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Le mouvement ouvrier avant le Second Empire

vendredi 2 août 2019, par René Merle

L’autonomie initiale du mouvement ouvrier

Suite aux billets consacrés au mouvement ouvrier avant le Second Empire [1], je voudrais proposer quelques repères historiques concernant les stratégies d’isolement volontaire ou de démarches unitaires qu’a connues le mouvement ouvrier et socialiste dans cette période qui vit naître la révolution industrielle en France, et modifia la nature d’un monde ouvrier urbain encore aux confins de l’artisanat et de l’atelier. Période où, faut-il le rappeler, le droit d’association et le droit de grève n’étaient pas reconnus.

Après 1830 et l’établissement de la très bourgeoise monarchie de Juillet, le mouvement ouvrier, dans sa diversité foisonnante (autodidactes révoltés, chapelles socialistes utopistes, blanquistes révolutionnaires, communistes cabétistes, mutuellistes pragmatiques, etc., etc.) naquit dans la prise de distance avec le mouvement républicain petit bourgeois, dont il partageait les objectifs politiques, mais auquel il reprochait sa parfaite indifférence en matière sociale.
Mis à part les Blanquistes (qui se méfiaient de l’ignorance populaire et particulièrement rurale, et subordonnaient l’obtention du suffrage universel au préalable de l’éducation dans le cadre de la dictature de l’avant-garde révolutionnaire), il apparaissait naturel à la plupart des premiers militants ouvriers de militer pour l’obtention de ce suffrage, car sa conquête permettrait à des représentants du prolétariat de défendre, voire de faire aboutir les revendications des travailleurs, revendications plus que légitimes quand on sait quelles étaient sous la Monarchie de Juillet les conditions de travail et de vie de cette classe ouvrière, mais revendications auxquelles n’étaient guère sensibilisés les militants républicains issus de la petite ou moyenne bourgeoisie éclairée.
Ainsi se cristallisa l’opposition entre la République démocratique que souhaitaient établir les uns, et la République démocratique et sociale que les autres voulaient promouvoir.

À cet égard, la Seconde République représenta dramatiquement, dans l’accélération de sa courte vie (1848-1852), le laboratoire de l’alternative proposée au mouvement ouvrier, alternative que les décennies suivantes allaient plus encore concrétiser : s’allier au mouvement républicain petit-bourgeois ou le bouder.
En février 1848, les ouvriers de Paris qui avaient contribué si ardemment à la chute de la monarchie arborèrent le drapeau rouge devant le chantre de la démocratie nouvelle, Lamartine, qui, contre la promesse de la prise en compte de leurs revendications, et au premier chef le droit au travail, fit préférer le drapeau tricolore, symbole de l’unité nationale.
On sait comment se termina l’affaire, quand la suppression des ateliers nationaux entraîna l’insurrection massive du Paris ouvrier, en juin 1848, insurrection du chiffon rouge, insurrection de la misère et de la rage, sans chefs, sans soutiens dans d’autres couches sociales, insurrection écrasée dans le sang par les démocrates républicains qu’une autre insurrection avait portés au pouvoir, en février.

La leçon avait porté, et quand en 1849 les réactionnaires revenus au pouvoir sous le drapeau de l’Ordre mirent au pas ces démocrates républicains, désormais baptisés « démocrates socialistes », ou « Rouges », le Paris ouvrier ne bougea guère, ou pas. Seuls les prolétaires de Lyon et de cités voisines, gagnés aux sociétés secrètes montagnardes, se soulevèrent. Ils furent écrasés et l’état de siège régna sur la cité des Canuts et sa région. La solitude de ce sursaut signait la désaffection des prolétaires à l’égard d’un mouvement républicain « rouge » qui les avait combattus en juin 1848.
Et quand en décembre 1851 le Président Louis-Napoléon étrangla la République, à l’appel des sociétés secrètes rouges, bien implantées grâce à un remarquable travail militant dans le tissu des campagnes et des petites villes, une trentaine de départements se soulevèrent, les grandes villes et les cités ouvrières ne bougèrent guère, ou pas.
La prise de distance, voire le divorce, entre mouvement ouvrier et mouvement républicain avancé semblait consommée. Louis-Napoléon le démagogue allait bien entendu jouer plus que jamais là-dessus.

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