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L’explosion de Juin 1848 (1)

lundi 12 août 2019, par René Merle

Mise à nu sans fard de l’exaspération ouvrière et de la nature du pouvoir répressif

Cf. : Février-Juin 1848. Une République mort-née ? XIII - la révolte fiscale de la Creuse

Vous l’avez constaté, avec les tragiques événements de Guéret, je viens de terminer cette série d’articles, qui courent de fin février à la mi juin 1848, (quatre mois gros de tensions sociales), .
Nous sommes à la veille de l’événement majeur de la fin juin, l’insurrection ouvrière qui secoua brièvement Marseille, et plus durablement, et avec une puissance inouïe, la capitale..
Je vais revenir longuement, dans une nouvelle série d’articles, sur cet épisode fondateur et révélateur de la « légalité » républicaine bourgeoise. Légalité qui à peine née, traita à coups de canon la protestation ouvrière. Un épisode qui, loin des pudiques voiles d’aujourd’hui, mettait à nu dans son évidence la lutte des classes et la nature du pouvoir, désormais républicain…
On ne réfléchira jamais assez sur ce qui s’est passé en cette fin Juin, et la mise en abyme avec notre situation actuelle.

L’insurrection est une insurrection du désespoir, et non pas une insurrection visant à une prise de pouvoir. Une goutte d’eau, une grosse goutte, a fait déborder le vase, qui renvoie au chômage ou à l’exil les ouvriers des Ateliers nationaux, créés en mars pour occuper les chômeurs. Un reniement de plus dans la somme des reniements assumés par la bourgeoisie républicaine qui venait de prendre le pouvoir après la chute de Louis Philippe.
L’insurrection n’est donc pas politique, puisque le camp républicain auquel s’étaient toujours rallié les prolétaires, les avait poignardé dans le dos. Alors il ne fallait plus faire confiance au suffrage universel, il fallait prendre le fusil. L’insurrection ne procède d’aucune formation politique, et même les Blanquistes, héritiers des sociétés secrètes d’avant 1848, n’ont été pour rien dans son déclenchement. Les diverses formations de la gauche d’alors auront été surprises et dépassées par un mouvement qui était né en dehors d’elles. L’insurrection parisienne est absolument spontanée et se propage de rue en rue, de quartier en quartier. Elle n’a pas de chefs. Les « meneurs » de chaque barricade sont de parfaits inconnus pour la police politique. C’est une insurrection éminemment prolétarienne, et les ouvriers en sont le fer de lance. Mais les registres de la répression nous montrent que, rue par rue, les constructeurs et les combattants des barricades étaient aussi des artisans, des ménagères, des petits commerçants, bref, le petit peuple qui vivait en symbiose dans son quartier populaire et n’en reniait pas la solidarité spontanée.
Tout ceci ne vous rappelle rien ? Est-il la peine d’insister sur la fait que le mouvement des Gilets jaunes peut s’éclairer de cette référence historique, que certainement la totalité des participants de 2018 ignoraient…

Voilà pour les insurgés. Mais quid de leur adversaire ?
Le pouvoir dispose d’un triple appareil répressif.
Il y a d’abord la Garde nationale, chargée depuis le début de la Monarchie de Juillet de défendre le régime. Théoriquement, tout français âgé de 20 à 60 ans a le droit d’en faire partie, mais les gardes nationaux du « service ordinaire », c’est-à-dire ceux qui sont mobilisés au son du tambour pour défendre « l’Ordre », sont ceux qui peuvent assumer les frais d’équipement et d’armement, et qui disposent du temps nécessaire pour assurer le service. Bref, la garde nationale qui descend dans la rue pour défendre le régime est essentiellement constituée de propriétaires, plus ou moins aisés. Il s’agit clairement d’une garde nationale bourgeoise. Mais tout au long de la Monarchie de Juillet, les gardes nationaux qui n’atteignaient pas le niveau de contributions directes pour participer à l’élection des députés, avaient souvent secoué le régime. La victoire de février 1848, à laquelle ils avaient contribué de façon décisive en ne défendant pas lé régime, les avait gratifiés. Désormais tous jouissaient du suffrage universel (masculin) et n’avaient nulle envie d’aller plus loin et de soutenir les revendications sociales du prolétariat. C’est dire qu’ils seront en première ligne contre l’insurrection ouvrière de juin
Voilà qui, dans la lutte des classes, avait au moins le mérite de la franchise. Imagine-t-on aujourd’hui nos classes moyennes plus ou moins supérieures aller physiquement au choc frontal contre la protestation populaire, et naturellement y laisser des plumes… Autres temps, autres mœurs.

