Categories

Accueil > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > France > "Clavel soldat" – La déclaration de guerre (1914)

"Clavel soldat" – La déclaration de guerre (1914)

mardi 16 juillet 2019, par René Merle

Un texte majeur de Léon Werth

J’ai récemment publié une série d’études concernant l’attitude des socialistes S.F.I.O. et de la CGT dans l’immédiat avant-guerre et au moment de la déclaration de guerre, en août 1914.
Les premières pages du roman de Léon Werth, Clavel soldat, restituent remarquablement l’atmosphère de ces journées qui virent des hommes sincèrement pacifistes basculer dans la résignation ou l’enthousiasme guerrier.
Dans l’immédiat lendemain de la guerre en effet, le romancier et journaliste Léon Werth publiait Clavel soldat, un roman quasi autobiographique, terrible dénonciation de la guerre vécue au plus près de la réalité des tranchées, telles qu’il l’avait vécue pendant quinze mois, en 1914-1915 [1]. Une guerre qu’il avait choisie, en s’engageant, lui le libertaire, en août 1914. Il avait 36 ans.

André Clavel, à vrai dire quelque peu double de l’auteur, est rédacteur au ministère de l’Agriculture. Comme son ami l’ingénieur Sauvant, chez qui il passe des vacances dans les Pyrénées, il s’inscrit dans les contradictions de son milieu.
« Sauvant et ses amis sont issus de la bourgeoisie. Ils sont vaguement « droits de l’homme ». Le père autrefois fut proscrit de l’Empire. Une cousine lointaine entra en religion. Ils acceptent l’Église à leur mariage, au baptême de leurs enfants, à leur mort. Si on leur dit qu’être « réactionnaire », c’est précisément cette acceptation et que l’Église n’en demande guère plus, ils sourient ou prennent un air ennuyé. Ils ont vaguement ce dégoût du prêtre, ce dégoût dont je dirais, si je ne craignais les grands mots, qu’il fait partie de la conscience de l’homme moderne. Ils ne sont pas voltairiens à l’ancienne mode. Ils ne détestent pas non plus, comme Stendhal, la Gion et les Téjés [2]. Mais ils n’aiment pas respirer l’odeur de la Gion. Les femmes, cependant, disent volontiers : « Il ne faut pas enlever cette consolation à ceux qui la demandent. »

Mais Clavel est nettement marqué plus « à gauche ». Ses amis le traitent sans méchanceté d’anarchiste. C’est un « idéaliste social ». Mais il est aussi patriote, à sa façon.
« Clavel est d’ailleurs de souche et de formation bourgeoise. Il a appris dans sa famille et au lycée qu’il faut passer des concours et remplir son devoir. On lui a démontré l’existence du devoir. On lui a indiqué son contenu : patrie et famille. Pendant les dernières années du lycée, il faisait partie de l’Union Patriotique [3] de son département. En ce mois de juillet 1914, il pense simplement que chacun est d’une province ou d’un pays dans la mesure où il les perçoit et ne peut s’en passer. Il tient pour basse goujaterie le lyrisme déroulédique [4] transposé en littérature scolaire par les pucerons de tradition qui ont remplacé les moucherons de l’anarchisme bourgeois. Tous ces jeunes gens ont vraiment l’air de se découvrir une mère. On dirait qu’ils viennent de s’en acheter une... »

Le patriotisme de Clavel n’est donc en rien guerrier et revanchard.
Cette idée, ce sentiment de la patrie, terre de mon langage, de mes habitudes et de mes amitiés, n’est pas liée à la guerre, pense Clavel. Elle ne saurait transformer mon dégoût de la guerre en une résignation à la guerre. La guerre est impossible. C’est un vieux moyen auquel les rois et les ministres pensent encore, mais dont les peuples ne veulent plus.

Lorsque soudain la guerre menace, Cladel remonte vers Paris, et de gare en gare reçoit les nouvelles tragiques.
« Un vendeur à casquette leur vendit un journal. Il n’était pas question de la mobilisation. Mais ils apprirent l’assassinat de Jaurès. Clavel fut pris d’une colère d’émeute, de cette haine qui d’un coup juge et décide, atteint et frappe impersonnellement les personnes. Un prêtre passa sur le quai. Responsable : ce prêtre. Responsables : tous ceux de l’ordre en boîte close. Sera-ce demain la révolution, l’émeute ? La justice, à nouveau, sera-ce la guillotine dressée sur les places ?
Au mur d’une petite gare, une affiche leur apprit la mobilisation générale. Et Clavel pensa, aussi bien que Sauvant, au fascicule de son livret militaire. Où rejoindre ? Comment être en règle ? Alors, ils furent troublés dans leur promenade, mais comme par une brusque convocation à une période de réserve. Tout était interrompu, voilà tout. La guerre n’était encore pour eux que l’obligation d’être au jour et à l’heure aux portes de la caserne désignée. »

