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Février-Juin 1848. Une République mort-née. VII – Paris, candidatures ouvrières ?

mardi 6 août 2019, par René Merle

La modération électoraliste des clubs ouvriers

Suite de Février-Juin 1848. Une République mort-née. VI – vers les élections

Pendant que la Société Républicaine centrale des Blanquistes dénonce la précipitation dans laquelle se préparent les élections, des clubs clairement ouvriers et plus "modérés" se préparent à ces élections en appelant les ouvriers à s’inscrire sur les listes électorales (beaucoup ne l’avaient pas encore fait), et à permettre l’élection de candidats vraiment ouvriers, qui porteront à l’Assemblée, dans le calme et le respect de tous, les revendications ouvrières. Avec cette claire affirmation d’une autonomie ouvrière, en dehors de toute structure politisée extérieure, on peut lire la matrice de deux courants ultérieurs, qui ne se croiseront pas vraiment : le syndicalisme "apolitique" et le parti ouvrier, nouveau venu sur l’échiquier politique.

Voici une affiche du Club des Travailleurs Unis qui appelle à la préparation de candidatures ouvrières aux élections législatives de la fin du mois d’avril 1848.

Dans l’extraordinaire éclosion de clubs parisiens, le très venimeux, mais très documenté ouvrage d’Alphonse Lucas, Les clubs et les clubistes : histoire complète et anecdotique des clubs et comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution, de 1848, (Paris, Dentu, 1851) présente ainsi ce club :

« TRAVAILLEURS UNIS (société des), rue du Rocher, 6, fondé en avril 1848. Président, Edouard Houel. Ce club, presque modéré, avait pour organe un journal lithographié Le Travail (deux numéros). »

Jusqu’à la manifestation insurrectionnelle du 15 mai, dont la répression permit de décapiter le mouvement démocratique et socialiste, le club soutient la politique de Louis Blanc et « l’organisation du travail ».
Le texte est signé Moriot. Cet ouvrier fumiste (installateur et réparateur de cheminées) était déjà apparu quelques jours auparavant avec une affiche appelant les ouvriers à s’inscrire sur les listes électorales, imprimée le 24 mars par les soins du Club des Prévoyants, 60 rue de l’Arcade. Pour information, j’en donne le texte en annexe ci-dessous.

Ces deux documents permettront de faire réfléchir au rapport à l’élection des ouvriers conscientisés, à la spécificité d’une candidature ouvrière, et au rapport à la politique de cette défense « catégorielle ».

AFFICHE
« La seconde assemblée des ouvriers pour préparer les recherches, parmi eux, des représentants à l’Assemblée Nationale, aura lieu demain soir à 8 heures salle Chabrol, sous le titre de Club des TRAVAILLEURS-UNIS.
Nos frères, les Ouvriers du Faubourg Saint-Antoine et de tous les quartiers, sans exception, sont prévenus que le Club des Travailleurs-Unis, ira fraterniser avec eux, Jeudi soir, à 8 heures, place Royale, (au Marais) :
En conséquence, tous les travailleurs, sans distinction d’état, qui désireraient envoyer des Représentants à l’ASSEMBLÉE NATIONALE, sont invités à se trouver au rendez-vous pour entendre le développement de nos principes, et recevoir l’offre de notre concours pour leurs nominations, et pour les nôtres, et la demande de leur appui fraternel.
Venez mille. Venez dix mille. Venez tous, l’union fait la force, et si nous le voulons réellement et pacifiquement, aucune puissance au monde ne sera aussi respectable que la nôtre, car nous avons pour boulevard la Justice naturelle, la Raison, l’Humanité, notre modération et l’irrésistible force de notre nombre.
Au nom des 800 ouvriers qui composaient la première réunion, le Président provisoire,
MORIOT, ouvrier.

