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Montaigne, de quel lieu êtes-vous ?

dimanche 21 juillet 2019, par René Merle

Quid du relativisme de Michel Eyquem ?

Citations ? Je sais, on peut tout faire dire à un auteur à partir d’une citation isolée, et corrélativement on peut illustrer une position personnelle, par la citation d’un auteur qui n’en peut mais… Je me risque quand même à une citation de Montaigne [1] dont je respecte la graphie originale.

« Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et avons la veuë racourcie à la longueur de notre nez. On demandoit à Socrates d’où il estait. Il ne respondit pas : « D’Athenes », mais : « Du monde ». Luy, qui avoit son imagination plus plaine et plus estanduë, embrassoit l’univers comme sa ville, jettoit ses connoissances, sa societe et ses affection à tout le genre humain, non pas comme nous qui ne regardons que sous nous. Quand les vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l’ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pepie en tienne des-jà les Cannibales. A voir nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prent au collet, sans s’aviser que plusieurs pires choses se sont veuës, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant ? »

En un temps où, pour qui en désire et même pour qui n’en désire pas, les événements du monde entier sont instantanément sous nos yeux, ce point de vue peut paraître tout à fait anachronique.
Et pourtant !... Je regarde quotidiennement les informations télévisées françaises et italiennes, et je ne peux que constater que, au-delà des grands titres internationaux, c’est le nombrilisme national qui règne. Chaque jour, une masse d’informations italiennes échapperont à jamais aux Français, et vice-versa. Et encore sommes-nous voisins. Mais je ressens encore plus cette sorte d’incommunicabilité si je regarde par exemple une chaîne péruvienne, ou une chaîne mexicaine…

L’extrême facilité actuelle des voyages a lancé nos compatriotes aux quatre coins du monde. Mais, s’ils voient des paysages, des monuments et apprécient des atmosphères, combien de touristes feront l’effort de s’informer sur le présent du pays ? On peut ramener « sa » vidéo de Machu Picchu sans se soucier le moins du monde du Pérou d’aujourd’hui…
Indifférence voyageuse qui peut se résumer par la curieuse formule : « cet été, j’ai fait le Pérou » [2].

Le jugement de Montaigne tient toujours, d’une certaine façon.
Mais quid de son relativisme ? Certes la guerre civile de son temps, tout affreuse qu’elle était, pouvait apparaître comme un épisode banal dans les grandes tueries passées, présentes et à venir qui secouent notre monde. Fallait-il pour autant ne pas s’y engager ? Montaigne, on le sait, ne prit pas parti. Ou plutôt il prit le parti de l’obéissance à la Monarchie et du dépassement (par le compromis) des luttes civiles et religieuses. Juste milieu qui allait en fait dans le sens de l’Histoire, mais qui ne saurait, hier comme aujourd’hui, cautionner tous les enfermements dans nos tours d’ivoire...

Notes

[1Les Essais, Livre I, chapitre XXVI

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