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« Mon » Belleville

jeudi 15 août 2019, par René Merle

Le temps perdu, vraiment perdu…

En rangeant les fichiers de mon ancien blog, je retrouve celui-ci, qui m’est bien cher… "Belleville", chacun a le sien, bien sûr. Voici le mien.

« Je me souviens avoir fréquenté il y a quelques années (pour des raisons d’ordre privé), le croisement de la rue Ramponeau et de la rue Dénoyez : cette dernière, alors ouverte à tous les dealers, se confortait de l’apologie esthétique des tags, en attendant le sérieux de la rénovation urbaine, sauce municipale et bobo.
Je ne suis guère depuis repassé dans ce si vivant Belleville, dont le boulevard atteste de tant de flots migratoires, et dont les derniers, asiatique et nord africain entre autres, affichent une ostentatoire présence commerçante...
Lors de ces retrouvailles inattendues, j’avais eu quelque mal à retrouver « mon » Belleville, et j’en dirais tout autant du voisin Ménilmontant, tels que j’avais pu les découvrir cinquante ans auparavant : territoires amicaux et quelque peu exotiques pour l’étudiant que j’étais, provincial « monté » à Paris, et résident de la proche banlieue ligne de Sceaux, ou d’un XIIIe populaire et pas encore le moins du monde sinisé.
Je dis « exotiques », mais pour autant alors, dans ma découverte parisienne, j’étais partout en quelque sorte chez moi, et je n’ai jamais pu me défaire, pour mille raisons, de ce sentiment d’appartenance à la capitale, seconde patrie.
Belleville-Ménilmontant étaient avant tout pour moi les quartiers de condisciples étudiants, mouvance PC (ou, oh découverte pour l’un d’entre eux, mouvance « Faucons rouges » socialistes), tous ou presque baignant familialement dans l’héritage tragique du shetetl dont des plaques des rues pointaient les déportations effectuées par l’État français et l’épopée de la rouge MOI polyglotte, (camarades et condisciples depuis longtemps perdus de vue mais reconnus au hasard d’une revue ou d’une émission comme pourfendeurs des erreurs de jeunesse ou défenseurs intransigeants du dogme).
C’est dire que dans l’appétit de vivre de nos dix-huit ans, le souvenir des luttes antifascistes et de la guerre étaient plus que présents, non pour nous paralyser, mais pour justifier et orienter notre militantisme…
En arrière-plan, bien sûr, pouvaient être présente l’évocation de la Commune, mais elle ne tenait pas la place la plus vivante, loin de là. Au-delà des « Montées » rituelles au Mur des Fédérés, le Père Lachaise, avant qu’il ne devienne bien plus tard le lieu d’une douleur familiale, avait d’abord été pour moi, surtout, ce long mur aveugle longé dans une course salutaire devant la charge policière, lors d’une manifestation contre Poujade, ce devait être en 1956 ou 57, je me souviens des lancers de chaises des bistrots qui accompagnaient la fuite…
Il a fallu que bien des années passent pour que je réalise, lectures aidant, que c’est rue Ramponeau, que tomba la dernière barricade défendue par une poignée de Communeux, puis par un seul survivant, à moins que la dernière barricade n’ait été, à peine un peu plus au Sud, celle de la rue de la Fontaine au Roi, dont les chefs étaient Varlin (martyrisé à mort), Ferré (fusillé) et Jean-Baptiste Clément qui put s’enfuir…

Plaque de la rue de la Fontaine au Roi
La reconnaissance politique [1], associative et municipale a depuis œuvré pour que ces lieux réinvestissent leur passé de luttes, dans un contraste saisissant avec leur réalité présente urbanistique, sociologique et migratoire, mais au fond dans la continuité de ce que furent toujours ces périphéries populaires d’immigrations intérieures (ah, les maçons limousins, et mon Provençal Clovis Hugues, qui fut rouge député de Belleville) comme désormais d’immigrations extérieures tous azimuts ».

Notes

[1Quand on sait ce qu’est devenu le PS, la plaque de la rue de la Fontaine au Roi ne mange pas de pain…

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