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Il y a 100 ans, l’appel de la CGT à la journée de grève internationale

vendredi 19 juillet 2019, par René Merle

La journée du 21 juillet en France et en Europe

Palinodie de la CGT, 18 juillet – 21 juillet 1914

La C.G.T avait lancée les 27-28 mai l’idée d’une grève internationale pour les revendications sociales et contre l’intervention antisoviétique des Alliés. Des contacts furent pris à cette fin avec ses homologues belges, britanniques, italiens.
Mais en juin la fièvre sociale qui couvait éclate spontanément au grand jour. Les grévistes protestent contre la flambée des prix, le blocage ses salaires, ils ne se contentent pas de la journée de huit heures sur six jours fraîchement obtenue et demandent la « semaine anglaise » (44 heures de travail en cinq jours et demi).
La grève est particulièrement dure et radicale dans la métallurgie parisienne, pénétrée par le vieux socialisme révolutionnaire des minoritaires qui avaient refusé l’Union sacrée, mais également par les libertaires et par les « soviétistes ». Par « réalisme » et prudence réformiste, les dirigeants cégétistes temporisent et empêchent la généralisation du mouvement. La reprise du travail est actée fin juin.
Dans ces conditions, comme en compensation, la direction cégétiste fait miroiter aux minoritaires démoralisés la perspective d’un 21 juillet de lutte. Mais elle n’y croit pas vraiment. Les socialistes, eux, semblent y croire :


L’Humanité journal socialiste, 18 juillet 1919
« En vue de la démonstration du 21 juillet - Les raisons de la détermination de la C.G.T.
Une campagne énorme est engagée par tous les organes de la presse bourgeoise et par des affiches innombrables contre le mouvement des 20 et 21 juillet. Appels au sentiment, menaces de représailles, violences, injures et outrages, tous arguments sont jugés bons pour accabler la Confédération Générale du Travail et le Parti socialiste, qui est à ses côtés en cette occasion comme toujours.
Le gouvernement a annoncé des répressions. C’est la seule politique dont il semble capable. Cependant, il dépendait beaucoup de lui que les travailleurs ne fussent pas poussés à leur détermination. S’ils se sont décidés, c’est, on peut le dire, contraints par toute l’action néfaste des dirigeants de ce pays qui heurtent chaque jour plus violemment les sentiments et les intérêts populaires.
Aucun abus n’est réprimé, le ravitaillement du pays est menacé par les scandales du mercantilisme quotidiennement dénoncés, jamais punis.
Nulle mesure économique de quelque envergure ne fut proposée pour remédier aux insuffisances alimentaires et aux prix insensés de la vie.
Chose incroyable ! Lorsque l’on a songé à recourir à des impôts nouveaux, on a voulu frapper le salaire ouvrier, on a établi des taux de consommation retombant sur tous les pauvres gens. Mais nul ne pourrait citer un profiteur de guerre, même parmi ceux dont la rapide fortune fut la plus immorale, qui ait été frappé. Au moment où les Anglais et les Américains élèvent jusqu’à 60 % l’impôt sur le revenu, au moment où les Tchèques et les Allemands s’en prennent au capital lui-même, qu’ils réquisitionnent jusqu’à 65 %, montrez-nous une réforme quelconque du même ordre contre la fortune mal acquise en notre pays.
Au lendemain de la guerre, il était nécessaire, pour sauver la situation financière et économique de ce pays, de procéder à des transformations hardies, limiter les bénéfices des capitalistes, procéder à de sérieuses socialisations qui s’imposent, assurer aux travailleurs de tous ordres l’accès à la direction des entreprises dont ils font la fortune. Pour récompenser le peuple français de ses souffrances sans nom de cinq années, la bourgeoisie devait modifier ses méthodes d’exploitation et réduire son profit. Jamais l’égoïsme capitaliste ne fut plus âpre et plus cynique [1]
Dans des réunions multipliées depuis plusieurs mois, les travailleurs français déclarent au gouvernement leur volonté de voir hâter la démobilisation ; on est venu trop tard aux mesures nécessaires. Le ministère aurait dû amnistier au 14 juillet les 60.000 malheureux qui souffrent le martyre dans ses bagnes. Rien n’est venu !
Le gouvernement a exaspéré l’opinion de tous ceux qui ont en ce pays un peu d’idéalisme au cœur en s’acharnant odieusement contre les révolutions ouvrières de l’Europe orientale et centrale. Il a rendu inévitables les incidents d’Odessa, ceux de la mer Noire, ceux de la Bessarabie. Il a accumulé les rancœurs, les irritations, les amertumes, par son obstination à envoyer là-bas des soldats français, malgré la volonté la plus clairement exprimée du peuple des villes et des campagnes. Aujourd’hui, en accordant son appui aux tsaristes de Russie, il prend encore à contre fil les sentiments généreux de la meilleure partie de notre nation.
C’est de tout cela qu’est née l’idée de la manifestation des 20 et 21 courant. On accuse des « meneurs » de l’avoir voulue et préparés. Rien n’est plus inexact. On le verra à l’événement. Comme au 1er mai dernier, qui fut si unanimement observé par les travailleurs français [2], il s’agit ici d’une résolution générale prise par des hommes sérieux, responsables, réalisant, dans la mesure qui leur semble la plus appropriée, la volonté de centaines de mille de citoyens libres de ce pays.
Pour nous, nous défendrons sans défaillance les hommes des organisations de travailleurs. Nous ne nous permettrons pas de leur indiquer des directives ou de les accabler de conseils dont ils n’ont que faire. Nous sommes sûrs que les indications de la Confédération Générale du Travail, quelles qu’elles soient, seront inspirées de l’intérêt du prolétariat, et qu’elles seront suivies par l’immense majorité de ses adhérents. Et, de même, sommes-nous assurés que par aucun acte de violence inutile, il ne sera fourni prétexte au gouvernement de sévir comme il en a l’intention.
Marcel CACHIN. » [3]

