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Lucrèce, « De natura rerum »

jeudi 8 août 2019, par René Merle

Un matérialisme fondateur de la liberté humaine ?

Je ne me donnerai pas ici le ridicule de traiter d’une question sur laquelle les philosophes passés, présents, (et à venir ?) se sont oxygénés ou se sont cassés les dents. Le hasard et la nécessité, comme l’indiqua en son temps (1970) le titre du retentissant du biologiste Jacques Monod[Titre tiré d’une citation attribuée à Démocrite : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité »]]. Question à laquelle bien des bacheliers philo (à un âge où il leur était plutôt impossible d’être catégoriques, et surtout maîtres de leur vie) se sont aussi trouvés confrontés, par force citations de Pascal ou de Camus [1]
Si le poème latin de Lucrèce [2], De rerum natura, hommage à la philosophie d’Épicure [3], avait tant bien que mal survécu par tradition manuscrite, l’impression de l’ouvrage intégralement retrouvé, initiée à Venise à la fin du XVe siècle, et largement poursuivie en France dès le début du XVIe siècle, le révéla pleinement au monde des lettrés.

Ainsi le lecteur du XVIe siècle pouvait-il méditer sur le passage suivant [4], relatif à la fameuse déclinaison des atomes (Clinamen), telle que la présentait Épicure, le maître de Lucrèce :

La déclinaison des atomes
« À ce propos, il est encore un fait que nous désirons te faire connaître : dans la chute en ligne droite qui emporte les atomes à travers le vide, en vertu de leur poids propre ; ceux-ci, à un moment indéterminé, en un endroit indéterminé, s’écartent tant soit peu de la verticale, juste assez pour qu’on puisse dire que leur mouvement se trouve modifié. Sans cette déclinaison, tous, comme des gouttes de plomb, tomberaient de haut en bas à travers les profondeurs du vide ; entre eux nulle collision n’aurait pu naître, nul choc se produire ; et jamais la nature n’eût rien créé.

« Enfin, si toujours tous les mouvements sont solidaires, si toujours un mouvement nouveau naît d’un plus ancien suivant un ordre inflexible, si par leur déclinaison les atomes ne prennent pas l’initiative d’un mouvement qui rompe les lois du destin pour empêcher la succession indéfinie des causes, d’où vient cette liberté accordée sur terre à tout ce qui respire, d’où vient, dis-je, cette volonté arrachée aux destins, qui nous fait aller partout où le plaisir entraîne chacun de nous, et, comme les atomes, nous permet de changer de direction, sans être déterminé par le temps ni par le lieu, mais suivant le gré de notre esprit lui-même ? Car sans aucun doute de pareils actes ont chez nous leur principe dans la volonté : c’est la source d’où le mouvement se répand dans nos membres. »

Lucrèce illustre son propos par une comparaison entre le mouvement que nous effectuons sans le vouloir, suite à une poussée ou à un choc, et le mouvement que nous effectuons de notre propre chef.

« Aussi faut-il accorder aux atomes la même propriété et reconnaître qu’il existe en eux, outre les chocs et la pesanteur, une autre cause motrice, d’où provient en nous le pouvoir de la volonté, puisque, nous le voyons, de rien rien ne peut naître. La pesanteur sans doute empêche que tout ne se fasse par des chocs, c’est-à-dire par une force extérieure : mais si l’esprit lui-même n’est pas régi dans tous ses actes par une nécessité intérieure, s’il échappe à cette domination et n’est pas réduit à une entière passivité, c’est l’effet de cette légère déviation des atomes, en un lieu, en un temps que rien ne détermine. »

Ainsi, par une inexplicable analogie, notre Volonté libre, notre rupture avec le déterminisme dans nos destins individuels et nos engagements sociaux, est expliquée et justifiée par le système des atomes. Premier exemple d’une opération ( manipulation ?) philosophique qui fondera les comportements humains par leur compatibilité, leur mise en abyme, avec les réalités de la physis.
Mais, en l’occurrence, il ne s’agissait pas ici, comme il le sera souvent par la suite, d’un matérialisme déterministe niant toute liberté humaine, mais bien au contraire du fondement d’une philosophie de la liberté. J’y reviendrai.

Notes

[1Qui ne connaît la citation de Camus (La chute), mise à toutes les sauces : « La seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard »…

[299-55 av. J.-C.

[3341-270 av. J.-C.

[4Je cite d’après Lucrèce, De la nature. Texte traduit et annoté par Alfred Ernout. Notes complémentaires par Élisabeth de Fontenay. Les Belles Lettres, 2019. Livre II

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