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Février-Juin 1848. Une République mort-née. VI – vers les élections

mardi 6 août 2019, par René Merle

La lucidité de Blanqui et la riposte bourgeoise : « À bas les communistes ! »

Suite de Février-Juin 1848. Une République mort-née. V - Lyon

Pressé de se donner une légitimité, le Gouvernement provisoire avait fixé les élections législatives au 9 avril. La Société Républicaine centrale (blanquiste) lui adressa le 6 mars une pétition demandant l’ajournement des élections. Elle resta sans réponse et la Société adressa une seconde pétition le 14 mars.
Je donne ici les deux textes présentés dans Auguste Blanqui, Textes choisis, Éditions sociales, 1971, textes qui traitent de façon très claire de la légitimité du suffrage universel (masculin !) quand le peuple n’est pas « éclairé ». J’y reviendrai.

6 mars 1848
« Citoyens, l’élection immédiate de l’Assemblée nationale serait un danger pour la République.
Depuis soixante ans, la contre-révolution parle seule à la France. La presse, bâillonnée par les lois fiscales, n’a pénétré que l’épiderme de la société ; l’éducation des masses n’a été faite que par le seul enseignement oral, qui a toujours appartenu, et qui appartient encore aux ennemis de la République.
Les notabilités des partis vaincus [1] attirent seules l’attention du peuple. Les hommes dévoués à la cause démocratique lui sont à peu près inconnus. La liberté du suffrage ne serait qu’apparente, toutes les influences hostiles conjurées fausseraient inévitablement le vœu du peuple.
On peut dire que la nation, considérée comme une vaste assemblée, voterait sous l’empire d’une opinion qui n’a pas de contradicteurs. C’est une injustice et encore plus un danger, car cette opinion, c’est le Royalisme.
Quels sont les hommes qui demandent à grands cris la convocation immédiate des comices ? Les ennemis avérés de la République, ceux qui l’ont toujours combattue avec acharnement, qui la subissent comme un affront, et qui comptent sur l’excès de sa simplicité pour l’étouffer à son berceau
Une immense comédie se joue devant la France. En serons-nous dupes, citoyens ? Nos ennemis, désarmés de la violence, se réfugient dans l’astuce. Ils veulent recueillir à temps le fruit de trente ans de compression.
Songez-y, citoyens, l’œuvre du 21 février ne saurait périr. Si [une précipitation] aussi imprudente que déloyale devait amener le fléau d’une assemblée réactionnaire, la république ne reculerait pas. Que votre sagesse prévienne les désastres d’une telle lutte.
N’oubliez pas qu’entre les élections faites demain ou dans six mois il y a un abîme. C’est à la discussion de le combler. Le vote aujourd’hui serait une surprise et un mensonge.
Il ne deviendra vérité que par une libre polémique. Mais cette polémique ne saurait être l’œuvre d’un jour.
En conséquence, nous demandons l’ajournement indéfini des élections et l’envoi dans les départements de citoyens chargés d’y porter la lumière démocratique. »

14 mars 1848
« Citoyens, nous demandons l’ajournement des élections de l’Assemblée constituante et de la garde nationale. Ces élections seraient dérisoires.
À Paris, un très petit nombre d’ouvriers sont inscrits sur les listes électorales. L’urne ne recevrait que les suffrages de la bourgeoisie.
Dans les villes, la classe des travailleurs, façonnée au joug par de longues années de compression et de misère, ne prendrait aucune part au scrutin, ou bien elle y serait conduite par ses maîtres, comme un bétail aveugle.
Dans les campagnes, toutes les influences sont aux mains du clergé et des aristocraties. Une tyrannie savante a étouffé par son système d’isolement individuel toute spontanéité au cœur des masses. Les malheureux paysans, réduits à la condition de serfs, deviendraient le marchepied des ennemis qui les oppriment et les exploitent.
Notre âme s’indigne à la pensée que les oppresseurs puissent ainsi recueillir le bénéfice de leur crime ; c’est un sacrilège de faire mentir à leur propre salut dix millions d’hommes, d’arracher à leur inexpérience la sanction de leur esclavage. Ce serait un défi par trop insolent aux barricades de Février.
Le peuple ne sait pas : il faut qu’il sache. Ce n’est pas l’œuvre d’un jour, ni d’un mois. Lorsque la contre-révolution a seule la parole depuis cinquante ans, est-ce donc trop de l’accorder une année peut-être à la liberté, qui ne réclame que la moitié de la tribune et ne mettra pas, elle, la main sur la bouche de son adversaire ?
Il faut que la lumière se fasse jusque dans les moindres hameaux, il faut que les travailleurs redressent leurs fronts courbés par la servitude et se relèvent de cet état de prostration et de stupeur où les castes dominantes les tiennent, le pied sur la tête.
Et ne dites pas que nos craintes sont chimériques ! Les élections, si elles s’accomplissent, seront réactionnaires. C’est le cri universel. Le parti royaliste, le seul organisé grâce à sa longue domination, va les maîtriser par l’intrigue, la corruption, les influences sociales ; il sortira triomphant de l’urne.
Ce triomphe, ce serait la guerre civile ! Car Paris, le cœur et le cerveau de la France, Paris ne reculera pas devant le retour offensif du passé. Réfléchissez aux sinistres conséquences d’un conflit entre la population parisienne et une Assemblée qui croirait représenter la nation, qui ne la représenterait pas ; car le vote de demain sera une surprise et un mensonge.
Que votre prudence épargne à la France de tels périls. Laissez le peuple naître à la République. Il est encore emprisonné dans les langes étouffants de la Monarchie.
Ajournement des élections, c’est le cri des Parisiens ! »

