Categories

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > France > Fernand Després salue Gaston Couté

Fernand Després salue Gaston Couté

vendredi 26 juillet 2019, par René Merle

Le souvenir de Couté dans la presse communiste, 27 ans après sa mort,


gravure de P. Jacob-Hians qui illustre l’article de l’Humanité

On peut lire dans le quotidien communiste L’Humanité, 20 avril 1938, cet article de Fernand Després saluant Gaston Couté [1880-1911].
Né en 1879 à Ouzouzer le marché, Loir-et-Cher, Després [1879] était une figure anticonformiste et révolutionnaire originale dans la presse communiste de l’après-guerret( : ouvrier cordonnier passé au journalisme, opposant à l’Union sacrée de 1914, pacifiste et pour cela condamné, militant libertaire et syndicaliste révolutionnaire devenu fidèle journaliste communiste... Il fut ami de Couté, qu’il avait connu au Journal du peuple, du célèbre libertaire Sébastien Faure et qu’il avait ensuite retrouvé à la Guerre sociale de Gustave Hervé.

L’Humanité, 20 avril 1938
" Gaston Couté Poète de la Terre
Le deuxième volume de La chanson d’un gas qu’a mal tourné, de Gaston Couté, vient de paraître aux éditions Eugène Rey. Il est orné d’un beau frontispice de P.Jacob-Hians où les amis du poète beauceron retrouveront l’image fidèle de ses vingt ans.
J’ai parcouru avec joie cet ouvrage de l’ami disparu. La plupart des chansons sont inédites. Elles ont le même accent – qui n’appartient qu’à Couté – de tendresse pudique et de révolte. Elles sortent de la même veine que le précédent ouvrage. Gaston Couté, poète de l’Orléanais, est également celui de la paysannerie française, des éternels Jacques, victimes de l’âpreté des maîtres.
Le volume s’ouvre sur les Bohémiens. Ces nomades ont bien pillé bois et champ du paysan, mais le plus grave c’est que dans la roulotte il y avait une « garce si jolie »
Avec sa longu’crinièr’ fleurie
Comme un bouquet de soucis roux

et qu’il ne la reverra plus !
Ensuite, c’est la plaintive romance d’un « gas « du tour de France qui, rentrant au « bourg d’enfance »
Où nichent ses amours,
trouve la place prise par un voisin.
La Chanson du braconnier de Sologne est plus sombre encore. Dans les nuits sans lune, sous les sapinières profondes, il rampe le carnier plein, pensant dans la ténèbre à sa femme qui l’attend :
J’aime la Françoise qu’est blonde !
Faut pas voir tout en noir.

Par une nuit de poix et d’angoisse, un garde survient. Le hors-la-loi lui règle son compte. Tragédie nocturne.
Il est, heureusement, d’autres tableaux campagnards :
Belle, en songeant à tes yeux frais,
Mon geste fendant l’aube monotone,
Entre les creux et les guérets
Je fais mes semailles d’automne !
Mon grain est sain, mon grain est lourd,
Les sillons sont pleins de mystère…
J’ai mis mon cœur dans ton amour
Comme un grain de blé dans la terre.

Dans Cantique païen, le poète rustique s’adresse à
Notre-Dame des Sillons
Dont les anges sont les grillons

pour lui dire, repentant d’être allé vers la ville, où il a
…langui comme un brin de blé
dans la friche morte
« Je reviens, ayant rejeté
Mes noirs tourments de révolté,
Mes haines de Jacques.

