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Immigration italienne à La Seyne sur mer, seconde moitié du XIXe siècle

mardi 30 juillet 2019, par René Merle

Immigration italienne et mouvement ouvrier


Article publié dans le Bulletin n° 16 (2013) de l’Association Promemo, (Provence Mémoire Mouvement ouvrier), qui proposait un fort dossier sur les migrations et le mouvement ouvrier en Provence
Cf. : Trois langues dans une grève : français, italien, provençal.
« L’Association m’a fait l’honneur de me demander l’autorisation de publier le texte d’une causerie faite le 21 octobre 2011, salle municipale des Beaux Arts de La Seyne, à l’invitation du Centre de ressources sur la construction navale. Le voici donc, tel qu’on a déjà pu le lire sur ce blog.
J’ajoute que sa lecture ne sera peut-être pas inutile à tant de nos compatriotes, qui portent des noms d’origine italienne, et qui aujourd’hui, drapés de Bleu-Blanc-Rouge, font preuve d’une xénophobie exacerbée. Puissent-ils se souvenir que leurs anciens étaient aussi des étrangers, chassés de chez eux par la misère, qui venaient "manger le pain des Français" !

Je suis très heureux de pouvoir faire enfin cette causerie, maintes fois remise à cause de problèmes de santé, et de la faire devant tant de visages amis. (J’ajoute in petto que j’était aussi heureux de la faire dans ce qui était au lendemain de la Libération, ma dernière école primaire, bien vétuste alors...)
Comme l’indique son titre, je vais focaliser sur un événement à deux épisodes, la grève de 1896-1897 aux Forges et Chantiers, et la grève de 1898. Il n’est pas question ce soir de faire l’histoire des mouvements sociaux à La Seyne, histoire qui reste à continuer, mais que vous pouvez aborder par le Dictionnaire du mouvement ouvrier et social seynois, de Jacques Girault, publié sur le site de notre ami Jean-Claude Autran, dont je salue la présence. [1]. Ces deux grèves ne sont envisagées que sous l’angle d’un thème bien précis, l’immigration italienne à La Seyne, un thème qui touche directement beaucoup d’entre nous, par notre histoire familiale, et parfois par les liens maintenus avec l’autre côté de la frontière. Ce thème de l’immigration à La Seyne et dans l’agglomération toulonnaise, thème que je n’aborderai pas au plan général, a lui aussi été creusé, par Antoine Tramoni, par François Nicolas, et aujourd’hui par Josée Moretti. Il ne sera question ce soir, je le répète, que de son rapport aux événements de 1896-1897-1898 aux Chantiers.
Je ne vais pas traiter de ces deux grèves à partir de souvenirs passés de génération en génération, et que j’aurais pu recueillir. La mémoire transgénérationelle semble s’être arrêtée à la grande grève de 1919, avec sa mythologie de l’affrontement avec les gendarmes à cheval place de la Lune, de la soupe populaire de solidarité à la Bourse, etc. J’ai reçu familialement moi aussi cette mythologie de luttes.
Mon travail est donc un travail d’archives, principalement puisées aux archives départementales, dans les archives communales, et dans la presse du temps. (Les historiens professionnels et les historiens amateurs, les perfectionnistes et les tatillons voudront bien considérer qu’il s’agit là d’une causerie, et que, si les références archivistiques existent dans mes tiroirs, je n’ai pas jugé utile de les joindre à ce qui n’est pas une étude universitaire). J’avais vingt ans quand l’envie de faire ce travail a été initiée par une belle étude parue dans le journal communiste Le Petit Varois en 1956, la belle étude de Pierre Caminade, dont je salue ici la mémoire.

