Categories

Accueil > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > France > Pierre Jean Jouve, 1921, "Regard sur l’intelligence française"

Pierre Jean Jouve, 1921, "Regard sur l’intelligence française"

jeudi 18 juillet 2019, par René Merle

Une lucidité que les lendemains hélas démentiront.

On peut lire dans l’Humanité du 9 août 1921 ce compte-rendu d’une conférence du romancier et critique Pierre Jean Jouve, « unanimiste » [1]avant la guerre, pacifiste avant et pendant la guerre, où il fut compagnon de Romain Rolland… Je donne cet article en suite logique et éclairante d’un billet précédent : Il y a 100 ans, juin-juillet 1919, le double appel des intellectuels au lendemain de la guerre

« Salzburg (Autriche), le 1er juillet. – Dans la salle du Mozarteum, P. J. Jouve prononce sa conférence qui porte le titre : Regard sur l’intelligence française après la guerre. Regard, c’est-à-dire vue d’ensemble qui l’amène à considérer d’abord l’œuvre néfaste de l’intelligence guerrière dans toute l’Europe, et particulièrement en France. Il en fait âprement le procès. Puis il s’applique à dégager les grandes et belles forces qui, dans notre pays, ont sauvé l’honneur de la pensée et défendu la cause de la fraternité humaine.

La prêtresse de la guerre
L’intelligence fut « la prêtresse de la guerre, celle qui exige les victimes pour le dieu, et garde jalousement le culte orthodoxe de la Patrie, avec d’autant plus de frénésie que ce culte doit contraindre les peuples à un sacrifice humain encore sans précédent. Ce fut elle qui servit le mieux l’entreprise meurtrière des vieillards contre la nation jeune ».
Le conférencier dénonce « l’armement des sophismes les plus subtils », la culture du virus guerrier dans les veines de la nation par les intellectuels asservis à l’État meurtrier.. « Leur moindre manie, dit-il, est la guerre éternelle ». C’est eux encore qui ont créé, en France, le culte barbare qui s’accomplit sur un Poilu inconnu qu’écrase un arc de Triomphe.
La « discipline officielle » courba non seulement les académiciens, membres d’Instituts et professeurs en Sorbonne, appartenant d’avance au dogme de l’État, non seulement les faux prêtres du boulevard, réclamiers assoiffés, gens d’affaires toujours prêts à exploiter le filon du jour, mais presque tous les esprits indépendants que rien ne contraignait à abjurer la liberté de pensée. Un Émile Verhaeren, « le plus grand poète du monde moderne et de sa multiple splendeur, des foules et des cités, du travail et de l’Europe », se trouva sans défense devant les idées fausses : « la guerre pour l’universelle paix », « la dernière des guerres », mais sa droiture l’empêcha d’abdiquer tout esprit européen.
Après avoir ainsi montré « les manifestations de l’intelligence haineuse », et les idées contraignant à leur délire le commun esprit de la nation, P. J. Jouve montre à son auditoire une autre France, qui, « à travers cent grandes figures, de Rabelais et de Voltaire à Flaubert » affirma toujours l’esprit de liberté : « la France des révolution et des grands arts ». Cette France-là reste vigilante, « en face de la France napoléonienne qui s’impose à coups de canon », « Elle aura toujours des voix humaines, un cœur profond de voix humaines ; elle aura toujours une lignée d’âmes droites et désintéressées douées de la plus grande clarté d’esprit, comme une réunion d’étoiles dans la nuit ». L’esprit de cette France et son histoire sont tournés vers le dehors. On ne peut l’aimer que dans la famille du monde entier.

