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L’explosion de juin 1848 (3) – Les débuts de l’insurrection parisienne

samedi 17 août 2019, par René Merle

La petite bourgeoisie républicaine entre le marteau et l’enclume…

Suite de L’explosion de juin 1848 (2) - Hugo

J’aborde le souvenir de Juin 1848 à Paris en visitant le journal de la démocratie petite bourgeoise, La Réforme. Né en 1843, le journal, sous la houlette de Ledru-Rollin et de Flocon (l’ami de Marx), avait sous la monarchie bourgeoise louis-philipparde soutenu la cause de la République démocratique. Et, à la différence du républicanisme bourgeois, parfaitement insensible à la « question sociale », le journal avait prêté l’oreille aux revendications ouvrières et dénoncé la brutalité avec laquelle elles étaient réprimées [1]. Mais comprendre les revendications est une chose, leur trouver un règlement positif est autre chose. C’est bien ce dilemme qui paralysa cette gauche démocratique au lendemain de la victoire de Février : comment apporter une réponse immédiate et concrète aux revendications ouvrières, sans pour autant rompre l’unanimisme hypocrite qui, sous l’égide du sabre et du goupillon, avait salué la naissance de la République, d’autant que les élections législatives venaient de donner une majorité centriste et conservatrice.
La création des Ateliers nationaux pour résoudre le chômage avait été un cataplasme sur une jambe de bois, et leur suppression, à la demande de la nouvelle majorité réactionnaire, entraîna aussitôt une explosion populaire qui prit complètement au dépourvu les démocrates de la Réforme. On peut en juger par la façon dont le journal rend compte de la première journée de l’insurrection populaire.


« Paris, 23 juin

La séance de l’assemblée nationale s’est ressentie du bruit de la rue. Elle a été ouverte au milieu d’une vive agitation, et les plaintes, formulées depuis quelques jours par les ouvriers des ateliers nationaux, avaient fini par franchir l’enceinte de la représentation et par se faire entendre à la tribune.
Le général Lebreton a d’abord proposé à l’assemblée de nommer quelques membres qui se chargeraient officiellement de se rendre au milieu des groupes pour les engager à se dissoudre [2]. Cette proposition a été repoussée, et l’assemblée a repris ses allures d’autrefois.
Le président Sénard [3]a interrompu les discussions pour donner des nouvelles aux représentants : telle barricade est enlevée, telle autre a été démolie sans effusion de sang, puis ce sont des feux de peloton qui ont été tirés par la troupe de ligne [4] et la garde mobile, c’est une femme qui a été tuée !...
Au moment où la discussion sur les chemins de fer [5] était reprise par le discours de M. Bineau [6]]], le ministre de l’agriculture est monté à la tribune, pour dénoncer l’intervention de l’étranger dans l’agitation de la rue [7].
Un projet de décret ordonnant la dissolution des ateliers nationaux, sous trois jours, a été lu par l’ex-vicomte de Falloux [8], et cela sans qu’il y ait entente avec le comité des travailleurs.
Les nouvelles du dehors ont de nouveau interrompu la discussion, qui n’a pas tardé à être reprise sur le projet de rachat des chemins de fer.
Un rapport de la commission du pouvoir exécutif a donné enfin des nouvelles rassurantes ; mais le danger presse, car l’assemblée s’est ajournée à ce soir huit heures.

L’ordre du jour suivant a été affiché ce soir dans tout Paris :
« Par ordre du président de l’assemblée nationale et de la commission du pouvoir exécutif, le général Cavaignac [9], ministre de la guerre, prend le commandement de toutes les troupes, garde nationale, garde mobile, armée.
Unité de commandement
Obéissance
Là sera la force, comme là est le droit. »
Cet ordre du jour est signé par les citoyens : Sénard, président de l’assemblée nationale [10] et Arago, Marie, Garnier-Pagès, Lamartine et Ledru-Rollin [11].

Les nouvelles les plus contradictoires ont circulé pendant toute la journée ; des barricades avaient été élevées sur différents points : au boulevard, dans les rues Saint-Martin et Saint-Denis, et dans les quartiers Saint-Jacques et Mouffetard. Les barricades sur la rive droite de la Seine ont été enlevées par la garde nationale sédentaire et la garde mobile à coups de fusil, et même, dit-on, à coups de canon.
Les abords de l’assemblée nationale sont militairement gardés : l’artillerie est chargée spécialement de la défendre. Une pièce de canon est dirigée sur le quai d’Orsay vers le Pont-National, et une seconde est dirigée vers le pont des Invalides ; cinq autres pièces à l’entrée du pont de la Révolution, sont rangées en bataille. Une pièce est placée rue de Lille, et trois autres sur la place de l’Assemblée.
La place de la Révolution est occupée par la garde mobile, un escadron de dragons et des détachements pris dans la première légion.
De tous côté, les rues voisines sont gardées à une très grande distance. »

Paris bourgeois (et gardes nationales idoines) à l’Ouest, et quartiers populaires à l’Est :

Notes

[1On a pu lire dans 1830-1847. Mouvements sociaux la prise de position du journal devant la grève des mineurs de Rive-de-Gier en 1844

[2Encore un pur produit de la conquête de l’Algérie. Il insistait aussi pour que les députés se rendent auprès de la garde nationale et des troupes pour leur affermir le moral. Il appela immédiatement des renforts armés de province. Il combattra l’insurrection, notamment lors de la prise du Clos Saint-Lazare

[3L’avocat Jules Senard (1800) était à Rouen le chef de file de « l’opposition dynastique » avant 1848. Désormais procureur général, il fut le candidat républicain modéré aux élections d’avril, violent adversaire des républicains avancés. Cf. : Février-Juin 1848. Une République mort-née. IV - Rouen et Février-Juin 1848. Une République mort-née ? X – Rouen insurgé. Il sera le fer de lance de la lutte contre l’insurrection de juin

[4L’infanterie

[5La chambre discutait alors d’un projet de rachat des chemins de fer aux compagnies privées, projet qui n’aboutira pas

[6L’ingénieur Bineau, ardent défenseur des chemins de fer, était un Conservateur, très impopulaire ; son effigie est encore brûlée dans certains carnavals du Hurepoix

[7Avec le fantasme de l’agitation royaliste, voici le fantasme de l’agitation par l’étranger, et notamment le Royaume uni avec lequel les conflits diplomatiques avaient été nombreux dans la décennie 1840

[8Cet ancien légitimiste, « républicain du lendemain », s’était signalé par sa vive hostilité aux ateliers nationaux

[9La général Eugène Cavaignac (1802), fils de conventionnel régicide, avait soutenu la Révolution de 1830 contre les Bourbons. Il s’était « illustré » dans la conquête de l’Algérie dont il devint gouverneur général. Bel exemple de ce républicanisme bourgeois, parfaitement hostile aux revendications ouvrières, contre lesquelles il emploiera une brutalité acquise en Algérie

[10Senard était à l’origine de la désignation de Cavaignac

[11On le voit, les démocrates avancés ont co-signé l’appel au Sauveur militaire

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