OUVRIERS,
Nous venons encore une fois de reconquérir notre liberté.
Il faut cette fois que nous sachions la maintenir et l’organiser.
Pour cela, il faut absolument nous voir, nous entendre, nous expliquer tous, et nous unir tellement que nous n’ayons plus désormais qu’une seule et même volonté.
Si nous ne nous concertons pas, si nous laissons prendre l’initiative aux coteries de toutes classes qui vont chercher à nous exploiter, à surprendre nos voix, la Révolution que nous venons de faire tombera encore dans les poches des faiseurs de discours. Sous une autre forme de gouvernement, 1848 nous échappera comme 1830. Les intrigans [1] seuls en profiteront, et, dans 10 ou 15 ans, quand ils nous auront lassés, ce sera encore pour nous une révolution à refaire.
Nous pouvons éviter ce péril : SOYONS DÉFIANS [2]
En 1830, comme aujourd’hui, nous avions reconquis notre liberté ! nous l’avions confiée aux Censitaires [3]… Qu’en ont-ils fait pendant 17 ans ? Dans quel état était la France, le 24 février, quand nous l’avons arrachée de nos mains ? Qu’ils répondent !
Ils l’avaient vendu au Pouvoir pour des Places, pour des Croix, pour des Pensions, des Bureaux de tabac, des privilèges de Théâtre…
Honte aux traficans [4]] de la liberté ! ILS NE PEUVENT PLUS NOUS GOUVERNER !
Ouvriers, mes frères en travail, en probité et en pauvreté, unissons-nous ! Sachons fonder en France un impérissable règne de loyauté, d’honneur et de raison, et appuyons-le sur l’invincible force de notre union et de notre volonté !
Nous allons élire nos représentants : Elaguons tout ce qui n’était pas franchement avec nous avant la Révolution. Repoussons les timides et équivoques dévouements du lendemain. Nous seuls, soldats des barricades, nous seuls nourriciers de la nation, nous seuls vrai Peuple enfin, pouvons vouloir fermement défendre les vrais droits du peuple et sauver sa liberté. Il faut que les ouvriers du département de la Seine nomment pour députés au moins vingt ouvriers, pris parmi eux. Il faut que la blouse de l’ouvrier entre sans honte et sans crainte à l’Assemblée Nationale. Il faut qu’elle aille à la tribune, écho de nos cent mille voix, étonner et rassurer le monde par la raison, la fermeté et la modération de son langage. Il faut enfin qu’elle aille y faire triompher nos droits et nos réclamations jusqu’à ce jour trop méconnus.
Tous les Ouvriers, tous les bons Citoyens, sont priés de nous prêter le concours indispensable pour la réalisation du but que nous nous proposons, but immense ! Car il aura pour résultat le maintien du droit dont jouissent déjà les Ouvriers, et l’acquisition de tous les droits nouveaux, conciliables avec l’ORDRE que nous voulons tous, avec l’intérêt général de l’Industrie et du Commerce, (sans lesquels il n’y a pas de travail), et le RESPECT DE LA PROPRIÉTÉ, il aura pour résultat de faire cesser chez les citoyens timides la crainte mal fondée que leur inspire un passé qui n’est plus et qui ne peut plus être, parce que nous n’en voulons pas plus qu’eux. Enfin, il aura pour résultat sûr et prompt de dissiper les craintes des classes fortunées, en leur apprenant à nous connaître ; et, puisque les balles de la rue Richelieu, puisque les écriteaux infâmants attachés par des ouvriers sur la poitrine des justiciés du peuple, n’ont pas suffi pour nous faire apprécier par elles, aujourd’hui c’est à la tribune de l’Assemblée Nationale que nous voulons leur commander la Confiance, l’Estime et le Respect.
Ouvriers ! Nous qui connaissons notre cœur, nous nous en sentons dignes !
Paris, Imp. et lithographie de MAULDE et RENOU, rue Bailleul, 9-11 »