Romain Rolland
Citant les âmes délivrées de l’étreinte de la guerre, Jouve choisit les défenseurs vaincus de l’idée fraternelle ! Il y en a eu dans tous les pays, en Orient comme en Occident. Il y a ces deux sommets de la pensée internationale et humaine : Romain Rolland et Rabindranath Tagore.
L’auteur de Romain Rolland vivant campe la figure de son héros avec une incontestable maîtrise.
Jouve analyse ensuite l’œuvre de Rolland :
« Romain Rolland occupe depuis toujours la place de la solitude. C’est qu’il ne fait point partie de la « caste » littéraire… L’âme si largement humaine de son œuvre voulait qu’il fut isolé. Enfin, la pensée, l’action « un contre tous » pendant la guerre des nations ont consacré son noble isolement… C’est le 15 septembre 1914, veuillez vous-en souvenir, que Romain Rolland écrivait Au-dessus de la Mêlée. Ne resterait-il de ce premier appel que le titre, il serait assuré de demeurer parmi le temps. Oui, ce cri volontairement retenu, soucieux de ne point blesser la grande douleur, ce cri qui ne trahissait encore qu’une part de sa pensée intime beaucoup plus libre, cette pauvre parole émue qu’il est aujourd’hui commode de mésestimer, elle nous apportait beaucoup. Nous tous qui étouffions alors dans toutes les nations, et qui recevions d’elle confirmation et délivrance, rendons-lui témoignage, à cette parole injuriée par tous les frères ennemis. Cet écrivain français refusait sa conscience au fléau ; il élisait un devoir plus haut, au-dessus de la mêlée, pour l’humanité éternelle. Il déclarait l’amour. Ce fut un de ces moments extraordinaires où un homme, sans même en avoir une claire conscience, incarne une partie de l’humanité, l’exprime, l’anime, la fait naître… Le premier, il vit et dénonça le caractère impérialiste de la guerre dans les deux Partis de nations, l’asservissement des peuples à des capitalismes destructeurs, qui sont à la fois ennemis et solidaires, et qui, pour des buts de rapine égoïste, les jettent les uns contre les autres au nom d’une illusoire défense nationale. L’un des premiers, il entrevit les responsabilités de tous les plans, éloignées ou proches, qui se distribuent entre tous les États belligérants ? La cause commune du crime européen ? Recherchons-la dans un système social commun, qui exploite la nation… Il s’attaquait à l’État, l’État meurtrier avec sa puissance hypertrophiée et monstrueuse, son mépris de la vie, son dogme servi par les gendarmes et les professeurs ? Il dénonçait la démocratie, cette duperie sociale où le pouvoir appartient à des clans sans pudeur, qui se disent l’émanation du peuple, et pour qu’il en soit bien ainsi, fabriquent le peuple à leur vilaine image. Il critiquait la patrie, la « chose morte » dont parle Flaubert, douée maintenant du plus grand pouvoir sur les vivants. Et d’une voix ferme mais sans orgueil (car il se comprenait lui-même dans le procès), Romain Rolland montrait les complices moraux de cet ordre affreux : l’Eglise impuissante et cadavérique, le Socialisme qui trahissait sa foi internationale elle-même, et enfin les Intellectuels dont l’œuvre néfaste ne saurait être pardonnée. »
Jouve analyse ensuite l’œuvre de Rolland :
« Œuvre imparfaite qui ne se soucie pas de perfection formelle, mais avant tout de spiritualité et de vie. Œuvre qui répond dans notre langue et dans notre esprit, aux frondaisons sorties de l’arbre goethéen, aux larges synthèses du Nord, de Shakespeare à Tolstoï. »

