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"Music –Hall", par Léon Werth

mardi 23 juillet 2019, par René Merle

Cette mémoire révoltée qui ne peut advenir…

Sur Léon Werth et son expérience de la guerre, une guerre dans laquelle il a cru de son devoir de s’engager et qui a fait de lui, plus que jamais, un pacifiste, cf. : "Clavel soldat" – La déclaration de guerre (1914).

Voici, dans le quotidien socialiste l’Humanité, 24 juillet 1919, quelques lignes, terribles à leur façon, sur l’immédiat après-guerre.

« La toile de fond est floue et la perspective en est si insolente, si loin prolongée, si en trompe-l’œil qu’elle en semble acrobatique et donne le vertige. Elle représente, en couleurs de bonbons anglais, des feuillages genre Trianon, une allée droite montante, oh terriblement montante, une fontaine à gradins et vasques, des allées courbes où une statue semble un bâton de craie égaré dans une boîte de draps.
La lumière des projections se meurt d’un bout de la scène à l’autre, comme la lame que le bourreau fait tournoyer dans l’espace pour une décapitation. Cette lumière explorante se marie à la lumière fixe de herse et rampe. Ainsi à un confluent, une eau ardente pénètre une eau calme. La double lumière noie et ronge la toile de fond plus qu’elle ne la révèle. Les arbres, les feuillages, les gradins et les vasques se morcèlent sous cette clarté vitrifiante, comme des cailloux au fond de l’eau. La laideur du décor disparaît. La lumière sauve ce monde de toile peinte. Elle le sauve en l’anéantissant, en l’éparpillant. On ne voit rien que l’éblouissant rectangle de la scène, rien que la lumière qui semble endiguée dans ce rectangle, qui peut-être en va jaillir et va tout inonder.
Rien que ce lac rectangulaire de la lumière, rien que la lumière, rien d’autre dans tout l’espace limité par les portants, rien d’autre… Cependant mes yeux, qui s’accoutument, distinguent soudain, couchée et flottante, comme un objet entre deux eaux, une sorte de coupe en or qui brille plus terriblement encore que la lumière environnante, où se précipite la lumière et d’où la lumière rebondit. En un point de la scène, à hauteur d’homme, ce rond d’or est en suspension, sans support.
C’est l’orifice d’un cornet à piston. Et maintenant, comme on découvre des monstres au fond de la mer, je reconnais l’homme à la veste rouge qui souffle dans l’instrument. Et plus loin, un nègre en redingote verte, assis, rêveur, sur un piano à queue. Et une jeune femme dont la perruque est trop blonde et la robe trop rose, secoue ses mains sur le clavier, comme si elle voulait en détacher des gouttes d’eau.
On n’entend pas le piano, d’ailleurs. Et les sons qui viennent à l’oreille, on n’en entend de tels que dans les gares et dans les ports. Et ils font penser à des caprices de locomotives, à des confidences de remorqueurs, du temps que les machines parlaient. Musique d’une drôle de couleur, me dit l’esthète : rouge andrinople, jaune crottin, noir réglisse.
Le numéro est terminé. La rumeur de la foule qui capitonne la salle enveloppe l’orchestre ordinaire, qui va comme un gros cheval, au petit trot, et la voix de la diseuse. La diseuse a des gestes ronds qui se terminent en pointe. Sa chanson est obscène. Le public rit. Il rit poliment à cette obscénité rituelle. Je me demande s’il n’y a pas un Suisse, avec une hallebarde, qui l’avertit quand il faut rire. La chanteuse a chanté deux chansons, l’une obscène et l’autre égrillarde. Elle revient pour la troisième. Et, comme s’il voulait percer et fendre la rumeur accrue de la salle, l’orchestre tire avec énergie sur les sons, pour un démarrage rapide. Et la chanteuse, bras dressé, index détaché, lance :
C’est lui qui l’a gagnée la guerre
Le poilu, le soldat français…

On ne peut dire que la salle s’exalte. Le Suisse qui, tout à l’heure, lui ordonnait de rire au couplet cochon, l’invite cette fois à accompagner au refrain. Elle accompagne. Mais elle ne part pas en lame de fond. Ce sont de petites vagues qui, ici et là, clapotent au refrain. La foule reste tassée sur les fauteuils. Le Suisse n’ordonne de se lever que si on joue la Marseillaise. Et, au promenoir, un grand Américain penché vers une jeune femme trop semblable à la Parisienne des illustrés, lui demande avec autorité :
— Où ?... Chez vous ?... A l’hôtel ?...
Oserai-je l’avouer ? Je n’éprouvais aucun malaise dans ce grand music-hall. Je me sentais un point perdu, isolé dans cette masse bien serrée, fluctuante et clapotante, dans cette masse humaine où se coagulent pour quelques heures des bourgeois, des soldats et des filles, dans cette masse qui ouvrait nos yeux à tout éclat de lumière, nos oreilles à tout éclat de bêtise. Lourdement, elle se balançait près de moi, comme le zèbre des jardins zoologiques derrière ses grilles. Je pouvais, dans sa rumeur, céder, selon mon choix, à la méditation la plus nue ou revivre le plus effacé des souvenirs. Je pouvais refaire un monde à mon usage ou bien me retrouver moi-même dans la résurrection d’une minute déjà lointaine. Et je pensais aussi que, dans cette salle d’attente, d’autres hommes peut-être venaient chercher autre chose que le spectacle, venaient chercher on ne sait quoi, eux-mêmes, peut-être…
Mais la chanteuse a chanté :
C’est lui qui l’a gagnée la guerre
Le poilu, le soldat français

Un fredonnement de complice politesse lui répond. La couplet au poilu provoque la même sorte d’approbation que le couplet cochon. Approbation impérieuse, évidente, respirable. La foule reconnaît ses dieux de foule, passe sans gêne de l’un à l’autre et les mélange dans un culte vague. Elle les reconnaît, comme elle reconnaîtrait Mayol ou Dranem ou un général célébré par les journaux.
C’est lui qui l’a gagnée la guerre
Le poilu, le soldat français

Couplet cochon, couplet au poilu… ainsi les messieurs distingués opposent et mêlent dans leurs vers l’amour et la mort.
C’est lui qui l’a gagnée la guerre
Le poilu, le soldat français

Les fééries que tout à l’heure l’électricité répandue révélait à es yeux, la méditation où je m’abandonnai, — la foule et l’orchestre me berçant comme un roulement de train, — mon assoupissement près de la foule, en elle et ces élans soudains loin d’elle, si loin d’elle… tout cela disparut. Je regardai avec haine les visages hébétés les plus proches de moi. Il me sembla que la chanteuse avait, d’un souffle, anéanti le spectacle et ses lumières. Et je ne vis plus qu’un spectacle, un spectacle réel : la cadavre de Rouille, paysan que j’aimais, qui mourut à la guerre et qui n’y crut pas.
Léon WERTH. »

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