Categories

Accueil > Idéologies - Identités > Identité/s > Augustin Thierry et les inimitiés premières de « l’unité » française

Augustin Thierry et les inimitiés premières de « l’unité » française

dimanche 28 juillet 2019, par René Merle

Encore une fois, démystification salutaire

Au début de la Restauration, Augustin Thierry [1795] publia ses Lettres dans le quotidien libéral Le Courrier Français, en 1820, avant de les réunir en ouvrage : Augustin Thierry, Lettres sur l’histoire de France pour servir d’introduction à cette histoire, Paris, Sautelet, Ponthieu, 1827.

Cf. : Augustin Thierry et "l’histoire de France" avant les Robertiens - Augustin Thierry : Oc, la patrie perdue ?

"Lettre II - Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps de l’histoire de France, et la fausseté de la méthode suivie par les historiens modernes.
Après avoir évoqué l’expansion territoriale du royaume de France, Thierry poursuit :
"[...] Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les appelle ordinairement, qui, depuis le XIIe siècle jusqu’au XVIe, sont les grands événements de notre histoire, il faut leur rendre leur véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des prétextes diplomatiques. Il ne faut pas que l’idée d’un droit universel préexistant, puisée dans des époques postérieures, leur donne un faux air de légalité ; on ne doit pas laisser croire que les habitants des provinces de l’ouest et du sud, comme Français de vieille date, soupiraient au XIIe siècle après le gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs gouvernements seigneuriaux la tache de l’usurpation. Ces gouvernements étaient nationaux pour eux ; et tout étranger qui s’avançait pour les renverser leur faisait violence à eux-mêmes ; quel que fût le succès de leur entreprise, il se constituait leur ennemi.
Le temps a d’abord adouci, puis effacé les traces de cette hostilité primitive ; mais il faut la saisir au moment où elle existe, sous peine d’anéantir tout ce qu’il y a de vivant et de pittoresque dans l’histoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête, ou, si l’on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe-Auguste, témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se plaignent les auteurs du temps, et que les Provençaux du XIIIe siècle soient joyeux de la captivité de Saint Louis et de son frère, le duc d’Anjou ; car c’est un fait que cette nouvelle, si accablante pour les vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des Te Deum et remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des sires. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mot étranger à leur langue.
Si l’on veut que les habitants de la France entière, et non pas seulement ceux de l’Ile de France, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur unité factice et qu’elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis deux siècles en un tout compacte (sic) et homogène. Bien avant la conquête germanique, plusieurs populations de races différentes [1] habitaient le territoire des Gaules. Les Romains, quand ils l’envahirent, y trouvèrent trois peuples et trois langues. [2] Quels étaient ces peuples, et dans quelle relation d’origine et de parenté se trouvaient-ils à l’égard des habitants des autres contrées de l’Europe ? Y avait-il une race indigène, et dans quel ordre les autres races, émigrées d’ailleurs, étaient-elles venues se presser contre la première ? Quel a été, dans la succession des temps, le mouvement de dégradation des différences primitives des mœurs, de caractère et de langage ? En retrouve-t-on quelques vestiges dans les habitudes locales qui distinguent nos provinces, malgré la teinte d’uniformité répandue par la civilisation ? Les dialectes et les patois provinciaux, par les divers accidents de leur vocabulaire et de leur prononciation, ne semblent-ils pas révéler une antique diversité d’idiomes ? Enfin, cette inaptitude à prendre l’accent français, si opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à marquer la limite commune de deux races d’hommes anciennement distinctes ? Voilà des questions dont la portée est immense, et qui, introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient complètement l’aspect."

Notes

[1Le mot "race", que l’on retrouvera dans cet article, est à prendre au sens commun du temps : "ethnie"

[2Dans ses Commentaires, César distingue les Aquitains, les Belges, les Celtes

Répondre à cet article