Ce même 18 juillet, Victor Boret, ministre de l’agriculture et du ravitaillement du gouvernement Clémenceau, fait l’objet d’un ordre du jour hostile, et il démissionne.
La direction de la C.G.T. trouve dans cet événement prétexte à annuler le mot d’ordre du 21 juillet, et oppose son choix d’une politique réformiste à « l’aventurisme » des minoritaires.


L’Humanité journal socialiste, 19 juillet 1919

« Le vote de la Chambre décide la C.G.T. à surseoir à la manifestation projetée.
Au dernier moment, alors que toutes les organisations ouvrières se tenaient prêtes à exécuter son mot d’ordre, la Confédération générale du travail a décidé de surseoir à la manifestation projetée. Surseoir, dit-elle, et non pas abandonner.
Devant le vote de la Chambre condamnant la politique économique du gouvernement, la C.G.T. a voulu laisser un dernier délai au pouvoir législatif pour achever son œuvre et réaliser, s’il le veut, les desideratats (sic) impérieux de la classe ouvrière.
L’éternel adversaire essaiera d’équivoquer autour de cette décision et d’y voir un renoncement. Les masses prolétariennes ne se tromperont pas sur la signification du geste de la C.G.T. Dédaignant les provocations d’un gouvernement qui, pour retrouver son prestige défaillant, renouvellerait volontiers les exploits qui, jadis, vouèrent le nom de M. Clémenceau à l’exécration des masses populaires [4], l’organisme central du prolétariat a voulu seulement assurer à la défense des idées qui lui sont chères la meilleure forme et la meilleure heure.
Sauver la bourgeoisie et se faire un pavois parlementaire de ce conservatisme de combat, c’était la haute pensée du règne Mandel-Clémenceau [5]. Le 21 juillet apparaissait la date propice pour que le « Père la Victoire » apparût dans ce rôle de messie providentiel d’un régime qui se condamne lui-même par son impuissance et son incapacité devant tous les problèmes sociaux.
Les déclarations faites hier à la délégation de la C.G.T. par le président du conseil ne laissaient aucun doute à ce sujet. C’est bien la bataille que l’ « homme déchaîné » voulait engager.
Malheureusement pour lui, pour la nouvelle auréole qu’il rêvait, entre temps, le Parlement a parlé. Ce que la C.G.T. attendait d’une grève générale, elle peut l’espérer maintenant de la sagesse des représentants du peuple enfin sortis de leur torpeur et qui comprennent que la situation nouvelle réclamait des solutions nouvelles [6].
S’il consacre la fin d’une politique, le prolétariat français enregistrera avec joie le vote d’hier. Il comprendra que la nouvelle attitude de la C.G.T. lui a été dictée par cet événement inattendu.
La classe ouvrière exécutera le nouveau mot d’ordre avec la même discipline qu’elle eût exécuté la première décision. Les impatiences légitimes comprendront que « surseoir » au mouvement, c’est seulement laisser au Parlement, et au nouveau gouvernement que le vote d’hier impose, le temps de prendre leurs définitives responsabilités.
Ch. LUSSY. » [7]