Ce retour à la terre n’eut point lieu, et si Couté rêva souvent de s’évader de la ville où il gagnait son pain, il ne se fixa jamais longtemps sur son coin de terre.
Ce poète, original et robuste, naquit loin des cénacles où se font les réputations. Il était exempt d’ambition et de vanité. Ce fils de la terre en traduisit avec éloquence les émotions, les emportements, les aspirations. Sur le pavé parisien, sa révolte originelle trouva cependant un terrain propice. Il réalisa en grand poète une œuvre abondante, riche, vibrante, toute remplie de ses nostalgies et de ses souffrances, de ses désirs et de ses colères.
Poète agreste et patoisant, il a suscité, au cours de sa rapide existence, de ferventes admirations qui se prolongent jusque dans les générations d’aujourd’hui. Son style, à la fois savant et familier, s’avère ainsi d’une qualité solide. Au cours de son destin bref, traverse d’orages, il fit preuve de la vertu la plus rare : il se montra, en toutes circonstances, un caractère.
Philosophe épris de liberté, contempteur des préjugés, sensible à tous les souffles de la terre, la vie et l’amour, les arbres et les rivières, les fleurs et les champs constituaient le « climat » de ses strophes, tour à tour sentimentales et vengeresses.
Il exprima avec puissance les élans du cœur, les tendresses et les fureurs des gueux, les revendications des éternels écrasés.
Je l’ai vu, aède adolescent, à ses débuts montmartrois. Hardi, narquois, il était plein d’élans et de révoltes et déjà très maître de son art. Mais la vie citadine fut vite inclémente au petit paysan de Meung-sur-Loire. Farouchement indépendant, incapable de concessions, il ne trouva pas sur son chemin une tendresse féminine durable, qui l’eût sauvé, peut-être…
Il me confia, un jour, qu’il avait préféré rompre une liaison que de subir des scènes et d’aliéner sa liberté.
Interprète pénétrant, inégalé, de ses propres poèmes, d’une qualité exceptionnelle, il connut de vifs succès qui ne le grisèrent point. Je l’ai revu dans divers cabarets du Quartier Latin, au Grillon, aux Noctambules, et à Montmartre où il avait conquis une place bien à part. Quelle secrète tristesse l’avait rendu amer ? Avait-il le sentiment d’un destin manqué ? Toujours est-il qu’il s’isolait de plus en plus dans son chagrin et dans son amertume. Il était prématurément vieilli et las. Son visage blême, aux traits ravinés, restait souvent pensif. Il promenait sur les êtres et les choses le regard de ses vastes yeux noirs. Dans les cercles d’amis, le douloureux garçon s’animait joyeusement, riait parfois. Il avait inspiré quelques amitiés sûres auxquelles il tenait beaucoup. Il portait des jugements d’une remarquable équité qui lui méritaient notre confiance.
Lorsque venait l’époque des moissons, une invincible nostalgie le ramenait à la glèbe natale. « Nous en avons tellement besoin », me disait-il. Et comme un prisonnier libéré, il aspirait avec ivresse l’air parfumé des plaines. Je me suis promené en sa compagnie aux bords des Mauves, claires rivières du val de Loire, et parmi les villages beaucerons où ses jeunes ans s’étaient écoulés. Il s’y trouvait dans son élément naturel. Il se détendait. Il cessait presque d’être l’homme meurtri, sans illusions, sans espérances qu’ont bien connu ses compagnons de cabaret, ceux qu’il retrouvait, après leur tour de chant dans un bureau de tabac de la rue Fontaine, ou dans les débits nocturnes des Halles. Homme droit, véridique, sincère jusqu’au cynisme, adversaire des abdications et des reniements, il était partisan d’une vie simple et saine. Il avait la pudeur de sa misère. Jamais personne ne l’a entendu exhaler la moindre plainte.
Les cabarets de la Butte étaient en pleine décadence. Non seulement on n’y entendait plus les chants humains de colère et de révolte de Jules Jouy, Jehan Rictus, Maurice Boukay et Xavier-Privas, mais la verve des chansonniers ne s’exerçait plus qu’à l’encontre de la C.G.T ou des hommes d’extrême-gauche. Le nationalisme coulait à pleins bords. Un poète de la conscience et du talent de Gaston Couté n’avait plus son emploi sur ces tréteaux de la réaction. Je le découvris dans une brasserie de l’avenue de Clichy où se réunissaient des poètes et des journalistes. Il consentit à écrire chaque semaine pour la Guerre sociale, une chanson d’actualité. [1] Il vivait à cette époque sur la place du Tertre où les bruits de la ville arrivaient amortis.
Miné par la maladie, pressentant sa fin prochaine, il s’isolait du monde et c’est à l’hôpital Lariboisière qu’il mourut, un jour d’été, tandis que les épis mûrissaient dans la plaine beauceronne.
Fernand DESPRES. "

Notes

[1C’est Desprès qui l’incita à écrire dans le journal de Gustave Hervé, violemment antimilitariste et très proche du syndicalisme révolutionnaire. Couté, décédé en 1911, ne participera donc pas du tournant nationaliste d’Hervé, qui amena l’ex-révolutionnaire intransigeant à soutenir l’Union sacrée, puis, comme Mussolini qu’il salua, à virer au fascisme après la guerre.

Répondre à cet article