Grandes œuvres de guerre
Le conférencier montre ensuite qu’en dépit de beaux ouvrages, comme ceux de Latzko [2], c’est en France que les plus grands livres de combattants furent écrits.
« Le Feu, de Barbusse, écrit en 1915 et qui sut déjouer la censure un an plus tard, demeurera comme le tableau central de cet âge d’épouvante. Il décrit à la fresque, avec une lourde accumulation de moyens, mais une grande réserve, peu d’effusion, peu de lyrisme et point d’idéologie (si l’on retranche le dernier chapitre, qui semble surajouté) l’immense horreur de la guerre mécanique, cette horreur qui n’a plus de mesure commune avec l’homme… La peinture en est formidable, et les combattants reconnaissent sa vérité. L’œuvre, lue par des centaines de milliers de lecteurs en France, des millions de lecteurs dans le monde, eût pu servir comme aucune autre à la réemption [3] des esprits, si la vérité avait quelque prise sur eux. »
Jouve parle ensuite des autres grands livres de la guerre, ceux de Léon Werth : Clavel soldat, Clavel chez les majors, vision plus sèche, plus impitoyable où se voit dans toute son horreur la servitude militaire : « bêtise, ignorance, lâcheté et soumission à la mort y forment une suite désespérante » [4]. Georges Duhamel, dans Vie des Martyrs et Civilisation apporte de précieux témoignages à l’histoire de ce temps. « Civilisation, dit Jouve, est un réquisitoire halluciné, digne de Rimbaud, contre le mal même qui nous écrase : le matérialisme destructeur servi par la science ».
D’autres livres, dignes d’admiration, sont directement inspirés de la guerre ou en contiennent toute la douleur, toute la révolte de ce temps : Le Mal et Caserne de René Arcos, qui a également écrit le Sang des autres ; la Maison à l’abri, de notre collaborateur et ami Marcel Martinet, le terrible Ouragan de Florian-Parmentier. Jouve cite encore les Chercheurs d’or, e Pierre Hamp et souhaite que ce livre « attache à la grande Vienne la pitié de tous les Européens ».
Il cite ensuite les poètes qui condamnèrent dans leurs chants désespérés la guerre monstrueuse : Charles Vildrac, Jules Romain, Arcs déjà cité, Georges Chennevière, Luc Durtain, Duhame, Martinet, Charles Baudoin, Georges et Cécile Perin, Joseph Billiet, Georges Pioch, Édouard Dujardin, Léon Bazalgette, et de chers disparus : Larréguy, de Civrieux, Bannerot, Jean de Saint-Prix [5].
Jouve examine enfin l’héritage que nous laisse la guerre et dit que, à certains égards « mieux valait l’âge de guerre où brûlait du moins une espèce de souffrance universelle ». L’esthétisme fleurit sur une société avilie. Presque tous les évangiles littéraires tendent vers l’esprit classique « qui, parmi l’extrême désordre rassure les esprits ».
Jouve prend nettement position contre l’influence qu’exerce aujourd’hui Claudel.
« Claudel incarne, en un esprit constructeur, systématique et complet presque tous les dogmes, les formes de raisonnement, les principes qui nous sont ennemis. Toute cette pensée éprise de la discipline française dans ce qu’elle a de plus limitant, n’est-elle point pour affirmer la dépendance et la soumission, le renoncement en faveur de l’autorité, de l’Église et de la Nation ? »

Ne désespérons pas
Et Jouve examine l’extrême solitude où se trouvent les libres esprits. Cette situation n’est d’ailleurs pas nouvelle. D’autres époques du XIXe siècle français l’ont assez connue. Ne désespérons pas :
« Car voilà à Paris un grand visage vivant : et non loin de lui un petit groupe d’hommes purs par le caractère et par l’esprit, que lient la pensée commune et l’affection. Voici, dans toutes les nations hier murées par la guerre, des arts humains et de belles figures fraternelles. Voici que nous nous reconnaissons au loin, dans l’appel torturé de Gorki, dans le calme regard oriental de Tagore. Voici qu’une âme innombrable et de bonne volonté, d’où la haine est prescrite, se cherche dans le monde entier. »
Cette âme « embrasse avec une seule affection, celui d’ici et celui d’ailleurs, l’Allemand et le Français, le fils de l’Europe et le fils de l’Asie, et tous ceux qui portent dignement le nom d’hommes ».
La conférence de P. J. Jouve fut très applaudie par un auditoire international.
Fernand DESPRES [6] ».

Notes

[1L’unanimisme pointait le rapport des comportements individuels aux comportements collectifs, et proposait une littérature décrivant la place et le conditionnement de l’individu dans la réalité sociale

[2L’écrivain hongrois de langue allemande Andreas Latzko avait publié en 1917 à Zurich, anonymement, son terrible Menschen im Krieg,
(Hommes en guerre). On lira avec grand profit la réédition augmentée de documents d’Agone, 2014

[3Littéralement, droit de rachat des objets saisis

[5On ne s’étonnera pas de rencontrer ici nombre de signataires de l’appel de Romain Rolland en 1919. Cf. : Il y a 100 ans, juin-juillet 1919, le double appel des intellectuels au lendemain de la guerre.

[6Fernand Després, né en 1879 à Ouzouzer le marché, Loir-et-Cher, décédé en 1949, ouvrier cordonnier, libertaire, journaliste révolutionnaire, courageux militant pacifiste en 1914, puis rédacteur au quotidien désormais communiste l’Humanité.

Répondre à cet article