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Le curé, l’instituteur et les grimpeurs

dimanche 28 juillet 2019, par René Merle

Les ascensions du Mont Aiguille, de 1492 à 1834


En ces temps de vacances, si vous avez emprunté l’itinéraire (ouest) Grenoble-Sisteron, vous avez certainement admiré l’impressionnante silhouette de cette dent vertigineuse, placée en avant-garde détachée du Vercors : le Mont Aiguille, dont vous trouverez mille et une présentations sur le Net. Mais le propos de ce billet n’est pas une approche touristique. Je veux seulement faire partager mon sentiment sur un épisode historique qui m’apparaît très éclairant au plan de la sociabilité populaire d’antan, dans ce Trièves dauphinois déjà méridional.

Voici comment les premières ascensions du Mont sont présentés par Nicolas Delacroix, dans sa Statistique du département de la Drôme, Borel, Valence, 1835.
« Chorier rapporte qu’Antoine Deville, sieur de Domjulien, capitaine de Montélimar, est le premier qui y soit monté, à l’aide de machines, le 26 juin 1492, pour complaire au roi Charles VIII ; qu’il y fut suivi par une troupe de déterminés qui se servirent d’échelles ; qu’arrivés au haut de la montagne, ils furent surpris d’y trouver une prairie agréable, arrosée d’une belle fontaine, et un troupeau de chamois ; que le hardi capitaine y demeura six jours, y fit planter trois croix, et y fit monter un prêtre pour célébrer la messe. »

Le second prêtre eut moins de chance :
« Ce roc a, du reste, cessé de mériter la dénomination d’inaccessible par deux nouvelles ascensions successives qu’y ont faites, le 16 juin et le 6 juillet 1834, plusieurs jeunes gens des communes environnantes, qui, dans la dernière, ont fait la triangulation de cette sorte de pyramide renversée, dont ils ont mesuré la hauteur et la surface prise au sommet. »
« Seconde ascension sur le Mont-Aiguille.
Les soussignés, Joseph Thiollier, curé de la paroisse de Chichilianne ; Eugène de Rochas, avocat, natif de Gap (Hautes-Alpes) ; Jean Liotard, âgé de 26 ans, habitant du village de Trezannes ; Antoine Liotard, son frère, habitant de la même commune de Trezannes ; Jean-Antoine Cotte, propriétaire, meunier à la Bâtie, commune de Gresse, certifient dans leur âme et conscience que, le 16 juin 1834, s’étant rendus, sur les dix heures du matin, au pied du Mont-Aiguille, dit Inaccessible, situé entre les communes de Chichilianne, de Trezannes et des Portes, canton de Clelles, département de l’Isère, avec des cordes, échelles et marteaux de maçon, à l’effet de se frayer une route à travers les rochers et arriver de cette manière au somment dudit mont ; qu’après avoir tenté inutilement, dans la crevasse principale située du côté du couchant, d’arriver au but désiré, ils se sont dirigés sur un autre point, au nord de ladite montagne.
C’est là que les soussignés, à l’envi et sans le secours d’aucun des instruments précités, ont gravi le rocher jusqu’à une hauteur qui peut être évaluée au quart de l’élévation totale. Les souliers cloutés rendant l’ascension périlleuse, le seul Jean Liotard, d’une force et d’une hardiesse remarquables, s’est déchaussé et à grimpé à travers les rochers, dans une direction oblique et du côté du midi, tantôt descendant, tantôt montant, et suivant un chemin que sa présence d’esprit lui a seule indiqué ; il a, quelque temps après avoir été perdu de vue, apparu à la cime des rochers et non loin du sommet du Mont-Aiguille.
C’est alors que sa voix s’est fait entendre, et qu’elle a porté la joie dans leurs cœurs, en le voyant près d’atteindre la hauteur d’un mont inaccessible depuis l’année 1492 [...] Bientôt, en effet, le sommet a été franchi, et le sieur Liotard a parcouru dans tous les sens la plate-forme aux bords de laquelle il paraissait suspendu, tantôt faisant entendre au loin sa voix tonnante, tantôt, pour être mieux aperçu, précipitant avec un horrible fracas des blocs énormes du haut de la montagne. [...] D’après les propres expressions de Liotard, il aurait fait le signe de la croix en mettant le pied sur le sommet du Mont-Aiguille, persuadé qu’il ne lui serait pas facile de descendre sans le secours de Dieu [...] – Fait et dressé au château de Ruthières, le soir du même jour précité, 16 juin 1834. Signé E. de Rochas, Thiollier, recteur, Jean-Antoine Cotte, Antoine Liotard et Jean Liotard, qui a fait une croix pour sa signature.
 »
Cette expédition placée sous l’égide du notable et châtelain local, accompagné du curé, expédition à la fois réussie et ratée, avait mis en valeur la vaillance du pieux (et analphabète) jeune Liotard. Il n’en fallait pas plus pour susciter le désir de rééditer et cette fois pleinement réussir l’entreprise que seul le jeune Hercule Liotard avait menée à terme. Mais la nouvelle équipe d’audacieux, bien fournie en jeunes forces viriles et populaires, n’est pas placée sous la houlette du curé, mais sous celle de l’instituteur ! Deux mondes qui rivalisent.