Pour mieux comprendre ce qui s’est joué en 1897-1898, il est nécessaire de revenir quelques années en arrière.
Vous savez que le grand démarrage des Chantiers navals dans la modernité date du début du Second Empire, en 1856, avec la création et l’installation à La Seyne d’une grosse société capitaliste importée, sans lien aucun avec le terreau artisanal et modestement industriel local.
On ne va plus construire que des navires mus par la vapeur, et bientôt, que des navires entièrement métalliques.
L’entreprise a un grand besoin de main d’œuvre, d’une part une main d’œuvre très qualifiée et d’autre part une masse de main d’œuvre sans qualification, une masse de manœuvres.
Or, ce n’est pas le bassin d’emploi local, comme on dit aujourd’hui, qui peut fournir l’essentiel de cette main d’œuvre, sous ses deux aspects.
Il existe à La Seyne une tradition de construction navale en bois, et donc des menuisiers, des scieurs de long, des charpentiers marine, des calfats, etc. Un certain nombre d’entre eux, les plus jeunes surtout, se reconvertiront dans les techniques du fer. Un exemple majeur est donné par la carrière de Noël Verlaque, ouvrier sorti du rang, promu ingénieur puis directeur.
Mais il est beaucoup plus tentant pour l’entreprise de recruter ailleurs des travailleurs déjà formés aux techniques nouvelles. C’est donc tout naturellement vers son usine de Marseille qu’elle va d’abord se tourner, puis très rapidement, vers l’Arsenal de Toulon.
L’Arsenal construit alors des navires, et lui aussi est passé à la vapeur et au fer. C’est ainsi que nombre de traceurs, de mécaniciens, de serruriers, de barroteurs, vont passer de l’Arsenal aux Chantiers.
Ça a été par exemple le cas du père de mon arrière grand-père, un serrurier, qui était arrivé à tout jeune des confins de la Drôme à Toulon pour participer à l’armement de la flotte destinée à la conquête de l’Algérie, en 1830, et qui était passé ensuite de l’Arsenal aux Chantiers.
D’ailleurs, nombre de ces travailleurs habitaient déjà La Seyne, et se rendaient chaque jour à l’Arsenal par le bateau, quand ils n’y allaient pas à pied.
On conçoit que la proximité, des salaires équivalents ou supérieurs, et le soulagement de quitter un régime militaire qui pouvait impliquer l’embarquement, leur aient bien convenu.
Ces ouvriers spécialisés, venus souvent des quatre coins de l’hexagone, étaient tous français. Et pour cause, par définition l’Arsenal, au service de la Marine nationale, ne pouvait embaucher que des Français.
Mais à l’époque le travail du fer, vous le savez, ne concernait pas que des ouvriers hautement qualifiés. Il demandait quantité de manœuvres, tant pour la manutention à une époque où la manipulation n’était pas encore pleinement modernisée, que pour la forge et le rivetage.
Ce n’est pas la population de La Seyne et de ses environs, population d’agriculteurs, de pêcheurs, de marins, qui était très motivée pour fournir ces bras. Le patronat des Chantiers s’est donc tout naturellement tourné vers le Piémont voisin, y compris le Comté de Nice qui fut piémontais jusqu’en 1860. Le royaume du Piémont est alors un allié de la France. Les deux états combattent ensemble contre l’Empire austro-hongrois dans ce qui va devenir l’Italie.
Le gouvernement français ne met donc aucun obstacle à cette immigration de travailleurs non qualifiés, immigration de la misère qui déferle sur tout le Sud-Est de la France.
La réputation de ces Piémontais n’est pas bonne. Écoutez ce qu’en dit en septembre 1864 le registre du Conseil municipal de La Seyne : "La tranquillité publique est souvent troublée par le personnel des Forges et Chantiers, appartenant pour la plupart à des pays étrangers peu habitués à nos mœurs et d’une nature généralement turbulente."
Cette émigration de célibataires devient bien vite une émigration avec femmes et enfants, dans ce que l’on appellerait aujourd’hui le rapprochement familial.