On lit encore dans le journal du même jour :
« La décision
Le commission administrative de la C.G.T., après étude de la situation, rejette les mesures gouvernementales prises concernant la vie chère.
Constatant la situation nouvelle créée par le vote de la Chambre des députés, qui a entendu enfin la voix de la classe ouvrière, condamnant la politique du gouvernement,
Enregistrant, d’autre part, les dispositions arrêtées, sous la menace du mouvement projeté, en ce qui concerne l’amnistie, la démobilisation,
Estimant qu’ainsi un nouvel examen est devenu nécessaire, la Commission administrative de la C.G.T. décide de surseoir à la manifestation du 21 juillet et d’en appeler au Comité confédéral national qui se réunira lundi 21 juillet après-midi à Paris. »

Évidemment, ce « sursis », que les syndicats européens reçurent comme un coup de poignard dans le dos, se transformera aussitôt en abandon de la part de la direction de la CGT.

Voyons maintenant les conséquences internationales de cet appel à la grève et de cette renonciation.

Allemagne

L’Humanité journal socialiste, 26 juillet 1919

« Frontière suisse, 21 juillet. – (D’un collaborateur particulier.) En Allemagne comme en Autriche, les organisations socialistes avaient décidé de faire de grandes manifestations à l’occasion de la grève générale qui devait avoir lieu, le 21 juillet, en France. Il y eut des polémiques violentes, à ce sujet, entre le vieux Parti et les indépendants [8]. Ces derniers voulaient d’emblée, qu’en Allemagne aussi, la grève générale eut lieu. D’abord, le Vorwaerts et d’autres journaux du vieux Parti [9] s’étaient prononcés contre toute manifestation, ajoutant qu’on devait laisser, à cette occasion où il s’agissait de protester contre la politique impérialiste des gouvernements de l’Entente et le traité de Versailles, le prolétariat de l’Entente manifester seul. Mais les courants, au sein de la classe ouvrière, en faveur d’un mouvement simultané, furent si forts que le Vorwaerts dut publier, vingt-quatre heures après sa protestation contre l’appel des indépendants, une appel du comité directeur du vieux Parti qui demandait également au prolétariat allemand de manifester le 21 juillet, d’accord avec la classe ouvrière des pays de l’Entente. En Bavière, les indépendants avaient cependant décidé de ne pas demander aux ouvriers de chômer le 21. Dans d’autres provinces, des décisions furent prises de ne manifester que le dimanche, le 20. Toute la presse s’occupait largement du mouvement en France.
Dans son numéro du 18 juillet l’organe indépendant de Berlin, la Freiheit, opposait un démenti formel aux nouvelles d’après lesquelles la C.G.T. française renonçait à la manifestation. Les journaux paraissaient accorder une importance spéciale à une nouvelle disant qu’en Alsace-Lorraine les chemins de fer ne marcheraient pas le 21.
Ce n’est que dans leur numéro du 20 que les journaux de Berlin annonçaient, en attendant, sans commentaire et brièvement, l’ajournement du mouvement en France. Il n’est pas douteux que cette nouvelle ait provoqué une très grande surprise et une extrême confusion dans les rangs socialistes et ouvriers. »

