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Mauvais prof ?

vendredi 26 juillet 2019, par René Merle

la barrière du handicap

J’ai commencé à enseigner en 1957, lesté de savoir certes, mais pas d’un savoir faire pédagogique totalement absent de notre formation d’alors.
Il ne me restait plus qu’à jouer, comme la plupart de mes congénères du temps j’imagine, de cette théâtralité sincère qui accompagnait et permettait la transmission du savoir à des jeunes gens. Et qui dit jeunes gens dit public non malléable, observateur, distant, ironique souvent, avec lequel il convient d’établir le contact, sans tomber dans l’autoritarisme imbécile ou dans la démagogie du copinage. Bref « théâtralité » fragile et constamment remise en cause. Théâtralité qui fait que, que l’on réussisse ou que l’on échoue, on ne peut s’en prendre qu’à soi.
Bien différent fut, je le présume, le sort de mes anciens condisciples de l’école normale d’instituteurs qui se retrouvaient devant des enfants et en tiraient peut-être, (j’ai pu le constater dans nos rencontres ultérieures, et encore plus dans le contact avec des générations précédentes), un sentiment de confiance en soi, voire d’assurance autoritaire (bienveillante certes la plupart du temps). Ne voyez pas malice à ce propos, je suis fils et beau fils d’institutrices et d’instituteurs…
Dans ma carrière de professeur, j’ai conscience que j’ai pu apporter, intéresser, irriter ou laisser indifférents les jeunes gens dont j’avais charge. Mais, à partir de 1967, ils ne pouvaient pas deviner que la naissance d’une enfant handicapée était venue parasiter à jamais cette « théâtralité » enseignante, de plus en plus rodée, mais constamment renouvelée au gré des changements d’établissements et de classes. C’était un écartèlement que d’enseigner à des jeunes gens qui ont la vie ouverte devant eux, et les pleins moyens de la vivre, et de comparer cela au destin d’une enfant que le handicap coupe des autres, et de la vraie vie. En dépit des pronostics blasés de « spécialistes » en psychologie dont les pronostics étaient consternants [1], il a fallu des années et des années de patience et d’inquiétudes, des années de contacts avec de vrais psychothérapeutes, pour que se mettent en place des fonctions que les enfants du même âge avaient acquises depuis longtemps, la marche, l’équilibre, la parole, mais pas l’autonomie, bref pour que la vie vraiment éclose, mais dans la dépendance du rapport familial et du rapport institutionnel.
Alors, et j’en reviens au métier de professeur, j’ai conscience que j’ai souvent dû apparaître un « mauvais prof » à des parents qui venaient s’enquérir d’une mauvaise note ou d’une baisse de niveau de leur enfant, auxquels je disais : « tant qu’ils ont leur tête et leurs jambes, tout va bien, ne vous faites pas de souci pour vos enfants ; la vie est à eux, et les mauvaises notes un jour ne seront plus que souvenirs ».
Bref, la barrière du handicap a peut-être été utile en définitive, car elle m’a amené, non pas à être jaloux la santé de mes élèves, mais à les inciter à profiter vraiment de leur existence et de leur autonomie.
Barrière du handicap qui a pu aussi engendrer, dans le relationnel, prise de distance avec certains des adultes qui vivaient dans "la normalité". Bref, barrière qui nous a isolés de pas mal de gens, pour éviter leur "regarder ailleurs" gêné. Mais ceci est une autre histoire.

Notes

[1Je me souviens en particulier du jugement sans appel et sans perspective d’évolution tombant d’un « humaniste » aujourd’hui encensé par les médias, jugement heureusement démenti, mais pas grâce à lui

1 Message

  • Mauvais prof ? Le 27 juillet à 05:27, par Gérard Pavillon

    Pour avoir été votre élève en 68-69, je peux vous dire que vous avez alors rempli pleinement votre rôle dans l’enseignement de la philosophie et également en guidant discrètement mais fermement un adolescent qui se débattait dans des projets multiples.

    Donc mauvais prof, surement pas…

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