Pendant tout le voyage, Clavel est hanté par cette insurrection contre l’Ordre guerrier, telle que l’extrême gauche l’avait annoncée en cas de guerre fratricide. Il s’y prépare, et y participera :
« — Et si la diplomatie allemande nous impose la guerre ?
Hervé l’a dit... Hervé, ce pédagogue brutal [5]... « Il n’y a pas d’agresseur... C’est toujours l’autre qui est l’agresseur. Sans quoi les peuples ne marcheraient pas... » Hervé, vous qu’il faut vénérer, bien que vous ayez l’esprit gros, parce que vous avez fait de l’enseignement par la prison... Hervé, je vous demande pardon... Je n’ai pas été en prison... Je flânais dans les rues... Je regardais des tableaux... Mais je saurai mourir à côté de vous...
Voici l’émeute qui triomphe... Poincaré [6], l’avocat sournois, est dans nos mains... Les femmes voudraient le lyncher. Ce serait la justice... Non... Laissez-le... Oui, en prison... à la Bastille... Non, à la Santé... À la Conciergerie... Dans la cellule d’Hervé...
L’émeute est réprimée comme une manifestation de terrassiers [7]... Alors Clavel préfère mourir d’une mort consentie...
Indiquez-moi le mur, le mur où on fusille les réfractaires... »

Mais le voici à Paris.
« S’il avait ignoré la mobilisation, il aurait pensé à un dimanche de juillet, semblable à tant de dimanches, où les rues de Paris semblent abandonnées. Mais, cependant... Plus d’autobus, plus de métro... À peine quelques passants noirs... On eût dit que Paris avait été vidé. L’asphalte s’étendait comme une eau stagnante... »
Dans cette ville déserte, il croise un cycliste et reconnaît un autre rédacteur au ministère, son ami le lucide Charvet, en qui il a toute confiance
« Clavel posa sa valise sur le trottoir. Charvet s’appuya au guidon de sa bicyclette. Son front se plissa, ses sourcils s’élevèrent, son bras libre retomba.
Que signifiait ce geste ? Tristesse, résignation, consentement ?... Voulait-il dire : « C’était inévitable », ou bien : « Quelle misère », ou bien : « J’obéis sans regret », ou bien : « Je ne suis plus qu’un fascicule en marche », ou bien : « L’Allemagne l’a voulu », ou bien : « On ne peut rien attendre des hommes » ?... Clavel n’a pas su. Charvet n’a rien dit. Pourquoi ?
Charvet murmura :
— Je pars le douzième jour.
Clavel répondit :
— Moi, demain. »

Mutisme et résignation déjà.
La suite le confirmera.

« Clavel vit son père et sa mère. Près d’eux, il reconnut son enfance. Est-ce bien lui qui fut ce petit enfant qui ne « manquait de rien », cet enfant sage ? La lampe est allumée. Près de leur inquiétude, dans la tristesse même qu’il a de leur peine, un sentiment étrange s’éveille en lui, semblable à celui de l’enfant qu’on conduit à l’école pour la première fois. Il va accomplir un acte de la vie, auquel les vieux parents ne participent pas. La guerre, après tout, n’est-elle pas une aventure ? « Eh oui, je pars... Mais ne soyez pas consternés. Ne saurai-je pas me conduire ? »
Il n’a nul doute en leur disant :
« Je reviendrai... on en revient... »
Et quand après dîner il les quitte, il pense aux fournisseurs, qui, renseignés par la bonne, diront : « Le fils Clavel est parti à la guerre. »
Dans la rue, il a envie de remonter l’escalier, d’embrasser ses parents, de leur demander pardon... De quoi ? Il ne sait pas au juste.
Cependant, Clavel comprit vite qu’il n’y aurait pas d’insurrection. Il devinait qu’aucun député socialiste ne se ferait tuer ce soir-là à la tête d’une bande d’émeutiers. On ne respirait pas dans Paris un air d’émeute. Et les gens dans la rue semblaient sans émotion. Ceux qui allaient être soldats ne songeaient pas à manifester sur les boulevards. Ils faisaient leurs adieux et passaient « une dernière soirée ». Ils allaient à la guerre. Cela suffisait à apaiser leur imagination, à les équilibrer devant l’événement trop vaste que l’on ne peut saisir. Les adolescents braillards qui chantaient La Marseillaise sur les boulevards, en bandes autour d’un drapeau, étaient comme en un jour de fête nationale, où les divertissements n’auraient pas été prévus.
Les journaux, réduits de format, ne donnent pas de nouvelles. Mais le peuple... Le peuple de Paris et le peuple de Berlin ne sont-ils donc pas : le Peuple ? Que vont faire les socialistes ? « Monsieur l’agent, où est le mur ?... le mur où on fusille les réfractaires ?... Peuple... viens avec moi.... nous allons protester contre la guerre. Protester où ? Auprès de qui ? Le fascicule de mobilisation va-t-il seul fixer ma destinée et tant d’autres ? »
Clavel est contraint de se l’avouer : il est calme, parce qu’il n’a pas de décision à prendre. Le gouvernement a tout prévu pour lui. « Voir le fascicule de mobilisation en tête du livret. » C’est simple ! Il a devant lui une nuit et un jour... Il doit partir le lendemain soir à huit heures. »