L’Humanité donne ensuite une série de documents explicitant les positions des uns et des autres.
Ainsi, le dimanche 20, à la veille de la journée de grève du 21, on lit dans le Vorwaerts, organe du « vieux Parti » :
« Pendant que la classe ouvrière française a décidé de ne pas cesser le travail lundi, bien que ce soit là-bas que se trouvent, à la suite de la paix de haine dictée sous la présidence du maître absolu de la France, M. Clémenceau, les origines de la violation du droite de populations entières, l’assemblée générale des conseils d’ouvriers indépendants et communistes de Berlin a décidé de proclamer la grève lundi. La frivolité et le manque de scrupules de ces cercles en face des grands dangers économiques qui nous menacent, se sont montrés de nouveau. On ne veut pas que l’Allemagne puisse aboutir au repos. On veut que le peuple continue d’être toujours plus affamé. La production de marchandises est notre unique salut dans notre misère profonde, parce que nous ne pouvons payer les vivres que nous demandons à l’étranger que par notre travail et parce que nous ne pouvons sortir de notre épuisement total, retrouver notre force que par le travail. Cette grève est un nouveau crime contre le peuple allemand. Quiconque a encore la conscience et le sentiment de responsabilité envers sa famille et son peuple, n’a pas le droit de faire la grève lundi. Il faut que la classe ouvrière se détourne des fossoyeurs de son avenir, des communistes et des indépendants, il faut qu’elle se refuse à les suivre lundi. Nous sommes dans la misère la plus profonde. Devons-nous faire la grève jusqu’au suicide ? Non ! non ! non ! Ouvriers, camarades ! Lundi on ne fera pas grève ».
Et très concrètement le premier ministre Noske interdisait les démonstrations en plein air.

L’Humanité donne alors la réponse du journal des indépendants, Freiheit, du 20 juillet :
« Un coup contre l’Internationale !
Nous n’avons pas attendu cela, non ! Nous avons fait appel au prolétariat de Berlin pour une manifestation en faveur de l’Internationale. Nous avions l’intention de faire des réunions en plein air, d’abord parce qu’il n’y a pas de locaux assez grands pour contenir les masses. Nous avions l’intention de mener, communément avec le prolétariat international, la lutte contre la paix de violence, contre l’état de siège, contre la censure. Le gouvernement austro-allemand [10] a décidé d’appuyer la grève de démonstration des ouvriers, en donnant aux autorités l’ordre de considérer ce jour comme une journée de fête. Et le gouvernement allemand, auquel appartiennent deux tiers de socialistes – mais quels socialistes ! – n’a pas honte, et fait jouer l’état de siège contre une manifestation de solidarité internationale. Quelle honte ! Mais ils vont être obligés d’en rendre compte. Ce que leur Noske a fait est un coup contre l’Internationale. Voilà comme ils sont, les Schneidemanner, voilà comme il est, le parti de Noske [11]. Et l’Internationale devra se demander s’il se peut que dans l’avenir existe une communauté entre le parti de Noske et des socialistes. Nous pensons que la réponse ne sera pas douteuse. »

Il ne s’agit pas encore ici de la Troisième Internationale, qui va naître à l’appel des Bolcheviks russes, mais du mouvement international de solidarité des travailleurs.

