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Antimilitarisme socialiste : Gustave Hervé – Gaston Couté, 1910

mercredi 17 juillet 2019, par René Merle

La terrible « Chanson des Fusils » de Gaston Couté

Vous avez pu remarquer dans le texte de Léon Werth [1] comment le héros de son roman, Clavel, le jour de la mobilisation, s’attend à une protestation insurrectionnelle contre la guerre, à l’appel de Gustave Hervé…
Le militant socialiste SFIO Gustave Hervé (1871-1944), professeur d’histoire au lycée de Sens (Yonne), fut révoqué pour son engagement antimilitariste très violent dans Le Pioupiou [2] de l’Yonne.
Le Pioupiou de l’Yonne, organe des Jeunesses socialistes de l’Yonne, avait Hervé pour principal rédacteur. De 1901 à 1913, il parut une ou deux fois par an à l’occasion de la conscription, pour être distribué aux conscrits. Plusieurs fois traîné en cour d’assises, son acquittement par les jurys populaires lui valut une célébrité nationale. Et c’est ainsi que Clavel le connaît et espère l’insurrection contre la guerre, si souvent prônée par Hervé.


Dénonciation de l’abrutissement du soldat-fils du peuple par la discipline militaire, dénonciation de l’armée fer de lance du pouvoir de la bourgeoisie, appel à l’insurrection en cas de guerre, le radicalisme antimilitariste d’Hervé marque l’opinion dans les années 1900 – 1913.

Dans la longue liste des reniements et des conversions majeures, le cas d’Hervé fascine par son retournement absolu : il commence à retourner sa veste dès 1913, on le retrouve en 1914 ultra-patriote ; comme la plupart des socialistes, (Jules Guesde en tête qui devint ministre de l’Union sacrée), Hervé appelle à la défense de la République attaquée par l’Empire allemand. Mais il ira plus loin : il fonde en 1919 le « Parti socialiste national » (où le rejoignent des figures historiques du socialisme comme Jean Allemane, et des guesdistes notoires), parti qui vire vite au fascisme et salue Mussolini, ancien socialiste lui aussi… Comme pour bien de ceux qui passèrent du socialisme, et du premier communisme (Doriot, Sabiani…) au fascisme, on ne peut naturellement que s’interroger sur ce qui, dans l’engagement rouge d’avant 1912, était déjà matrice de la violence de l’engagement noir.

On pourra lire ci-dessous le terrible texte du chansonnier libertaire Gaston Couté publié, (peu avant sa mort en 1911), dans Le Pioupiou de l’Yonne(1er octobre 1910) [3], texte qui s’éclaire de la très fréquente et souvent meurtrière intervention de la Troupe contre les grévistes.

Gaston Couté - La Chanson des Fusils [4]

Nous étions fiers d’avoir vingt ans / Pour offrir aux glèbes augustes / La foi de nos cœurs éclatants / Et l’ardeur de nos bras robustes ; / Mais voilà qu’on nous fait quitter / Notre clair sillon de bonté / Pour nous mettre en ces enclos ternes / Que l’on appelle des "casernes" :

Refrain :
En nos mains de semeurs de blé / Dont on voyait hier voler / Les gestes d’amour sur la plaine, / En nos mains de semeurs de blé / On a mis des outils de haine... / O fusils qu’on nous mit en mains, / Fusils, qui tuerez-vous demain ?

Notre front qui ne s’est baissé / Encor que par devant la Terre / Bouge, en sentant, sur lui peser / La discipline militaire ; / Mais s’il bouge trop, notre front ! / Combien d’entre nous tomberont / Par un matin de fusillade / Sous les balles des Camarades ?

O fusils qu’on nous mit en main / Fusils, qui tuerez-vous demain ?

Nos yeux regardent sans courroux
/ Les gâs [5] dont les tendresses neuves
/ S’essèment en gais rendez-vous
/ Là-bas, sur l’autre bord du fleuve ;
/ Mais un jour de soleil sanglant
/ Ah ! combien de pauvres galants
/ Ayant un cœur pareil au nôtre
/ Coucherons-nous dans les épeautres ?...



O fusils qu’on nous mit en main / Fusils, qui tuerez-vous demain ?

Nous trinquons dans les vieux faubourgs
/ Avec nos frères des usines :
/ Mais si la Grève éclate un jour
/ Il faudra qu’on les assassine !
/ Hélas ! combien les travailleurs
/ Auront-ils à compter des leurs
/ Sur les pavés rougis des villes
/ Après nos charges imbéciles ?...



O fusils qu’on nous mit en main / Fusils, qui tuerez-vous demain ?

Mais, en nos âmes de vingt ans, 
/ Gronde une révolte unanime :
/ Nous ne voulons pas plus longtemps
/ Etre des tâcherons du crime !
/ Pourtant, s’il faut encore avant
/ De jeter nos armes au vent
/ Lâcher leur décharge terrible, / Nous avons fait choix de nos cibles… :


Dernier refrain
En nos mains de semeurs de blé
/ Dont on voyait hier voler
/ Les gestes d’amour sur la plaine,
/ En nos mains de semeurs de blé
/ Puisqu’on vous tient, fusil de haine !...
/ Tuez ! s’il faut tuer demain,
/ Ceux qui vous ont mis en nos mains !...

Gaston COUTÉ

Notes

[2Pioupiou, onomatopée du pépiement du jeune poussin ; appellation populaire du jeune soldat au XIXe siècle

[3On consultera la collection du journal sur le très intéressant site d’Adiamos : Pioupiou.

[4Ce texte a été signalé et mis en musique par Christian Deschamps. Sur le poète et chansonnier libertaire Gaston Couté, cf. le site Couté.

[5Les gars. Couté note sa prononciation beauceronne

1 Message

  • J’ai beaucoup étudié le cas du Montalbanais Raoul Verfeuil qui a été au départ (1905-1909) un défenseur de Gustave Hervé (preuve supplémentaire de sa notorité) mais qui n’a pas hésité à abandonner son soutien, quand Hervé a changé son fusil d’épaule, restant lui, un pacifiste aussi convaincu que réaliste. Les hommes doivent s’étudier par leurs trajectoires en conséquence ce travail sur Gustave Hervé est éclairant. jean paul damaggio

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