Appel au vote
« OUVRIERS DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Les ouvriers déjà inscrits comme électeurs de l’Assemblée nationale ne sont pas contents de vous.
Vous savez aller conquérir la liberté jusque sur les canons de vos ennemis ; et quand vous la tenez, vous ne savez pas la conserver.
On prépare au Luxembourg [5], des lois pour améliorer votre sort, et par votre négligence, vous n’aurez pas de représentants à l’Assemblée nationale pour défendre ces lois et les faire accepter.
Nous avons parmi nous quatre cent mille électeurs : il n’y a plus que deux jours pour se faire inscrire et nous ne sommes pas encore vingt mille inscrits dans toutes les mairies de la Seine.
Quoi ! vous combattez sur les barricades pour être libres, et vous ne savez pas vous servir de la liberté.
Quoi ! vous avez voulu être électeur, et vous ne vous faites pas inscrire pour voter.
Quoi ! vous avez voulu être éligibles, et vous apportez, par votre négligence, des obstacles à l’élection de vos camarades et des défenseurs de la sainte cause du travailleur.
Qui donc défendra alors vos intérêts ? Est-ce que ce seront encore ceux qui ont des intérêts opposés aux vôtres. Savez-vous ce qu’auront de meilleur à dire les organes de ces intérêts ennemis des vôtres, afin de vous faire confisquer vos droits électoraux, dans la constitution que l’on va faire ?
Ils pourront dire :
« les ouvriers ne veulent pas être électeurs, puisqu’ils ne se sont pas fait inscrire.
Les ouvriers ne tiennent pas à être représentés, puisqu’ils n’ont pas pris de représentants en leur sein.
C’est que les ouvriers se sont reconnus incapables d’être électeurs et qu’ils n’ont pas trouvé parmi eux d’hommes capables de les représenter.
Ou bien alors, c’est que les ouvriers se trouvent heureux comme ils sont et qu’il n’y a aucune réforme à faire pour améliorer leur position.
Donc, si tout était pour le mieux avant la révolution, laissons subsister les mêmes choses avec d’autres noms. »
Ouvriers !
Si l’on nous jette ces paroles à la face le lendemain des élections, qu’aurons-nous à répondre ?
Non, mille fois non ! Nous ne voulons pas qu’on rétablisse un Cens électoral et que l’on nous reprenne nos droits de citoyens égaux ; et vous, retardataires, vous allez vous servir de vos droits.
Il nous faut vingt ouvriers à l’Assemblée nationale, vous les nommerez !
Il nous faut dans deux jours quatre cent mille ouvriers inscrits sur les listes dans les mairies, nous les aurons !
Vous allez retrouver votre enthousiasme et votre intelligent patriotisme ; vous allez sur le champ quitter vos outils et courir à vos mairies, comme le 24 février vous avez couru aux barricades.
Du calme, mais de la résolution, mais de l’unanimité.
Pour être un bon républicain, il faut autre chose que savoir vaincre avec un fusil, il faut vouloir vaincre avec son droit. Frères qui n’êtes pas inscrits, nous comptons sur vous.
24 mars 1848. MORIOT, Ouvrier, 17 ter rue Lafayette.
En faisant imprimer, selon le désir que m’a exprimé le citoyens Moriot, son appel aux électeurs retardataires, je crois accomplir l’acte d’un citoyen ami de la liberté et de l’ordre, qui, d’une part, veut que l’Assemblée constituante soit l’expression vraie de la volonté du peuple souverain, et d’autre part prévoit ce qui pourrait arriver au jour des élections, si les ouvriers électeurs, qui n’auraient pas été suffisamment informés des formalités à remplir, se voyaient frustrés de leurs droits de vote.
Ernest Grégoire. » [6]

SUITE : Février-Juin 1848. Une République mort-née. VIII - Limoges

Notes

[1Graphie de l’époque

[2Graphie de l’époque

[3Partisans du suffrage censitaire antidémocratique

[4Graphie de l’époque

[5Sous la présidence de Louis Blanc, la Commission du Palais du Luxembourg, était chargée de réfléchir à une nouvelle organisation du travail

[6Président du club des Prévoyants, 60 rue de l’Arcade, considéré comme modéré

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