L’ultime révélation :
« Clavel est contraint de se l’avouer : il est calme, parce qu’il n’a pas de décision à prendre. Le gouvernement a tout prévu pour lui. « Voir le fascicule de mobilisation en tête du livret. » C’est simple ! Il a devant lui une nuit et un jour... Il doit partir le lendemain soir à huit heures.
Mais qui donc fixera sa certitude ?... Ira-t-il donc à la guerre, résigné comme on va faire vingt-trois jours ? Il pense à Barrias... Celui-ci doit savoir... il sait... il est révolutionnaire, non seulement de théorie, mais d’instinct. Il a collaboré autrefois à des feuilles anarchistes. À la sortie d’un meeting, comme les agents brutalisaient la foule, on le vit s’élancer sur eux, jusqu’à ce qu’il tombât évanoui, frappé à coups de poing, à coups de pied, à coups de sabre. Il sait, il doit savoir. Lui, il n’est pas embarrassé de sens critique. Souvent on a dit de lui devant Clavel : « Ce n’est pas un révolutionnaire à la mie de pain. » Et ce n’est pas un phraseur de réunions publiques ; il a organisé des meetings, des manifestations, presque des émeutes. Barrias incarnait pour Clavel on ne sait quel idéal de lointaine justice.
Clavel n’oubliera jamais l’heure qu’il passa avec Barrias, dans un café, ce soir-là. Il dit à Barrias :
— Alors... c’est la fin de tout ?... Nos espérances... on savait bien qu’elles ne se réaliseraient pas comme une maison se construit ou comme une religion se fonde... Mais maintenant... les voici coupées à la racine. Au bout de tout... il y a la caserne. Pourquoi... pourquoi va-t-on se battre ?...
Barrias répondit :
— C’est la guerre de la civilisation... C’est la dernière guerre...
Il ne donna pas d’explication. Mais Clavel n’en sentit pas le besoin. L’homme qui incarnait pour lui une manière de religion avait parlé. Ils s’embrassèrent... Leurs visages rapprochés, Barrias murmura encore :
— C’est la guerre de la civilisation...
Clavel ne se demanda pas comment Barrias avait acquis cette certitude. Il entendait ces mots magiques pour la première fois. Où Barrias les avait-il pris ? Qui les lui avait donnés comme un talisman, ainsi qu’il les donnait à Clavel ? »

Et Clavel partit à la guerre le lendemain.

Notes

[1Léon Werth, Clavel soldat, Albin Michel, 1919, Éditions Viviane Hamy, 1993, 2006. Je me permets de citer cet ouvrage que je vous invite vivement à découvrir dans sa réédition.

[2Stendhal désignait ainsi prudemment, et ironiquement, la religion et les jésuites

[3Fondée en 1888, cette ligue républicaine et nationaliste, prônait la Revanche contre l’Allemagne honnie qui avait annexé l’Alsace et la Lorraine

[4Déroulède, fondateur de la Ligue des Patriotes, chantre du nationalisme revanchard

[5Gustave Hervé, le chantre socialiste de l’antimilitarisme… qui se transformera en belliciste dès la déclaration de guerre

[6Raymond Poincaré, président de la République

[7Allusion aux sanglantes répressions de grèves commandées par Clémenceau

Répondre à cet article