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Tagès né de la glèbe

dimanche 28 juillet 2019, par René Merle

Quand la connaissance du futur nait du labour

Vous vous en êtes peut-être aperçu par quelques articles, je relis Montaigne (voir le mot clé), accompagné par l’extraordinaire érudition et lucidité de Philippe Desan.
Ainsi, dernièrement, je suis tombé sur ce passage qui a réveillé en moi la si vive et si vieille curiosité pour ce peuple étrusque (là encore, voir le mot clé) phagocyté par Rome :
Essais, I, XI. Je respecte la graphie originale :
« Cette tant célébrée art de deviner des Toscans [1] nasquit ainsi. Un laboureur [2], perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages, demi-dieu d’un visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siècles, contenant les principes et moyens de cette art [3]. »

L’événement est amplement cité dans la littérature latine. Ainsi Ovide :
Les nymphes sont frappées du prodige, et Virbius [4]
Stupéfait tel que le fut le laboureur étrusque
Lorsqu’il vit dans son champ la motte fatidique
Se lever du sillon sans poussée, d’elle-même ;
Puis, dépouillant la glèbe, en homme se changer
Et de sa bouche neuve annoncer l’avenir
(On l’appelle là-bas Tagès, il initia
Les Tyrrhéniens à l’art de lire le futur)
 [5].

Certes on peut relever dans les religions antiques plusieurs cas de révélation d’une doctrine secrète par un être surnaturel, notamment d’origine chtonienne. Mais, en ce qui concerne Tagès, je ne sais quel sens métaphorique ou quelle présence concrète il pouvait avoir dans cette religion étrusque dont nous savons si peu. Mais quoi qu’il en soit, ce nain, ce vieillard chauve à l’apparence enfantine, né de la glèbe, me procure un étrange sentiment de gêne et de ravissement enfantin à la fois. Jamais me semble-t-il le mot « mystère » n’a été plus approprié, et l’athée que je suis en demeure respectueux.

Notes

[1Le nom du peuple, « Etruschi » ou « Tuschi », a depuis évolué en « Toscans »

[2Près de Tarquinia

[3Science divinatoire des aruspices dont héritèrent les Romains. Les Libri haruspicini étaient attribués à Tagès, qui disparut après sa révélation

[4Fils de Thésée et de la reine des Amazones

[5Et nymphas tetigit noua res et Amazone natus
Haud aliter stupuit, quam cum Tyrrhenus arator
Fatalem glaebam mediis aspexit in aruis
Sponte sua primum nulloque agitante moueri,
Sumere mox hominis terraeque amittere formam
Oraque uenturis aperire recentia fatis ;
Indigenae dixere Tagen, qui primus Etruscam
Edocuit gentem casus aperire futuros.
Ovide, Les Métamorphoses, Les Belles Lettres Classiques en poche, 2009. Texte établi par Georges Lafaye. Émendé, présenté et traduit par Olivier Sers

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