Ainsi, en dix ans, à cause de la naissance et du développement des Chantiers, la population de La Seyne va presque doubler, depuis la Seconde République de 1848, (où ville et terroir confondus ne dépassent pas les 6500 habitants), jusqu’au début des années 1860. La situation aurait naturellement exigé des mesures relative à la santé publique, à la scolarité, à l’urbanisme. Mais voici ce que dans un premier temps le conseil municipal proposa au patronat des Chantiers de cofinancer : "la grande quantité d’ouvriers piémontais qui sont venus se fixer avec leur famille dans le but de travailler dans les Chantiers de construction navale qui y (La Seyne) sont établis, rendent presque indispensable l’appel d’un prêtre italien qui puisse inculquer dans l’esprit et dans le cœur de la plupart d’entre eux les sentiments moraux dont ils ont si grand besoin..." (septembre 1862). Sans commentaires...
Une pareille croissance n’est pas sans poser d’innombrables problèmes, dont le moindre n’est pas la coexistence de deux populations bien différentes. Les registres municipaux de l’époque en témoignent à l’évidence.
La nouvelle population ouvrière apparaît comme une pièce rapportée sur l’ancienne population de cultivateurs, de pêcheurs, d’artisans, de commerçants et d’ouvriers de la construction navale en bois. En 1865 le conseil municipal demande l’installation d’un tribunal de simple police, "considérant que si l’industrie des Constructions navales que possède La Seyne donne lieu à des questions de tranquillité publique, de salaires, de difficultés entre patrons et ouvriers, cette industrie fait naître également quantité d’affaires civiles et religieuses". Voici ce que déclare à ce propos, en mai 1865, le pharmacien Cyrus Hugues, un homme de gauche, ancien résistant de 1851 et pour cela alors condamné, élu de l’opposition municipale, en critiquant un rapport officiel qui déclarait que "la Seyne n’a qu’une population nomade sans aucune racine dans le sol et que son importance date du développement de l’usine des Forges et Chantiers". Hugues lui oppose la réalité ancienne et présente de "notre commune, sa population, ses besoins, son importance, sa valeur territoriale, autrement effective que la richesse de l’usine des Forges et Chantiers...".
Et dans cette distance méfiante, et souvent hostile, que prend l’ancienne population par rapport à la nouvelle, la xénophobie s’installe tout naturellement. Ce n’est pas tellement au sein de la classe ouvrière que cette xénophobie s’enracinait, puisque, nouvelle venue, cette classe ouvrière était grandement composée d’étrangers (au sens provençal, celui qui n’est pas du lieu) et d’Italiens. Les tensions au sein de la classe ouvrière n’apparaissent que quand il peut y avoir concurrence entre ouvriers français et ouvriers étrangers. Ce n’était pas le cas à La Seyne. À tout le moins on n’en trouve guère trace dans les archives. Un exemple cependant, signalé par notre concitoyen et éminent historien Émilien Constant : en 1858, en pleine crise, alors que l’effectif des Chantiers était tombé à 800 personnes, la direction en licencie encore, provisoirement, 600. La municipalité distribue des bons de pain aux nécessiteux, et certains ouvriers demandent qu’ils ne soient attribués qu’aux citoyens français. Mais c’est plutôt au sein de la population "de souche" que la xénophobie peut s’installer.

