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Augustin Thierry : Oc, la patrie perdue ?

samedi 27 juillet 2019, par René Merle

À nouveau, une salutaire démystification

Cf/ : Augustin Thierry et "l’histoire de France" avant les Robertiens

Nous l’avons vu dans l’article précédent, Augustin Thierry [1795] publia ses Lettres dans le quotidien libéral Le Courrier Français, en 1820, avant de les réunir en ouvrage en 1827 :
Augustin Thierry, Lettres sur l’histoire de France pour servir d’introduction à cette histoire, Paris, Sautelet, Ponthieu, 1827.
On lira ci-dessous deux extraits qui fourniront aux renaissantistes de langue d’oc du siècle, matière à fierté "nationale" et à nostalgie victimaire, sur le thème de la Patrie perdue. (Précisons que Thierry n’était en rien méridional).
Il s’agit ici du thème de base : l’existence de l’indépendance médiévale d’un chapelet d’états de langue d’oc, économiquement et culturellement avancés, et la perte catastrophique de cette indépendance par la conquête française.

" Lettre XII. Sur l’expulsion de la seconde dynastie franke. [1]
À la fin du Xe siècle, les pays de la langue d’oc étaient séparés du royaume de France par une aversion nationale aussi prononcée que pouvait l’être celle qui existait entre les Français et les Allemands, ou, comme on disait sur la frontière des deux langages, entre les Wallons et les Thiois. Par une contradiction dont l’histoire offre beaucoup d’exemples, pendant que la France travaillait avec tant d’énergie à assurer contre les Germains son indépendance, elle tendait à étouffer celle des États qui s’étaient formés au sud entre le cours de la Loire et la Méditerranée. Si les habitants de l’Allemagne se croyaient maîtres dépossédés de la Gaule et de l’Italie, les Français, invoquant aussi les traditions de la conquête franke, prétendaient dominer sur le reste des Gaulois jusqu’au pied des Alpes et des Pyrénées. Dans la nouvelle opinion nationale, l’idée de domination au sud était inséparable de celle d’affranchissement du côté du nord. Aussi chaque élection d’un roi étranger à la famille de Charlemagne, depuis Eudes jusqu’à Hugues Capet, fut-elle presque immédiatement suivie d’une guerre sur la frontière du Midi, aux bords de la Loire, de la Vienne ou du Rhône. L’expression de cette vanité nationale se retrouve dans un diplôme du roi Raoul, où il s’intitule : "Roi, par la grâce de Dieu, des Français, des Bourguignons et des Aquitains, invincible, pieux et toujours auguste, pleinement roi par la soumission volontaire tant des Aquitains que des Gascons."
Pour répondre à ces jactances, les Gascons et les Aquitains inscrivaient en tête de leurs actes publics la formule : "Sous le règne du Christ, en attendant un roi." Ils qualifiaient d’usurpateurs tous ceux qui obtenaient la royauté au mépris du droit héréditaire ; puis, à chaque nouvelle restauration, ils n’en traitaient pas moins en souverain étranger l’héritier de Karle le Grand. [...]
Non seulement les chefs des petits états méridionaux conservèrent leur indépendance, mais ils firent des conquêtes vers le nord. Aldebert, comte de Périgueux, assiégea et prit Tours vers l’an 900. Inquiet de ce progrès, et n’osant cependant l’attaquer à main armée, Hugues-Capet lui adressa dans un message cette question : "Qui t’a fait comte ?" - "Qui t’a fait roi ?" furent les seuls mots que répondit le comte Aldebert. Cette réponse, sujet de stupeur pour les historiens du XVIIe siècle, et plus tard commentée dans un sens républicain, ne contenait aucune allusion à la royauté élective ; elle signifiait simplement qu’un comte de Périgord était souverain à aussi bon titre et aussi pleinement qu’un roi de France.