Le 17 mars, une immense manifestation populaire parisienne demande le report des élections. Le gouvernement débordé recule, mais de peu : les élections sont fixées aux 23 et 24 avril.
On lit dans l’organe des républicains bourgeois "modérés", Le National, au lendemain de la manifestation :

« Une pétition présentée par quelques citoyens [ !] et qui ont été introduits à l’Hôtel-de-Ville près du gouvernement provisoire demande l’ajournement de l’époque fixée pour les élections. […] Nous rendons pleine et entière justice aux sentimens [2] de convenance et de dignité que les délégués de la manifestation ont montré en s’adressant au gouvernement provisoire, en l’assurant du concours énergique et sincère du peuple de Paris. Mais en ces temps de liberté, où chacun est admis fraternellement à parler, suivant sa conscience et ses lumières, dans l’intérêt de tous, qu’il nous soit permis de dire franchement ce que nous croyons être la vérité : le peuple sait l’entendre.
On conseille au gouvernement provisoire de rejeter jusqu’au 31 mai prochain l’époque de la réunion des électeurs. Ce projet, nous le repoussons, en principe, comme une atteinte à la souveraineté du peuple ; en fait, comme une déviation de la politique suivie jusqu’à présent par le gouvernement.
Et sur quoi motiverait-on cet ajournement ? Pourra-t-on dire que cet admirable peuple qui a renversé une dynastie, et s’est arrêté après la victoire, sans qu’un cri de haine, un accent de vengeance contre les propriétés ou contre les personnes se soit échappé de ses lèvres, manque de l’intelligence nécessaire pour choisir ses représentants ? Mais tout ce qui s’est passé depuis le 24 février proteste contre cette allégation, et nous ne voudrions d’autre preuve de la parfaite aptitude du peuple à exercer le droit le plus sacré de choisir ses représentans [3] que la manifestation d’aujourd’hui elle-même. Aussi, nous le disons sincèrement, s’il est des hommes qui doutent des lumières du peuple, ils se trompent. Et si, convaincus aussi bien que nous de la parfaite intelligence des citoyens, ils redoutent seulement le péril d’une élection trop prompte, nous croyons qu’ils commettent à leur insu une nouvelle erreur. Tout délai doit nuire à la République elle-même, en laissant de folles espérances, qui se sont déjà trahies, le temps de grandir [4] ; à de coupables desseins que la manifestation d’aujourd’hui a tués dans leur germe, le temps de se former »

En fait, l’effroi causé par la manifestation incite les milieux « modérés » et conservateurs à se ressaisir. Le 16 avril, une nouvelle manifestation demandant le report des élections est brisée par la garde nationale des quartiers bourgeois, au cri de « à bas les communistes », avec la bénédiction du ministre de l’intérieur, le « radical » Ledru-Rollin. Première trahison de celui qui sera bientôt le leader de la démocratie socialiste, première trahison qui anticipe toutes les trahisons ultérieures , et jusqu’à aujourd’hui, de cette gauche raisonnable « de gouvernement ».

À bas les communistes !
16 avril 1848 - Le gouvernement de la toute jeune République, et son ministre de l’intérieur, le démocrate Ledru Rollin (futur démocrate socialiste « rouge » !) brisent donc la manifestation parisienne de l’extrême gauche populaire qui, jugeant la date trop précipitée pour que l’opinion rurale soit bien informée, demandait un report des élections. Mobilisés par Ledru-Rollin, les gardes nationaux des quartiers bourgeois soutinrent massivement le gouvernement au cri de : " A bas les Communistes ! ".

Dans cette caricature, qui évoque à chaud l’événement, le ridicule petit bourgeois garde national (dont la feuille haineuse plantée sur sa baïonnette montre qu’il est fâché avec l’orthographe) vitupère devant le sage doctrinaire :
« A bas les Communistes ! C’est un tas de Brigands, qui prétendent que tout un chacun a le droit de vivre en travaillant, que la terre est assez grande pour nourrir tous ses enfants, que le Vin abrutit l’homme, et mille autres atrocités semblables au nom de la fraternité, mort aux Communistes, Socialistes, etc. etc. »

Suite : Février-Juin 1848. Une République mort-née. VII – Paris, candidatures ouvrières ?

Notes

[1Dans les campagnes principalement

[2Graphie de l’époque

[3Graphie de l’époque

[4Un coup de griffe contre les socialistes et les communistes

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