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Engels et le meeting pour la Pologne, Londres 1847

jeudi 25 juillet 2019, par René Merle

Démocratie et lutte des classes ?


En 1847, le jeune Engels (il est né en 1820) collabore au journal démocrate de Ledru-Rollin et Flocon La Réforme. Les articles du journal ne sont pas signés, mais on attribue communément à l’ami de Marx cet article du 5 décembre 1847, paru en première page : Engels, venu de Paris où il vivait alors, était à Londres pour représenter les communistes allemands de la capitale française au second congrès de la Ligue des Communistes, née de la Ligue des Justes. Rappelons que de ce congrès naîtra le Manifestedu Parti communiste, publié en 1848. De son côté, le jeune Marx (né en 1818) était venu de Bruxelles, (où il résidait depuis 1845 après son expulsion de Paris), pour participer au même congrès.
Il n’est pas question à propos de cet article d’Engels de rappeler ce que fut le chartisme, ni quels furent avec lui les rapports de Marx et d’Engels. Je renvoie aux nombreux et pertinents travaux qui en traitent. Je veux seulement souligner ce que put être pour un lecteur français de 1847, parfaitement ignorant jusqu’alors de Marx, d’Engels et de leur idéologie, la découverte du lien que les deux hommes nouent entre lutte pour la démocratie et lutte des classes, ainsi que le rôle privilégié (bientôt démenti par l’Histoire) qu’ils attribuent à cet égard à l’Angleterre déjà industrialisée et au prolétariat anglais.

« On nous écrit de Londres, 30 novembre :
Cher citoyens,
Je suis arrivé hier au soir, juste à temps pour assister au meeting public convoqué pour la célébration de l’anniversaire de la révolution polonaise de 1830. J’ai assisté à beaucoup de réunions semblables, mais jamais je n’ai vu un enthousiasme si général, un accord si parfait et si cordial entre des hommes de toutes les nations. [1]
La présidence avait été offerte à M. Harncott, ouvrier anglais.
Le premier discours du celui de M.Ernest Jones [2], rédacteur du Northern Star [3] qui, tout en se prononçant contre la conduite de l’aristocratie polonaise dans l’insurrection de 1830 [la noblesse nationaliste défendait ses privilèges féodaux, que combattait la paysannerie], applaudit vivement aux efforts qu’a faits la Pologne pour se soustraire au joug de ses oppresseurs. Son discours brillant et énergique fut vivement applaudi.
Après lui, M. Michelot prononça un discours en français [4].
M. Schapper, allemand, lui succéda [5]. Il annonça au meeting que l’Association démocratique de Bruxelles avait délégué à Londres M. Marx, démocrate allemand et l’un de ses vice-présidents, pour établir des relations de correspondance entre la Société bruxelloise et la Société des démocrates fraternels de Londres [6], et aussi pour préparer la réunion d’un congrès démocratique des différentes nations de l’Europe.
M. Marx, en se présentant, fut accueilli par les applaudissements prolongés de l’assemblée.
Dans un discours allemand, traduit par M. Schapper, M. Marx déclare que l’Angleterre donnerait le signal de la délivrance de la Pologne. La Pologne, a-t-il dit, ne sera libre que quand les nations civilisées de l’Europe occidentale auront conquis la démocratie. Or, de toutes les démocraties de l’Europe, la plus forte, la plus nombreuse, c’est celle de l’Angleterre, organisée sur toute l’étendue du pays. C’est en Angleterre que l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est le plus développé, que la lutte décisive entre les deux classes de la société devient de plus en plus inévitable. C’est donc en Angleterre que commencera, selon toute probabilité, le combat qui se terminera par le triomphe universel de la démocratie et qui brisera aussi le joug de la Pologne. C’est de la victoire des chartistes anglais que dépend le succès des autres démocrates européens. C’est donc par l’Angleterre que sera sauvée la Pologne. [7]
M. Harney [8], rédacteur en chef du Northern Star, a ensuite remercié les démocrates de Bruxelles de ce qu’ils s’étaient adressés tout d’abord aux démocrates de Londres, en ne tenant aucun compte des avances faites par les bourgeois de la Ligue internationale de Londres, société fondée par les freetraders, afin d’exploiter les démocrates étrangers dans l’intérêt du libre-échange, et pour faire concurrence à la Société des démocrates fraternels, composée presque exclusivement d’ouvriers.
M. Engels, de Paris, démocrate allemand, a ensuite déclaré que l’Allemagne avait un intérêt particulier à l’affranchissement de la Pologne, parce que des gouvernements allemands faisaient subir leur despotisme à une partie de la Pologne. La démocratie allemand devrait avoir à cœur de faire cesser cette tyrannie, qui est une honte pour l’Allemagne.
M. Tedesco, de Liège [9], dans un discours énergique, a remercié les combattants polonais de 1830 pour avoir hautement proclamé le principe d’insurrection. Son discours, traduit par M. Schapper, a été chaleureusement applaudi.
Après quelques paroles de M. Charles Keen, le colonel Oborski a répondu au nom des Polonais.
M. Wilson, ouvrier anglais, qui par son opposition vigoureuse a tout récemment presque entraîné la dissolution d’un meeting de la ligue internationale, a, le dernier, harangué l’assemblée.
Sur la proposition de MM. Harney et Engels, trois salves d’applaudissements ont été décernées aux trois grands journaux démocratiques de l’Europe : la Réforme, le Northern Star et le Journal allemand de Bruxelles [10] ; sur la proposition de M. Schapper, trois groans [11] ont été décrétés aux trois journaux anti-démocratiques : le Journal des Débats, le Times, et la Gazette d’Augsbourg.
Le meeting s’est terminé au chant de la Marseillaise, chantée par toute l’assemblée, debout et la tête découverte. [12] »

