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Encore à propos du suffrage universel

mercredi 7 août 2019, par René Merle

Si la volonté générale peut errer...

Cf . 1848, Le piège du suffrage universel ?

La réflexion sur le suffrage universel est fondamentale, et je ne voudrais pas que mon propos, présumé « quelque peu désabusé », risquerait de porter atteinte à cette conquête du suffrage universel qui, à travers bien des vicissitudes, n’en demeure pas moins une clé de la victoire des forces populaires.
Mon propos n’était pourtant pas d’en nier la vertu, encore moins d’en faire l’histoire et d’en dégager la philosophie : ce qui aurait largement dépassé le cadre d’un court billet ; en bon disciple du vieux Karl, je m’en tenais à « l’analyse concrète d’une situation concrète », historiquement définie, celle des deux premiers mois de la Seconde République, période dans laquelle les possédants ont su retourner à leur profit l’avènement d’un suffrage universel masculin qu’ils avaient toujours refusé.
Voyons tout cela d’un peu plus près.

Commençons par la question « Blanqui et les élections du printemps 1848 ».
Paradoxe apparent : les notables conservateurs qui avaient obstinément refusé le suffrage universel masculin sous la Monarchie de Juillet, et qui se retrouvèrent devant la légalisation de ce suffrage imposé par la Révolution de Février, se convertirent immédiatement en adeptes résolus de ce suffrage. Premier exemple de l’opportunisme des possédants, prompts à surfer sur le triomphe (momentané) des exploités, et à couper dans l’herbe les moissons démocratiques espérées en utilisant leurs premières conquêtes…
À la différence des républicains bourgeois et petits bourgeois, Blanqui avait parfaitement saisi le sens de la manœuvre.
Que les choses soient claires, Blanqui n’était absolument pas ennemi du suffrage universel. Adepte de l’insurrection contre la Monarchie de Juillet qui, par le suffrage censitaire, opprimait le peuple, il n’en soutenait pas moins la nécessité du suffrage universel (masculin !).

D’aucuns pensent que la demande de Blanqui de repousser l’échéance électorale (afin de donner le temps aux démocrates d’éclairer les masses ignorantes), était parfaitement utopique, car il aurait fallu au moins vingt ans pour dissiper l’aveuglement des ruraux.
Je pense au contraire que la demande de Blanqui n’avait rien d’utopique. Les exemples abondent de localités et de départements ruraux qui avaient voté pour les notables conservateurs en avril 1848, qui avaient voté massivement pour le candidat attrape-tout Louis Napoléon en décembre 1848, et que le courageux militantisme des démocrates-socialistes amena, en 1849 et 1850, à voter pour les « Rouges ». En quelques mois de conscientisation, la donne initiale avait été retournée. On peut bien sûr, dans une sorte de déterminisme mécaniste, avancer que les progrès des Rouges avaient été rendus possibles là où le terreau politique antérieur (depuis la Grande Révolution) était favorable, tout comme les conditions socio-économiques. Par contre, dans les régions traditionnellement blanches, le retournement de la donne aurait été impossible. C’est oublier, comme l’a souligné sous le Second Empire le journaliste et historien Ténot, que le Midi blanc a viré au rouge, et comment !
A contrario, on peut souligner l’innocence légaliste des démocrates-socialistes qui, forts de leur avancée électorale, envisageaient déjà une victoire aux élections législatives et présidentielles à venir.
Les conservateurs au pouvoir s’empressèrent de réduire drastiquement le suffrage « universel » [1], en en excluant les prolétaires et les pauvres. Et le Prince-Président régla la chose par son coup d’État de décembre 1851.
Mais, et on l’oublie trop souvent, le premier acte de l’étrangleur de la République fut de rétablir le suffrage universel masculin dans son intégralité, persuadé qu’il était que, plus que le pouvoir de la trique, c’est l’empoisonnement des esprits qui assurerait son pouvoir. Et de fait, en mai 1870, quelques mois avant sa chute dans la honteuse défaite militaire de septembre, Napoléon III remportait encore haut la main son plébiscite…

Mais laissons ce point d’histoire en suspens, et, puisque l’on peut opposer à mon regard présumé désabusé la confiance dans le suffrage universel des grands Anciens du XIXe siècle, et notamment celle de Jaurès, regardons donc du côté de notre présent.

Il est déjà arrivé que, d’instrument (plus ou moins parfait) de la vie démocratique, le suffrage universel devienne un instrument d’auto-asservissement des peuples.
Nous l’avons vu, la France avait donné le la en décembre 1848, en inaugurant son suffrage universel masculin par l’élection de Louis Napoléon Bonaparte comme président d’une République qu’il allait s’empresser d’étrangler.
Et la triste actualité nous le confirme : les pires autoritaires, les pires démagogues de droite, Salvini, Orban, leurs épigones tchèques, polonais, autrichiens s’appuient sur le suffrage universel… et maintenant, sucre sur les poires, Bolsonaro...
De bons esprits, humanistes propres sur eux, en conclueront évidemment, sans trop le dire, que, faute de changer de peuple, il conviendrait de ne plus lui demander son avis.
Place à la gouvernance de ceux qui savent, place à la seule gouvernance des "Capacités"…
Le drame est que souvent, trop souvent, la gouvernance des "Capacités" (comme la France (Macron) et l’Italie (Renzi) nous l’ont montré ces derniers temps) prépare à nouveau, dans la déception et l’exaspération populaire, la marche vers la pire réaction autoritaire.
Faut-il donc désespérer de la démocratie ?
Relisons notre vieux, et toujours jeune, Jean-Jacques Rousseau :
« Si la volonté générale peut errer.
Il s’ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours : jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal. » [2]

Notes

[1Suffrage seulement masculin, ne l’oublions pas ; il faudra attendre la Libération pour que femmes deviennent électrices…

[2Du contrat social ou principes du droit politique, par J.-J.Rousseau, citoyen de Genève. 1762. Livre II, ch. III

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