L’épisode du choléra de 1865 va être particulièrement significatif à cet égard.
Vous savez comment cette population piémontaise s’est entassée à distance de la vieille ville, dans les mauvaises bicoques qu’elle construit à la va vite ou qu’elle loue dans la proximité immédiate des Chantiers, sur des terrains malsains, mal drainés, comme aux Mouissèques (et le nom provençal indique bien la nature du terrain), et surtout en bordure du terrain vague qui va devenir la place de la Lune, autour de ce qui est aujourd’hui la rue Nicolas Chapuis. Quartier éminemment insalubre, à cause du Gros Vallat et de son mauvais écoulement, foyer d’infection encore accru par les eaux usées et les immondices des nouveaux arrivants. La ville demandait en vain depuis des années à la direction des Chantiers de participer à l’assainissement de ce secteur, comme elle lui demandait, en vain, de participer à l’entretien d’une voirie défoncée par les charrois de la gare à La Seyne, et à la dépense considérable (municipale ou privée) occasionnée par les secours et hospitalisations de Piémontais démunis. La terrible épidémie de choléra de l’été 1865 obtiendra ce que des années de récriminations n’avaient pu obtenir. Et "la nouvelle rue de la Lune" prendra le nom de Nicolas Chapuis, adjoint victime du choléra contre lequel il avait lutté, alors que la grande majorité de la population avait fui la cité.
Il reste que, dans l’imaginaire populaire, demeurera un temps cette idée que la saleté des Piémontais avait déclenché l’épidémie.
Une fois passée la crise, les tensions s’atténuent. Ce prolétariat d’origine piémontaise se révèle industrieux : il met à l’œuvre en dehors du travail au chantier ses qualités ancestrales de maçons et de cultivateurs. Tout en travaillant aux Chantiers, les Piémontais cherchent à acquérir quelque terrain où bâtir maison, et où cultiver.
C’est donc un prolétariat calme, et a priori peu porté à la politisation ou à la revendication sociale.
L’opinion locale et régionale est d’autant plus surprise de voir une grève éclater aux Chantiers en 1872. Il faut s’imaginer quel était le climat politique et social dans la France de 1872, France républicaine certes, mais France où la Commune de Paris, la Commune de Marseille, viennent d’être écrasées dans le sang, France où règne un Ordre moral qui assimile tout mouvement social à une atteinte à la légalité.
Or c’est dans cette France de 1872 où les grèves sont pratiquement inexistantes qu’une grève éclate aux Chantiers, à cause d’une provocation patronale. Le système traditionnel de la rétribution à la semaine est remplacé par le système des prix faits et des bonis.
La population est solidaire des grévistes, tout comme la municipalité, désormais républicaine avancée, et dirigée par Cyrus Hugues. C’est ici que se place un premier épisode de xénophobie, xénophobie suscitée officiellement : le patronat et les autorités préfectorales incriminent la main d’œuvre italienne, soi disant manipulée par le gouvernement italien. Or à l’époque les rapports diplomatiques de la France et de l’Italie ne sont pas au beau fixe. Et l’argument va faire mouche. Il va par exemple déstabiliser Cyrus Hugues…
La grève se soldera par un demi-succès des ouvriers. Le patronat maintient le système des prix faits, mais doit garantir un salaire minimum assuré à la journée.
Cependant, le venin de la xénophobie a été distillé, et bien distillé. Il va encore s’accroître dix ans plus tard, quand l’Italie s’engage avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie dans cette alliance de la Triplice, qui se pose clairement en alliance anti-française. Pour l’opinion française, pour la presse régionale, désormais l’Italie toute proche est virtuellement un état ennemi.