En témoigne l’appel que publie l’Humanité des conseils d’ouvriers indépendants du grand Berlin (18 juillet) :
« Par cette grève générale doit se manifester la protestation unanime de la classe ouvrière contre la paix de violence de Versailles, contre l’impérialisme et la capitalisme, contre les mesures de violence prises par l’Entente à l’égard de la Russie soviétiste et de la Hongrie, contre les arrestations préventives et l’étouffement de la liberté de la presse, contre la contre-révolution et contre toutes les mesures de violence, appliquées par les gouvernements actuels envers le prolétariat révolutionnaire. Il s’agit de manifester pour la solidarité internationale, pour la lutte commune du prolétariat entier afin de conquérir le pouvoir politique, pour l’idée de la révolution mondiale et de l’émancipation socialiste des peuples. »

Autriche
On lit aussi dans l ‘Humanité du même jour :
« Plus grand encore sera la surprise à Vienne : malgré les adjurations de Frédéric Adler [12], qui avait fait adopter par le Kreisarbeiterat [13], dont il est le président, une décision appelant les ouvriers de Vienne à manifester lundi soir, mais sans chômer, les communistes ont fini par l’emporter sous l’impression produite par les nouvelles venant de Paris et annonçant la grève générale en France comme absolument certaine.
Le Kreisarbeiterat annula son premier vote et décréta pour le 21 juillet la grève générale. Dans une réunion des conseils d’ouvriers, à Vienne, un communiste s’est écrié que le 21 juillet constituait « le commencement de la révolution mondiale. »

« Au plan européen »
Suite de l’article de l’Humanité :
« La plupart des journaux n’avaient pas souligné que les organisations syndicales anglaises s’étaient formellement refusées à proclamer la grève générale, et que les cheminots italiens ne se montraient, eux aussi, pas disposées à chômer. En outre, tous les journaux avaient omis de dire que le mouvement, dans les pays de l’Entente, se dirigeait dans la pensée de ses organisateurs, en première ligne aussi contre la vie chère, tandis que les lecteurs avaient l’impression qu’il s’agissait d’un mouvement purement politique et exclusivement dirigé contre la politique de paix de l’Entente et contre le traité de Versailles. Des malentendus ont, de cette façon, été provoqués, qui pourraient avoir comme suite des déceptions que personne, certes, parmi les chefs du mouvement ouvrier français n’a désirées. »

On mesure l’abîme entre ces militants allemands et autrichiens, et le prudent réformisme de la C.G.T. française, à laquelle ils ne pardonneront pas ce qui fut reçu comme une trahison. On mesure aussi le fossé qui sépare les deux fractions de l’ancienne social-démocratie, et dont les conséquences seront dramatiques.

Italie


On lit dans le journal socialiste de Gramsci, le 19 juillet 1919, cet article que je traduis littéralement.

