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Les fondements du communisme égalitaire de Théodore Dézamy.

dimanche 16 décembre 2018, par René Merle

« L’homme a soif de bonheur… »

En 1840, l’année où il organise avec succès le Banquet communiste à Paris (Belleville), le surveillant de pension, abondant polygraphe et journaliste communiste, Théodore Dézamy (1808) publie par livraisons mensuelles L’Égalitaire, Journal de l’organisation sociale dont il est le gérant rédacteur en chef.
Le jeune Marx rendra peu après hommage à son engagement communiste matérialiste et scientifique [1]

Quelques mois après, Théodore Dézamy publie M. Lamennais réfuté par lui-même, ou Examen critique du livre intitulé : Du passé et de l’avenir du Peuple, Paris, 1841.
Le chapitre VIII résume excellemment la doctrine de Dézamy, qui veut achever la Révolution politique de 1793 par une Révolution sociale :

« De la société politique. (1) :
(1) Note de Dézamy : "La société politique diffère de la société naturelle, en ce que la première implique l’idée d’une organisation et d’une direction."
L’homme a soif de bonheur ! Personne ne conteste cette vérité ; car ceux qui nient la félicité sur la terre la placent au ciel ! Quant à nous, qui n’avons jamais eu aucune communication avec les puissances surnaturelles et sommes privés des lumières de la foi, nous ne pouvons élever si haut nos désirs : convaincus que la terre est notre unique patrie, notre religion est toute terrestre. Ainsi donc, en dépit des prêtres et des moralistes, le but constant de tous nos efforts sera de réaliser le bonheur en ce monde. Mais, dira-t-on, la terre n’est qu’un gîte d’une nuit, une vallée de larmes ? Eh ! qu’est-ce qui le prouve ? Cette terre si fleurie, si féconde, si magnifique, si susceptible d’être embellie par les arts, les sciences et l’industrie, pourquoi ne deviendrait-elle pas un séjour fortuné ? Tous les éléments du bonheur sont ici-bas à notre portée, en nous, hors de nous. Le sentiment de la vie, respirer un air pur, les beautés de la nature, l’amitié, l’amour, la considération, les charmes de la société, l’étude des arts et des sciences, ne remplissent-ils pas le cœur de sentiments enivrants ?
Ceci posé, qu’est-ce que le bonheur ?
L’homme, avons-nous vu, est doué de tous les organes nécessaires à sa conservation et à la perfectibilité : le bonheur est donc le développement parfait et régulier de toutes nos facultés.
Notre organisation physique a des besoins irrésistibles ; notre organisation intellectuelle et morale a d’autres appétits non moins impérieux, et dont la satisfaction nous est beaucoup plus agréable encore.
Vivre donc d’une manière conforme à notre complète organisation, ou point de bonheur !
Boire, Manger, Dormir, Engendrer, etc. : voilà les principaux besoins de l’ordre physique.
Sentir et Raisonner : voilà les premiers besoins de l’ordre intellectuel et moral.
Trouver donc une situation qui puisse assurer à tous, et sans contrainte, la perpétuelle satisfaction des besoins du corps et des besoins de l’esprit : tel est le problème qui actuellement se présente à résoudre.
Nous définissons la société une assurance mutuelle contre tous les accidents, contre toutes les infériorités. Il n’y a point de société où cette réciproque solidarité n’existe pas ; où il y a des riches et des pauvres, des valets et des maîtres, des nobles et des prolétaires, des grands et des petits, des exploiteurs et des exploités ; en un mot, où au sommet sont les favoris de la fortune, à la base les déshérités et les parias !!! je ne vois qu’une agglomération, qu’un ramassis informe d’individualités exclusives, d’égoïsmes juxtaposés ; qu’une arène monstrueuse et sanglante d’ennemis acharnés, prêts à chaque instant à se dévorer entre eux.
La Révolution française, en inscrivant sur sa bannière : Liberté, Égalité, Fraternité, Unité, a posé la formule de l’association ; mais arrêtée dans sa marche ascendante par la hache Thermidorienne [2] et par celle de Vendôme [3], elle n’a pu réaliser ses promesses : elle n’a même accompli qu’en partie son œuvre de démolition.
Il s’agit donc aujourd’hui de nous bien pénétrer de l’esprit de la noble devise que nous ont léguée nos pères.
La LIBERTÉ n’est autre chose que le bonheur lui-même : c’est-à-dire le développement de notre être, la parfaite satisfaction de tous nos besoins. Elle ne peut avoir d’autres bornes que ces besoins eux-mêmes, elle est illimitée ou elle n’est pas. Nous prouverons que la chose est possible. Jusqu’à ce jour, on a nommé Liberté l’exercice de certains droits politiques et sociaux établis par la loi.
L’ÉGALITÉ se définit ainsi : « Des moyens proportionnellement égaux donnés à chacun pour réaliser la liberté. »
La FRATERNITÉ est la résultante nécessaire de la liberté et de l’égalité ; c’est ce puissant levier qui doit remuer le monde, cette force collective qui a déjà opéré de si sublimes merveilles ; c’est, en un mot, la solidaire union de tous les besoins et de toutes les facultés humaines, l’identification de tous nos intérêts.
La Fraternité crie à chacun de tous :
Fais du bien pour en recevoir. Ne nuis pas pour que rien ne te nuise.
D’où résulte cette triple unité :
Liberté ou Unité de but, Égalité ou Unité de moyens, Fraternité ou Unité d’action.
Le dernier terme du problème est donc celui-ci :
Trouver une situation qui puisse réaliser cette triple et commune unité, c’est-à-dire, où les intérêts individuels ne puissent jamais être en antagonisme.
La question ainsi posée, la conclusion se déduit d’elle-même, c’est l’ASSOCIATION COMMUNAUTAIRE.
Maintenant, il s’agirait de présenter un Plan organique de Communauté (1)
(1) Dézamy indique en note : « Nous avions dessein d’esquisser ce plan, mais restreints par le cadre de notre brochure, que nous allons terminer par cette troisième livraison, nous avons cru devoir y renoncer, bien que notre travail soit achevé. Nous croyons d’ailleurs qu’il vaut mieux y ajouter quelques développements et en faire le sujet d’un petit volume. ».
Nous ne l’entreprendrons pas pour le moment ; nous allons reprendre notre critique. »
La présentation du travail annoncé sera l’objet du Code de la Communauté, Paris, 1842, où Dézamy porte en page de garde cette citation de Hobbes : « Dans la communauté, la morale vient des choses et non des hommes : les services que nous rendons aux autres retournent sur nous-mêmes ; on ne peut trouver que dans le bonheur commun sa félicité individuelle », suivie de cette affirmation : « Cette révolution sera la dernière, parce qu’alors la société sera directement constitués pour le progrès. »
Précurseur du « socialisme scientifique » de Marx, Dézamy y écrit :
« - Quel est le but de la philosophie ?
- C’est de conduire les hommes au bonheur.
- Comment espérez-vous parvenir à ce résultat ?
- Par la science. »

Notes

[1Karl Marx, Friedrich Engels,La Sainte-Famille, 1844, : « Les communistes français plus scientifiques, Dézamy, Gay, etc., exposent , à l’exemple d’Owen, la doctrine du matérialisme comme doctrine de l’humanisme réel et comme la base logique du communisme. »

[228 juillet1794, exécution de Robespierre

[327 mai 1797, exécution de Gracchus Babeuf à Vendôme

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