« Troisième ascension sur le Mont-Aiguille »
Le 6 juillet 1834, les sieurs Antoine Bouffard, maçon et charpentier ; Victor Imbert, aussi maçon ; Frédéric Laurens, Joseph Laurens, François Maurice, cultivateurs ; Honoré Durant, instituteur primaire dans la commune de Chichilianne ; Antoine Rivel, domestique ; Jean Imbert et Pierre Chancel, tous les deux domiciliés dans la commune de Treschenu (Drôme), partirent à deux heures du matin, pour se rendre, tous les neuf, sur le Mont-Aiguille, à environ 2 kilomètres de la commune de Chichilianne, point du départ. Ils avaient formé le projet d’effectuer la triangulation du sommet, qui était le but de leur voyage, et d’outre-passer, au moyen de cette opération, ce qu’avait fait leur prédécesseur, le sieur Liotard, une quinzaine de jours auparavant. De neuf qu’ils étaient, deux s’arrêtèrent à mi-chemin, et les sept autres (les sieurs Antoine Bouffard, Victor Imbert, Frédéric Laurens, Joseph Laurens, François Maurice, Antoine Rivel et Pierre Chancel), fournirent complètement leur carrière. Parvenus au sommet de la pyramide, ils se mirent à chanter la Marseillaise et à danser un rigaudon. Ensuite ils s’occupèrent de la triangulation : ils trouvèrent 900 mètres de longueur, 140 de largeur, et une hauteur de 280. Toutes leurs opérations géométriques étant achevées, ils firent une partie de boules avec des pierres. Après cette partie, ils descendirent en chantant la Colonne, et rapportant diverses fleurs cueillies sur le sommet qu’ils venaient de quitter. L’un des braves et joyeux voyageurs, le sieur Victor Imbert, arrivé, en descendant, à la moitié du mont, y fit le tour de force nommé vulgairement l’arbre droit [1], sur une partie de roche taillée par la nature en forme de portail. »

Si, pas plus que le curé, l’instituteur ne parvient au sommet, la fière équipe
populaire victorieuse, loin de se placer sous le signe de la croix, entonne l’hymne révolutionnaire et patriotique qui avait accompagné les Trois glorieuses de 1830, ainsi que celui dédié à la colonne en voie d’érection place de la Bastille, en l’honneur des insurgés tombés au combat en Juillet. La couleur politique est clairement annoncée. Or elle s’accompagne de deux traits de sociabilité populaire masculine, ce rigaudon dansé entre hommes et sans doute chanté en "patois", et la partie de boules improvisées. Avec en prime, l’affirmation de force virile et d’audace que signe le geste de Victor Imbert. Signes que la sociabilité traditionnelle n’était pas seulement porteuse d’arriération et de fermeture.

Notes

[1désignation méridionale de l’équilibre sur les mains

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