« 20-21 juillet
La grève générale du 20-21 sera éminemment révolutionnaire. Non parce qu’elle réussira a renverser l’Etat capitaliste (nous avons démontré que la conquête de l’État de la part des prolétaires adviendra seulement quand les ouvriers et les paysans auront créé un système d’institutions étatiques capables de remplacer les institutions de l’État démocratique – parlementaire), mais parce qu’elle initie une période de profonds bouleversements (remplacements) dans la structure économique actuelle. La crise de l’après-guerre commencera le 20-21. Jusqu’à présent les capitalistes, pressés par le gouvernement, ont concédé facilement : ils ont consenti à maintenir la production sur un plan antiéconomique pour éviter le chômage et la révolte des désespérés. Ils ne voudront plus continuer, ils ne pourront plus continuer. La grève deviendra la justification de toute une série de mesures de politique industrielle tendant à redonner à la production la capacité de dégager un profit sûr et abondant. Et naturellement les journaux feront porter sur les socialistes révolutionnaires la responsabilité des licenciements et des lock-out, et tenteront de rompre la formidable unité des prolétaires.
Il est donc nécessaire d’assurer pendant la grève le maximum de discipline et de cohésion. La grève devra se terminer le 21 à minuit. Les ouvriers communistes doivent être l’élément cohésif de cette discipline et de cette cohésion ; personne ne peut douter qu’ils ne soient pas des révolutionnaires, qu’ils ne soient pas des « pompiers ». Les ouvriers communistes savent que un mouvement international, aujourd’hui, signifierait seulement un renforcement de l’institution parlementaire, et une répression féroce dans les villes révolutionnaires semblables aux répressions de Noske à Berlin, de Mannerheim en Finlande, de Hoffmann à Munich en Bavière. Que peuvent opposer au Parlement les ouvriers et paysans communistes ? Aucune institution communiste n’est encore capable de remplacer en permanence et fortement le pouvoir du Parlement. Dans ces jours justement les ouvriers communistes doivent intensifier la propagande pour que le surgissement d’institutions communistes soit encouragé et que dans le plus bref délai advienne un Congrès national des délégués d’ateliers et de villages communistes en majorité. Alors l’on pourra parler de Révolution communiste, avec sérieux et responsabilité. Les communistes veulent précisément créer l’État des compétents et des responsables : ils doivent en toute occasion se maintenir lucides et froids, et ne pas se laisser transporter par l’exaltation et la superficialité (légèreté). Malheureusement, les États ne se créent pas avec l’héroïsme généreux et la passion : cela nécessite discipline, persévérance, cohésion, et mépris (dédain) pour les irresponsables. »

Dans son numéro du 26 juillet, un éditorial condamne l’acte de félonie et de déloyauté de la C.G.T française et des dirigeants du syndicat des cheminots italiens, qui ont abandonné, à la dernière minute, la manifestation prolétarienne de solidarité avec les Républiques soviétiques de Russie et de Hongrie. Mais il ne se borne pas à cette condamnation, et réfléchit longuement sur les formes que doit prendre dans les pays capitalistes la solidarité avec les Soviets, et la construction d’une force radicalement nouvelle. Je traduis : « Pour exercer cette action, il est nécessaire de développer nationalement et internationalement les organismes prolétariens qui sont apparus pendant la guerre ; il faut organiser l’Anti-État. »
Je reviendrai longuement à l’occasion sur cette vision gramscienne radicalement différente de celle de la conquête immédiate du pouvoir politique, sans que le régime n’ait été positivement subverti en profondeur.