En cas de mollesse ou de défection de la Garde nationale, Louis-Philippe n’avait pas hésité à en appeler à l’armée. C’est l’armée, avec une sauvagerie forgée par la terrible conquête de l’Algérie, qui écrasa les insurrections populaires de Lyon et Paris, en 1831, 1832, 1834, et au-delà. C’est l’armée, nous l’avons vu avec la tragique répression de la grève de Rive-de-Gier, qui assurait l’Ordre à sa façon. Cf. : 1830-1847. Mouvements sociaux.
Il en ira évidemment de même en juin 1848, et les canons de l’armée arrosèrent les barricades, avant que la troupe ne donne l’assaut.
L’ombre de l’armée dans le maintien de l’ordre apparaîtrait impossible en 2019. Vraiment ? Les gens de ma génération peuvent se souvenir d’un gouvernement socialiste utilisant l’armée contre les grévistes, en particulier les mineurs, lors des grandes grèves de 1947-1948. C’est l’armée que le gouvernement socialo-radical, puis le gouvernement gaulliste, envoya dans « nos » départements d’Algérie, assurer le maintien de l’Ordre de 1955 à 1962. C’est à l’armée de Massu que De Gaulle était allé rendre visite en mai 1958, au cas ou… Et c’étaient les chars de l’armée qui veillèrent alors aux portes de Paris... Et les sondages d’opinion nous montrent que, pour beaucoup, le recours à un pouvoir fort militaire serait ma foi bienvenu si les troubles continuaient…

Mais outre le recours à la Garde Nationale et à l’Armée, le nouveau pouvoir républicain bourgeois et petit bourgeois s’était doté d’un nouvel instrument, dont la nature ne peut que nous interpeller aujourd’hui. Il s’agit de nouvelles unités professionnelles, celles de la garde mobile, recrutée essentiellement au lendemain de la révolution de février dans la jeunesse ouvrière et la jeunesse déclassée.
Ces unités de jeunes prolétaires seront le fer de lance de l’écrasement de l’insurrection prolétarienne…
Utile souvenir pour ceux qui croient à une spontanéité révolutionnaire du « peuple ». Ces jeunes gens là avaient revêtu le bel uniforme neuf de la Garde mobile, ils avaient désormais un emploi, un salaire, et ils n’avaient que faire de la protestation populaire contre le chômage…
Aujourd’hui, dans la défense de « l’Ordre » social menacé, il est clair que nos CRS et nos gendarmes mobiles ne sont pas non plus d’extraction bourgeoise… Ce sont les leurs devant lesquels ils se retrouvent dans la rue et avec lesquels, pour l’heure en tout cas, ils n’ont aucune mansuétude…

Je vais donc bientôt revenir sur cette explosion populaire, et sur cette défaite qui marquera à jamais l’impossibilité d’un combat solitaire et violent du prolétariat.

Je donne ici, en symbole du lendemain de l’insurrection brisée, cette barricade vaincue par l’assaut des « forces de l’Ordre », où flotte encore, solitaire, une guenille rouge porteuse d’avenir, malgré tout…

Suite L’explosion de juin 1848 (2) - Hugo

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