Categories

Accueil > À la recherche du temps perdu > Oc, la patrie perdue ?

Oc, la patrie perdue ?

jeudi 1er août 2019, par René Merle

Mon choix en matière « occitane »

Vous l’avez constaté à la lecture de quelques articles récents [1], les historiens de la Restauration et de la Monarchie de Juillet ont fortement mis en avant, dans leurs considérations sur la formation de l’unité nationale, les spécificités de la partie méridionale de ce qui est aujourd’hui la France, et le rôle de la violence d’État dans la passage au royaume de ces terres de langue d’Oc.
Dans la période postrévolutionnaire où le romantisme s’empara du thème des identités nationales à partir des questions linguistiques (une Langue, donc une Nation…), l’existence d’une langue d’Oc a pu inciter des intellectuels, qui revisitaient l’histoire de France grâce aux récents travaux des historiens, à mettre en avant l’existence d’une patrie fantôme, correspondant à l’espace de la langue d’Oc.
La langue d’Oc ? Une langue fragmentée en divers dialectes entre lesquels la compréhension était aisée, et une langue magnifiée par la koinè des Troubadours, que l’érudition linguistique faisait alors sortir de l’oubli. Mais surtout une langue humiliée, abandonnée au peuple sociologique encore peu francisé, quand les « élites » provinciales l’étaient totalement depuis longtemps.
À partir des années 1840, et plus particulièrement après la création du Félibrige (1854), des écrivains s’employèrent à faire de cette langue du peuple un outil de vraie création littéraire. Et naturellement, bien au fait de la recherche historique contemporaine, cette entreprise de défense et illustration d’une langue alors ravalée au rang de « patois » utilisa la splendeur passée de la civilisation médiévale d’Oc pour justifier sa démarche.
Patrie fantôme, comme je l’écrivais plus haut, qui ne manqua pas de susciter immédiatement d’âpres critiques. Révéler les indépendances d’antan, et s’en réclamer, n’était-ce pas en fait une atteinte à l’unité nationale, consolidée par le grande Révolution ? Face à ces critiques, dont beaucoup vinrent du camp républicain, le mistralisme félibréen s’installa alors dans un curieux écartèlement : d’un côté on magnifiait par des poèmes la résistance occitane lors de la croisade dite des Albigeois, on exaltait implicitement ou explicitement un nationalisme d’Oc en unifiant la graphie des dialectes, en les transformant en langue nationale normée, mais, d’un autre côté, on se défendait de porter le moindre sentiment autonomiste et encore moins séparatiste, et l’on demandait à l’État français, dont on se réclamait clairement, une prise en compte effective de cette langue. Mistral rêvait de « la Comtesse » qui mènerait enfin la guerre de libération nationale d’Oc, et en même temps adhérait à la très antidreyfusarde Ligue de la Patrie française… Signe de l’inconséquence de son engagement « national » d’Oc, il recula devant l’obstacle à chaque manifestation concrète d’une opposition au pouvoir central en terre occitane. Il ignora superbement la Ligue du Midi de 1870, il condamna abominablement la Commune insurrectionnelle de Marseille [2], et il refusa de rejoindre l’immense mouvement protestataire des vignerons méridionaux en 1907.
On ne peut dire que la donne ait beaucoup changé depuis. Tel qui rend pieusement hommage aux martyres de Montségur, et qui célèbre l’anniversaire de la mort du perfide croisé Simon de Montfort, s’en remettra aux pouvoirs publics « jacobins » pour qu’ils promeuvent l’enseignement de cette langue désormais en perdition sociologique.
On en reste au schéma : « nous avons perdu une patrie, mais maintenant que nous sommes français, il conviendrait que l’État français, qui a étouffé notre langue par la scolarisation, l’aide désormais à survivre ».
En fait, l’histoire a tranché, dans la mesure où jamais, au grand jamais, les populations vivant sur cet espace de la langue d’Oc, (au temps où elle était encore langue du quotidien populaire, et encore plus aujourd’hui où elle n’est plus que l’apanage de ses quelques défenseurs), n’ont manifesté le moindre sentiment séparatiste, ni même, et cela est certainement encore plus grave aux yeux des renaissantistes d’Oc, n’ont témoigné d’une conscience d’appartenance collective à un grand espace linguistique d’Oc, et encore moins, comme en rêva Mistral, d’un espace transfrontalier occitano-catalan.

Le hasard de la naissance a voulu que j’ai reçu comme langue maternelle un débris du latin, le français, et que par tradition familiale et intérêt personnel, je suis également porteur d’un autre débris du latin (le provençal, dialecte de la langue d’Oc). En ce qui me concerne donc, mon intérêt pour la langue d’Oc s’est affirmé dès le lendemain de 1968. Je ne me suis jamais retrouvé dans l’occitanisme politique (une langue, une nation, un pouvoir politique spécifique), ni dans l’occitanisme culturel qui séparait totalement son culte troubadouresque et ses suites de la réalité socio-politique du « pays ». Bref, à cheval entre deux chaises, mon illusion initiale a été de penser que la langue pouvait être, au présent, un marqueur dans la lutte politique et dans la lutte des classes. Il m’a vite fallu déchanter. Dès lors, la longue recherche que j’ai entreprise en matière d’écriture en langue d’Oc [3], d’un point de vue historique et sociolinguistique, a voulu dégager le passé de la langue de la seule aura culturelle et le ramener à la trivialité de son expression ordinaire. Je ne cherchais pas à magnifier une langue dont je ne peux que constater le triste destin, mais je voulais avant tout témoigner mon respect pour ce peuple (sociologique) qui l’avait tant bien que mal maintenue jusqu’à une période récente, mais en acceptant sans broncher son humiliation, et en refusant de la transmettre aux enfants. Peuple de « petites gens », de paysans , d’artisans, d’ouvriers, profondément engagés dans les réalités politiques et sociales de leur temps, mais qui se trouvaient encombrés d’un héritage linguistique dont tout était fait pour les persuader qu’il fallait l’abandonner. Situation qui évidemment était celle de toutes les régions « à patois », en dehors des limites de la langue d’Oc, mais qui prenait ici un aspect singulier dans la mesure où les défenseurs de cette langue (qui de par leur situation sociale avaient aisément eu accès à la langue et à la culture française) ne cessaient de répéter à « leur » peuple qu’il était enfant d’une nation déchue, qu’il fallait ressusciter. L’hymne félibréen, Coupo santo, qu’écrivit Mistral, se termine sur ce constat quelque peu désespéré « et si tombent les félibres / tombera notre Nation » !

Répondre à cet article