Voici maintenant comment L’Humanité journal socialiste, 28 juillet 1919, rend compte de la grève en Italie, mais en page 3 seulement, signe d’un intérêt plutôt relatif :
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« Le prolétariat italien
Pour le socialisme International
Malgré les efforts prodigieux de la bourgeoisie pour faire avorter la grève générale de protestation contre les entreprises destinées à étouffer les tentatives de réalisation du socialisme qui, de la Russie et de la Hongrie, tendent à gagner du terrain vers l’ouest, le mouvement du prolétariat des 20 et 21 a été vraiment puissant.
On avait cependant tout mis en œuvre pour empêcher les ouvriers de participer à cette grandiose manifestation politique. Mais les moyens ordinaires : les mensonges répandus à torrents par la presse, les affiches perfides ou comminatoires couvrant les murs, les manifestes et les tracts distribués à profusion (car, pour cette besogne-là, l’argent ne manque jamais), étaient sans effet sur les travailleurs conscients qui sont très nombreux en Italie.
Quiconque a été en relations suivies avec le peuple italien sait que c’est un peuple très intelligent. Cette intelligence se manifeste d’ailleurs dans les classes bourgeoises comme dans les classes populaires : on a vu récemment, par les extraits de journaux reproduits par l’Humanité, que la bourgeoisie italienne ne s’était fait en réalité aucune illusion sur le caractère « démocratique » de la guerre, sur la guerre du droit, de la justice, etc. Dès qu’elle a vu que les désirs d’expansion et de conquête provoqués en elle par un développement économique rapide ne recevaient pas les satisfactions attendues, elle a montré qu’elle voyait parfaitement clair et, abandonnant soudait la rhétorique démocratique, elle a formulé sur le ton le plus âpre les critiques qui s’imposent à quiconque réfléchit.
De même, les prolétaires italiens, groupés autour du P.S et des associations ouvrières, ont la notion la plus claire de la solidarité prolétarienne internationale : ils savent que si l’on écrase les républiques communistes, la situation des travailleurs dans le monde entier en sera atteinte et l’avenir même du socialisme compromis ; ils savent que pour le prolétariat c’est ou l’émancipation ou l’esclavage, selon l’issue de la lutte. Et M. Nitti a beau leur dire que le gouvernement italien était le moins intéressé dans les affaires de Russie, et qu’il n’y avait dans le corps expéditionnaire qu’un nombre infime de soldats italiens, ils comprennent très bien que la question n’est ni locale ni nationale.
Essais d’intimidation
Aussi le gouvernement a-t-il eu recours à la menace armée et à l’intimidation. Et il a cherché à agir spécialement sur ces catégories d’ouvriers des services publics, dont le situation se rapproche de celle des fonctionnaires. La crainte de perdre certains avantages ou certains droits acquis, si minimes soient-ils, rend ces ouvriers hésitants devant les menaces de mise à pied. Il y eut des hésitations, chez les cheminots : les délégués qui se trouvaient à Rome se laissèrent circonvenir, ils influencèrent à leur tour leur Comité national ; mais l’organisation principale des cheminots, qui siège à Turin, réagit énergiquement, remplaça les délégués défaillants, fit confirmer à nouveau la résolution de grève. Tout cela se passait au dernier moment, en deux jours de temps, dans la fièvre des derniers préparatifs.
Le grand coup.
Le 19, tout était prêt, quand, le soir, vint le grand coup.
Tous les journaux bourgeois publièrent en lettres énormes la résolution prise par la C.G.T. française. Pour mieux corser les choses, ils falsifièrent le télégramme, et firent croire que la C.G.T priait les organisations italiennes de l’imiter, pour renforce l’Internationale (sic), alors que le télégramme disait simplement que le mouvement français était suspendu pour des raisons internes, et exprimait la solidarité avec les Italiens.
Naturellement, toute la presse bourgeoise éleva aux nues la sagesse de la C.G.T. française ; on fit l’éloge de son patriotisme ; on la loua de comprendre qu’elle devait continuer la guerre à l’Allemagne sous la forme de rivalité économique – comme s’il se fût agi de cela.
La grève quand même.
Quelques catégories de travailleurs des transports, comme ceux des chemins de fer de l’Etats, ainsi que les services connexes des postes et télégraphes, ne chômèrent pas. Mais, dans l’industrie, dans le commerce, la grève fut générale dans presque tous les centres importants, et dans beaucoup de régions, les travailleurs de la terre abandonnèrent les champs.
Qui n’a pas assisté à une grève générale dans une ville italienne ne peut se faire une idée du caractère absolu de la cessation du travail et de l’interruption de la vie normale : tout est fermé, aucun service ne fonctionne. C’est le prolétariat qui montre à la bourgeoisie que s’il se croise les bras, elle est réduite à l’impuissance complète et peut mourir de faim.
C’est en vain que l’on arrêta en masse syndicalistes et socialistes, en vain que l’on se livra à un déploiement énorme de forces et que l’on installa des mitrailleuses aux carrefours ayant une importance stratégique, en vain que l’on divisa Milan en secteurs placés chacun sous le commandement d’un général, et que l’on plaça sur des tours des signaux pour les aéroplanes : la grève général eut lieu.
A Bologne et dans la province, l’abstention du travail a été générale, et les paysans mêmes ont quitté les champs. A Gênes, la vie du port a été complètement paralysée. A Ravenne, la campagne a été désertée ; en ville, l’éclairage même a été interrompu. Sans le va et vient des militaires, Florence eût paru une cité morte.
A Alessandria, à Mantoue, à Novare, à Brescia, partout la grève, partout des réunions où les orateurs exposèrent la signification de cette puissante manifestation politique.
L’attitude du ministère Nitti qui, cette fois, a donné des gages aux partisans de la manière forte, a rallié autour de lui tous les partis bourgeois, coalisés de nouveau ouvertement contre les socialistes, a fait s’évaporer les illusions de ceux qui croyaient à la « modération » des giolitiens [14] et étaient tentés de ne pas les mettre sur le même rang que tous les autres adversaires du socialisme.
Jacques MESNIL. » [15].