Or le flux migratoire italien ne se tarit pas. Et, au fur et à mesure que les chantiers modernisent leur appareil productif et leurs techniques, ce sont de plus en plus des ouvriers d’un type nouveau qui arrivent : d’un côté, des ouvriers spécialisés qui viennent du littoral ligure, des chantiers navals de Gênes, de La Spezia. Et du côté de la main d’œuvre tout terrain, si je puis dire, les Toscans qui s’installent en masse, attirés au départ par un petit noyau de Butesi. On sait comment, en une génération, La Seyne va devenir une sorte de commune sœur de la petite nébuleuse toscane, Buti, Cascine di Buti, Pontedera, Ponsacco…
Tout en travaillant aux Chantiers, les Butesi relaient les Piémontais en essaimant sur le terroir, en essayant de s’y procurer terrains à bâtir et à cultiver, en mettant leurs ancestrales techniques de vannerie au service des productions horticoles et florales d’Ollioules. Une intégration réussie dans cette optique, bien que les mariages mixtes soient encore peu nombreux.
Mais de leur côté, beaucoup d’ouvriers issus de l’industrie moderne italienne apportent des traditions de lutte, et des idées nouvelles, anarchisme, socialisme révolutionnaire, qui vont toucher quelques uns de leurs compagnons de travail. Au premier chef, il s’agira déjà de créer des syndicats. Si jusqu’alors la grève était légale, les syndicats étaient interdits. La loi les autorise à partir de 1884, et ils vont se créer progressivement aux Chantiers à partir de 1893-1895. Ce sont des syndicats par corporations : le premier a été celui des chaudronniers sur fer. Et ils se regroupent dans une union syndicale locale.
Il faut imaginer dans quel contexte xénophobe se produisent ces avancées importantes. L’arrivée massive des Italiens dans le Sud-Est est souvent vécue comme une concurrence créée par le patronat sur le marché du travail, pour mettre les salaires au plus bas et briser les grèves. La petite chronique varoise abonde en frictions entre ouvriers saisonniers français et italiens venus participer aux cueillettes fruitières, ainsi à Solliès-Pont en 1894 où quelques "nationaux" (mais pas provençaux) organisent une chasse aux Italiens.
Nous avons tous en mémoire les tragiques événements des salines d’Aigues-Mortes en 1893.
Or voici ce qu’écrivait alors en éditorial (26 août 1893) le grand journal de gauche varois, le journal lu par la classe ouvrière locale, Le Petit Var :
"Nous sommes cinq en Italie, les Italiens sont cent chez nous. Nous travaillons à raison de 4 francs par jour, par exemple ; ils s’offrent à raison de 3 francs. Habitués à un certain bien être, nous n’économisons qu’un dixième de nos salaires ; ils en économisent le tiers ou la moitié, et l’expédient au pays. Entre temps, ils provoquent des rixes et jouent du couteau dans nos rues, pendant que nous restons très tranquilles chez eux, et que jamais la police n’a à s’occuper de nous. On comprend que, parfois, le cerveau de nos ouvriers méridionaux se trouble en présence de ce spectacle et de ses comparaisons, et qu’ils tombent sur les mangeurs de "polenta". C’est l’histoire des événements d’Aigues-Mortes."
Or, voici qu’à la fin de décembre 1896, une grève éclate aux Chantiers, la première depuis 1872. Elle va durer jusqu’au 4 janvier 1897. La direction a choisi cette date, en en pleines fêtes de Noël, alors que plus que jamais les travailleurs ont évidemment besoin d’argent, pour modifier le système des prix faits et supprimer le salaire journalier garanti. À quoi s’ajoutent les menaces sur la caisse de secours mutuel.
La grève éclate chez les riveteurs, perceurs, chanfreineurs, soit 650 à 850 travailleurs sur les 3000 que compte l’entreprise. La presse ne se fait pas faute de souligner qu’il y a parmi eux 150 Italiens. En fait, beaucoup plus si l’on compte les nombreux naturalisés de fraîche date.
Mais loin de gommer le fait, le syndicat le met en valeur.
À l’assemblée des grévistes qui se tient au Sous-sol de l’école Martini, que beaucoup d’entre nous ont connu, les informations sont données en français, traduites en italien et en provençal. Démarche d’utilité certes, dans la nécessité de la bonne compréhension immédiate, mais aussi démarche internationaliste, qui rompt avec la xénophobie ambiante, parfois caricaturalement lamentable : ainsi des insultes proférées à l’égard du maire socialiste de Toulon, Ferrero, qualifié d’Italien et d’étranger à cause de son nom...
