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Le communiste Dézamy : De l’homme ordinaire et du génie

mardi 18 décembre 2018, par René Merle

ou Pascal Paoli au secours du communisme égalitaire

J’évoquais dans un article précédent l’ouvrage fondamental de Dézamy, Code de la communauté, 1842 : Les fondements du communisme égalitaire de Théodore Dézamy.
Dézamy y polémique avec ceux qui opposent à son égalitarisme l’inégalité naturelle existant entre les hommes ordinaires et les génies. Voici sa réponse :
« Ceci posé, je conviens bien volontiers, maintenant, que les Hommes, aujourd’hui, possèdent, à des degrés fort divers, leurs talents et leurs aptitudes. Mais cela serait-il une raison de conclure à des privilèges, soit dans la répartition de la richesse publique, soit par une supériorité politique ou même purement honorifique ? Rien ne me paraît plus contraire au principe de la société, qui est de prévenir les effets des inégalités naturelles. Puis, d’ailleurs, le génie de l’Homme, l’Homme tout entier, n’est-il pas le produit du passé et du milieu social dans lequel l’Homme vit et a vécu : c’est-à-dire de son organisation première, de son éducation, des mœurs, des lois et d’une infinité d’autres circonstances ?
Ne devient-il pas évident, dès lors, que, si quelqu’un donne plus, c’est qu’il a reçu davantage ; et n’est-on pas obligé de reconnaître toute la justesse de ce vieux dicton populaire :
« Qui fait tout ce qu’il peut fait tout ce qu’il doit. »

Mais pourquoi donc vous porter ainsi les avocats du génie ? Ce n’est point lui assurément qui vous a donné mission de lui faire outrage. Quoi ! le génie n’est-il pas par lui-même un assez beau privilège ? Quoi ! les sciences et les arts n’ont-ils donc à vos yeux aucun attrait ? ne peuvent-ils plus être la sources des jouissances les plus vives ? Quoi ! ne comptez-vous pour rien l’amour de la gloire et l’estime d’un peuple libre ? Honte et réprobation à quiconque oserait soutenir une pareille hérésie !
Ah ! qu’ils défendaient bien mieux la cause et la dignité du génie, ces illustres et savants philosophes, lorsque leurs plumes éloquentes traçaient ces belles paroles : « Il n’existe parmi eux aucune distinction, que celle attachée à la supériorité de la sagesse, résultat d’une longue expérience et d’un travail soutenu. » (Fénelon. Description du gouvernement de la Bétique.) [1]

« Le mérite n’a pas besoin d’autre avantage que sa propre excellence. » (Morelly. Basiliade) [2]

« Le privilège est une vermine qui carie insensiblement la liberté. » (Machiavel.)

Écoutons aussi un des citoyens les plus célèbres du dernier siècle.
Quand la Corse tout entière décernait à Paoli les titres vénérés de sauveur et de père de la patrie, de cette même patrie qu’il venait si héroïquement de délivrer à jamais du joug des Génois, [3]
Quand chacun exaltait avec enthousiasme son extrême désintéressement et son incorruptible vertu,
Quand tous les citoyens le remerciaient d’avoir établi l’égalité(1) au mépris de sa propre fortune, et lui conféraient par d’unanimes acclamations une nouvelle dictature,
(Dézamy croit pouvoir ajouter en note : (1) « Paoli abolit en Corse la propriété tout entière. ») [4]
N’était-elle pas bien digne d’un véritable philosophe cette phrase aussi généreuse que modeste que le législateur de la Corse écrivait à un ami :
« Je n’ai aucun mérite dans mon désintéressement : je savais que les sommes que je dépensais pour ma patrie, que l’argent que je refusais, étaient mieux employés pour ma réputation que si je m’en étais servi pour bâtir des maisons ou pour augmenter mon patrimoine. Je désire que mes descendants se conduisent de manière qu’on ne parle plus de moi que comme d’un homme qui a eu seulement de bonnes intentions. » (Paoli.) »

Notes

[1Dans Les aventures de Télémaque, 1699, Fénelon présente la Bétique, ou l’utopie d’une société égalitaire et sans monnaie de paysans et de bergers, sans hiérarchie sociale et politique.

[2Dans Le naufrage des îles flottantes ou la Basiliade, 1753, Morelly propose une assez extraordinaire utopie communiste, nourrie de la vision du monde extra européen, et du refus de la propriété.

[3Dézamy évoque ici la République corse, née en 1755 avec une Constitution basée sur le suffrage universel et la séparation des pouvoirs, et abattue en 1769 par l’invasion française.

[4Paoli n’était pas adversaire de la propriété privée, mais affirmait, comme Montesquieu, que « le bien particulier doit céder au bien public. »

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