Il est significatif que le journal relègue en pages intérieures cet article d’un proche des minoritaires, concernant un événement qui ne peut qu’être reçu en critique de la C.G.T française.

On peut lire en dessous de l’article de Mesnil cette brève :
« Un article de Serrati [16]

Dans l’Avanti du 24 juillet, Serrati a publié un article dans lequel il qualifie sans ménagement ce qu’il nomme la volte-face des dirigeants de la C.G.T. Il dit que la grève du 21 juillet avait avant tout la signification d’une manifestation en faveur des révolutions socialistes et que la chute d’un simple ministre du ravitaillement n’affaiblissait en rien son caractère d’urgence.
Serrati a ajouté : « Quant à nous, satisfaits d’avoir accompli intégralement notre devoir d’internationalistes, vibrants se solidarité vraie pour les prolétaires de tous les pays, nous nous sentons renforcés par l’attitude de la C.G.T. dans la conviction que nous avons bien fait d’abandonner la seconde Internationale, agrégation de groupes et de tendances sans vibration d’idéalité. »
On le voit, le parti socialiste italien est profondément pénétré par un courant révolutionnaire original, mais aussi par un puissant courant réformiste. Ces divisions apparaîtront bientôt au grand jour.

Bref, l’épisode de la grève internationale lancée, puis abandonnée par la très réformiste CGT française a été le révélateur, si besoin était, des tensions qui traversaient le mouvement ouvrier et aboutiront bientôt à la cristallisation d’un courant réformiste et d’un courant révolutionnaire.

Notes

[1Quelle ironie de lire presque cent ans après ces recommandations qui sont toujours celles de la gauche de la gauche !

[2Rappelons que le 1er mai n’était pas jour de congé, et qu’il était une journée de lutte ; à Paris, la police et l’armée créèrent des incidents sanglants contre une puissante manifestation de 100.000 syndicalistes

[3Député socialiste, dirigeant de l’Humanité

[4Répression sanglante des grèves ouvrières et du mouvement des vignerons, en 1906-1907

[5Georges Mandel était chef de cabinet de Clémenceau

[6Bel exemple de réformisme plus que prudent, et pour l’heure sans lendemain

[7Militant socialiste et journaliste à l’Humanité. Cachin lui a passé le marron chaud qui désavoue son article de la veille

[8Courant socialiste pacifiste qui s’était séparé de la social-démocratie belliciste avant la fin de la guerre, et qui, sans aller jusqu’au spartakisme communiste, œuvrait pour une Allemagne démocratique et sociale

[9La social-démocratie, alors au pouvoir

[10Désignation de l’Autriche réduite par le traité de Versailles à sa zone de langue allemande

[11Noske avait brisé dans le sang l’insurrection spartakiste

[12Vice président du Parti social démocrate ; en 1916, il avait assassiné un ministre partisan de la poursuite de la guerre ; la révolution de 1918 l’avait sorti de prison

[13Conseil ouvrier

[14Giolitti, président du Conseil

[15Jean-Jacques Dwelshauvers, alias Jacques Mesnil, né à Bruxelles en 1872, critique d’art et grand connaisseur de la culture italienne ; de formation libertaire, il s’oppose à l’Union sacrée

[16Serrati est dirigeant du journal socialiste Avanti depuis l’exclusion de Mussolini en 1914

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