !"
Francis Favereau

"Pour la traduction, je propose : Prends ta terre, paysan, elle t’appartient !"
Cédric Choplin

Notes

[1Cf. : Appel.

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