Une xénophobie qui était d’autant plus exacerbée dans l’aire toulonnaise que des fantasmes anti-italiens tournaient autour des incidents causés à l’Arsenal par la poudre blanche, fantasmes qui atteindront leur comble avec l’explosion de la Pyro au début de 1899.
Le 8 mars 1898 éclate une nouvelle grève, dont le motif est à nouveau la main mise totale que le patronat veut avoir sur la caisse de secours mutuels. Elle touche cette fois les très combatifs chaudronniers sur fer et leur syndicat. Sur les 942 chaudronniers en fer et monteurs d’ateliers, 615 sont en grève, dont 220 enfants (il y a 690 enfants sur les quelque 3000 ouvriers). Grève dure, où l’influence des anarcho syndicalistes, et notamment des Italiens, est très sensible.
Il faut la replacer dans le contexte très particulier de 1898. Dans la CGT nationale, anarcho-syndicaliste, domine le mythe de la grève générale, qui doit se développer à partir d’une étincelle, celle d’une grève locale, et dont le succès doit assurer le renversement du capitalisme. On conçoit dans ces conditions l’intérêt qu’a suscité la grève de La Seyne, dont le retentissement fut national. En témoigne par exemple cette chanson que le commissaire de police recueille et transmet, et dont le ton, l’accent et le lexique sont plus ceux des anarchosyndicalistes parisiens que ceux de nos Seynois, "de souche" ou pas :
"A La Seyne on s’a mis en grève, / C’est pas rigolo tout c’truc là ; / Le riche, y nous désir’la crève, / Va falloir y mettr’ le hôla ! / On s’a fait une caiss’ de retraite . Pour l’vieux qui peut plus turbiner / Hé bien ! l’bourgeois, lui, ça l’embête, / Y veut êtr’seul à bedonner./ Mouchards et sauteurs, s’en vont devant la ronde, / Tandis que l’ouvrier revendique ses droits ; / Tremblez, opprimeurs, race infecte du monde, / Quand l’ouvrier a faim, y n’connait plus d’lois. / Classe des travailleurs / Salut au syndicat ! / Les temps viendront meilleurs, / Salut prolétariat !"
On conçoit aussi que le patronat et le gouvernement aient tout fait pour que la grève soit un échec. Et d’abord, en se refusant de négocier vraiment. Ainsi, malgré le soutien de la population et de la municipalité, malgré les galas de solidarité, la grève va s’éterniser jusqu’à la fin mars, sans entraîner les autres corporations des Chantiers. Elle s’achèvera sur quelques concessions de la direction, mais pratiquement sur un grand sentiment d’échec chez des travailleurs pris à la gorge financièrement, et une certaine défiance devant l’entêtement stérile des anarchosyndicalistes.
L’originalité de cette grève est le rôle qu’y a joué la langue italienne. Nous avons vu intervenir cette langue dans l’oralité de l’assemblée de grévistes en janvier 1897. Cette fois, c’est à l’écrit qu’elle apparaît. Un tract en italien est diffusé localement et régionalement, en appel à la solidarité de tous les travailleurs italiens. Et ce même document est répercuté en Italie auprès des organisations syndicales afin qu’elles assurent une solidarité active : "Unione delle camere sindacale della Seyna-sul-mare. MANIFESTO. Compagni e fratelli, Dal 5 marzo corrente, la corporazione dei calderai sul ferro, delle Forge e Cantiere della Seyna e delle Mouisseche, da un voto emesso dalle camere sindacale si dichiaro in sciopero...".
C’était une véritable gifle à la xénophobie ambiante.
Ainsi, en ces temps où l’on commence à chanter cette chanson magnifique née au lendemain même de la défaite de la Commune, et reprise ensuite par tout le mouvement ouvrier, l’Internationale, (et puisqu’il faut employer ces mots que d’aucuns qualifieront de langue de bois, mais qui correspondent à une vraie réalité vécue), dans sa pratique spontanée, puis réfléchie, le mouvement ouvrier des Chantiers a grandement contribué à développer un sentiment de solidarité et de fraternité internationaliste.

René Merle

Notes

[1Cf. : dictionnaire.

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