Notes

[1Londres était le refuge d’innombrables exilés politiques venus de toute l’Europe

[2Leader chartiste, proche de Marx

[3Le grand journal chartiste

[4Jean Juin, dit Michelot, ex prêtre et repris de justice, infiltré comme mouchard chez les démocrates français exilés à Londres

[5Karl Schapper, militant communiste, alors proche de Marx. Ce révolutionnaire « professionnel » avait été emprisonné, puis expulsé de France, après sa participation à l’insurrection blanquiste de 1839. Il vivait à Londres

[6Les Fraternal Democrats réunissaient depuis 1845 la gauche chartiste (Harney, Jones), des membres – essentiellement allemands - de la ligue des Justes qui deviendra en 1847 la ligue des Communistes, et des révolutionnaires émigrés d’autres nationalités. L’association voulait nouer des rapports avec les mouvements démocratiques européens

[7Marx devra bientôt abandonner cette vision a priori évidente d’un choc de classes majeur dans le pays le plus industrialisé : alors que les potentialités révolutionnaires européennes sont brisées par les répressions de 1849-1851, l’échec du chartisme anglais ouvre la voie à un trade-unionisme prudemment réformiste, dont la finalité n’est pas l’affrontement de classes décisif. Marx s’attachera alors à l’étude du mode de production capitaliste, et jettera plus tard les bases de la Première Internationale Ouvrière

[8George Julian Harney, leader chartiste proche de Marx

[9André Tedesco, avocat à Liège, auteur du Catéchisme du prolétaire ; il changera plus tard de camp

[10Deutsche-Brüsseler Zeitung, le journal bihebdomadaire de l’association bruxelloise animée par Marx. Son lectorat germanophone mêle radicaux, socialistes et communistes. Il publiera le 9 décembre 1847 le texte des interventions londoniennes de Marx et d’Engels.

[11Grognements de désapprobation

[12La Marseillaise est alors l’hymne de tous les démocrates européens

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