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El ciudadano ilustre

vendredi 2 août 2019, par René Merle

Retour sur le thème fondamental du rapport créateur – public

J’évoquais hier l’Argentine à propos d’un de ses intellectuels les plus connus : Borges... fictions.
J’avais évoqué l’an dernier le film de Gastón Duprat et Mariano Kohn, El ciudadano ilustre (titre français : « Citoyen d’honneur »), 2016, maintes fois primé internationalement, qui pose magistralement le rapport de l’intellectuel « prestigieux » à un bien médiocre public argentin. J’y reviens donc.
À première vue, il s’agit d’une narration linéaire, qui débute par la remise du Prix Nobel de littérature à un grand romancier d’origine argentine. Hautain voire sardonique, narcissique, sceptique quant au rapport de la fiction à la réalité, cynique quant à la nature humaine, il a bâti son œuvre à partir de souvenirs de sa localité natale, Salas, une médiocre bourgade perdue dans la plaine argentine à quelque cinq cents kilomètres au sud de Buenos Aires, localité qu’il a quittée il y a quarante ans, à l’âge de vingt ans, pour n’y jamais revenir. Il vit désormais à Barcelone dans une immense villa forteresse design, à la monstrueuse bibliothèque digne d’un Borges ou d’un Eco.

Paralysé par le sentiment d’avoir épuisé sa veine créatrice, il ne répond plus aux invitations prestigieuses émanant du monde entier, jusqu’à ce qu’inopinément se glisse dans le flot une invitation de la municipalité de Salas, lui annonçant qu’il en sera proclamé citoyen d’honneur dans quelques jours. Il accepte au débotté, et se retrouve pris dans un hommage qui tourne bientôt au cauchemar.
Plus encore que par la résurgence catastrophique d’un amour de jeunesse (et son aboutissement sanglant), le cauchemar est généré par la coïncidence impossible entre la demande très prosaïque et matérialiste des « Siens », - désireux de tirer profit de sa notoriété -, et ce dont il peut leur témoigner sur la nature de la/sa création littéraire.
Après son retour, il écrit sur ce bref passage à Salas un nouveau roman, dont il est cette fois le héros, et le film se termine sur la présentation publique de l’ouvrage.
Il existe sans doute différents niveaux de lectures de cet entrelacs pathétique et hilarant.
Je ne veux ici qu’en retenir quelques uns, étroitement liés.
Peuplée de descendants d’émigrants italiens (comme l’est aussi le Nobélisé), cette bourgade manifeste a priori son tranquille conformisme provincial, sauf que ses habitants, (pour la plupart engoncés dans leur quotidien limité, leur égoïsme, la rémanence de l’idéologie de la dictature et son anti européanisme), témoigneront progressivement au Nobélisé de la vérité du proverbe : « Pueblo chico, infierno grande »…

Que dire de cette vision à l’humour dévastateur, proposée par trois intellectuels argentins de renom (les deux réalisateurs et le scénariste) ? Faut-il la recevoir en démolition trop facile d’une certaine médiocrité provinciale, et pas seulement argentine, car chez nous bien de petites localités inscrivent aussi leurs usages « culturels » et festifs dans l’élection de la Miss, la parade des pompiers, l’exposition des peintres amateurs et j’en passe.
Les auteurs proposent donc une satire dans l’esprit de la vigoureuse comédie italienne, mais sans en chercher vraiment la cruauté. Car en fait les « locaux » quelque peu stigmatisés ne sont pas plus condamnables que leur imprudent invité. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour la « haute culture » contre la « basse culture », mais du constat de la distance irrémédiable entre le créateur et les gens « ordinaires », de l’absolue non-coïncidence entre la création et ceux dont elle a pu s’inspirer, a fortiori quant il s’agit de ceux qui avec lesquels on a partagé des rapports d’amitié et d’amour.
Sans être nobélisé, et sans être Argentin, quiconque a voulu nourrir sa création du rapport au lieu de l’enfance et de la jeunesse, a pu mesurer cette distance, voire cette barrière, avec les « Siens »
« Nadie es profeta en su tierra », (« Nul n’est prophète en son pays »), dit le bandeau d’une des affiches du film.
Au-delà de cette évidente donne sociologique, le film nous pose implicitement une réflexion sur la liberté absolue de l’œuvre d’art dans son rapport au réel et à l’engagement. Vérité et/ou fiction ? Du conte raconté à son fruste chauffeur pendant le voyage de Buenos Aires à Salas, - conte que le chauffeur renvoie à un souvenir vrai -, à l’interrogation finale sur son nouveau roman (un récit romancé de ces jours d’« hommage » à Salas), la « vérité » ne relève-t-elle pas en définitive de l’imagination quelque peu perverse du narrateur et de sa propension au double discours ? Comme des critiques l’ont fait remarquer, le mot « Salas » se lit dans les deux sens.
On peut d’ailleurs penser que le destin du film sera peut-être celui de l’œuvre du Nobélisé : internationalement primé, mais quelque peu boudé du public populaire…

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