Lettre IX - Sur la véritable époque de l’établissement de la monarchie.
[...] Ainsi, au moyen de la féodalité qu’ils trouvèrent établie d’un bout à l’autre de la Gaule, les rois de la troisième race [2], enveloppant, comme dans un vaste réseau, leurs acquisitions territoriales, se garantirent de ces démembrements qui avaient ruiné autrefois l’œuvre de la force brutale dans les conquêtes de Chlodowig [3], et l’œuvre de la puissance éclairée dans celle de Karle le Grand [4]. Ce prince, qui ne gagne rien à échanger son vrai nom germanique contre le nom bizarre que nous lui donnons, d’après les romans du moyen-âge, croyait avoir assuré la durée de son empire à force de soins et d’habileté administrative ; mais cet empire, tout régulier qu’il paraissait, n’était que la domination militaire d’une race d’hommes sur d’autres races, étrangères d’origine, de mœurs et de langage. La ruine de l’édifice suivit de près la mort du fondateur. Alors tous les pays réunis de force à l’empire des Franks, et sur lesquels, par suite de cette réunion, s’était étendu le nom de France, firent des efforts inouïs pour reconquérir l’indépendance politique et jusqu’à leurs anciens noms. De toutes les provinces gauloises, il n’y eut que celles du midi qui réussirent dans cette grande entreprise ; et, après les guerres d’insurrection qui, sous les fils de Charlemagne, succédèrent aux guerres de conquête, on vit l’Aquitaine et la Provence devenir des états distincts ; on vit même reparaître, dans les provinces du sud-est, le vieux nom de Gaule, qui avait péri pour jamais au nord de la Loire. Les chefs du nouveau royaume d’Arles, qui s’étendait jusqu’au Jura et aux Alpes, prirent le titre de rois de la Gaule par opposition aux rois de la France.
Le territoire dont la population conserva le nom de française avouant ainsi ou sa descendance des conquérants du Ve siècle, ou sa sujétion à l’égard de leurs fils, ne s’étendait, au commencement du XIIIe siècle, que jusqu’à la Vienne et à l’Isère. Là, se trouvaient les dernières limites de la suzeraineté des rois de France, ainsi que celle du dialecte roman septentrional. Au sud de ces rivières, le pays s’appelait Aquitaine et Provence ; et l’on y parlait le dialecte, plus sonore et plus accentué, où l’on disait "oc" et "no", au lieu de "ouy" et "nenny". Les habitants de ce vaste et riche territoire se glorifiaient de leur indépendance politique et nourrissaient contre les Français, bien moins civilisés qu’eux, une antipathie qui rappelait celle des Romains et des Franks sous la première et la seconde race. De leur côté, les nobles français, suivant l’instinct de leurs ancêtres, regardaient d’un œil de convoitise les grandes villes et les belles campagnes du Midi. leurs rois ne renonçaient point à la prétention de devenir maîtres de toute la Gaule comme l’avait été Karle le Grand, et de planter la bannière aux fleurs de lis sur le sommet des Pyrénées. La croisade, prêchée par l’Église contre les hérétiques albigeois, fournit à ces rois l’occasion de s’immiscer dans les affaires du Midi ; ils la saisirent avidement et surent la mettre à profit. Cette guerre dont les suites politiques furent immenses, rattacha pour jamais au royaume de France les rivages de la Méditerranée, où Philippe-Auguste s’embarquant pour la Terre-Sainte n’avait pu trouver un seul port qui le reçût en ami.
Mais, sans l’opinion de la suzeraineté royale et du vasselage seigneurial, opinion qui donnait à la conquête un caractère moins âpre et une couleur moins tranchée, peut-être les acquisitions de Louis VIII et de ses successeurs dans le Midi eussent-elles été perdues, après un peu de temps. Peut-être aussi la civilisation de ces contrées, dernier reflet de la civilisation romaine, se fût-elle mieux conservée, au milieu de guerres inévitables, que sous une paix et des lois imposées d’une manière violente par des voisins moins éclairés. [5] À l’époque des invasions germaniques, la Gaule méridionale était le modèle de la prospérité et des lumières ; rien, dans tout le monde romain, ne surpassait alors ses villes, ses monuments, son industrie. Cinq siècles après la conquête, cette patrie de la civilisation gauloise n’avait point encore entièrement perdu sa richesse et son goût pour les arts ; ses flottes croisaient dans tous les sens sur la Méditerranée et trafiquaient avec les Orientaux, chez qui les Français d’outre-Loire ne savaient porter que le pillage. Les Gaulois méridionaux avaient créé une seconde langue romaine aussi polie et peut-être plus poétique que la première. Enfin, des opinions religieuses, plus hardies que celles des réformateurs du XVIe siècle, circulaient, avant le XIIe, des Alpes à l’Océan. Mais le vent du Nord se leva sur ce pays, du moment que la Gaule entière fut réunie sous un même pouvoir et sous un régime commun. Les ténèbres qui enveloppaient la Gaule franque descendirent sur la Gaule romaine ; et ce Midi, qui, durant le moyen âge, était le pays de l’industrie et de la raison, est maintenant en arrière de ceux où régnait alors l’ignorance. "
 [6]

Notes

[1les Carolingiens

[2Les Robertiens, venant après "la seconde race", les Carolingiens

[3Clovis

[4Charlemagne

[5Dès le milieu du XIXe siècle, ce thème de la conquête nordiste sera porté en victimisation par les renaissantistes d’oc : Mistral avec son poème "la Comtesso", le Félibrige rouge albigéiste, et perdurera jusqu’à l’occitanisme contemporain

[6Pour les Libéraux parisiens des années 1820, le Midi, terre d’arriération et d’analphabétisme, est le "Midi blanc" du cléricalisme, du légitimisme exalté et de la Terreur blanche de 1815. On conçoit leur surprise de le retrouver rouge vif en 1848-1851

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