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L’explosion de juin 1848 (5). Vers la fin de l’insurrection

lundi 19 août 2019, par René Merle

Des promesses d’humanité et de la réalité de la répression

Suite de L’explosion de Juin 1848 (4). Au plus fort de l’insurrection parisienne

La Réforme, 26 juin 1848
Le journal rend compte du débat de la veille à l’Assemblée nationale, dans une rencontre significative entre le très conservateur procureur Sénard, président de l’assemblée, qui avait déjà fait ses armes contre les prolétaires de Rouen au moment des élections, et le professeur Armand Marrast, un républicain de la veille, mais de ces républicains de National dont la fibre démocratique n’avait jamais été atteinte par la fibre sociale. Les deux compères ont donné tout pouvoir à Cavaignac et se réjouissent de le voir en finir avec l’insurrection.

« Assemblée nationale, séance du 25 juin
Quatre heures et demie
LE CITOYEN SÉNARD. J’ai à donner des nouvelles des lieux où la lutte continue encore ; mais avec un avantage tel pour les défenseurs de la République, qu’il nous permet de persister plus en plus dans l’espérance d’une prompte et complète terminaison.
J’en trouve la preuve dans une lettre du citoyen Marrast que je vais lire tout entière à l’assemblée.
Voici cette lettre :
« Citoyen président, je m’empresse de vous annoncer que le mouvement d’offensive commencé hier, poursuivi ce matin avec une grande vigueur, est partout couronné de succès. Nos colonnes viennent de s’emparer du point le plus redoutable et le moins abordable de l’insurrection ; la mairie du 9e arrondissement et les rues qui l’avoisinent ont été reconquises pied à pied. Des barricades formidables ont été enlevées, après de rudes combats et des pertes douloureuses, mais l’acharnement incroyable des insurgés a dû céder devant l’énergique intrépidité des troupes.
Je ne puis en ce moment vous donner de longs détails ; mais pour que vous puisiez juger vous-mêmes des difficultés du combat, je vous dirai seulement que dans la plupart des rues longues, étroites et couvertes de barricades qui vont de l’hôtel de ville à la rue Saint-Antoine, les insurgés s’étaient emparés de presque toutes les maisons et en avaient matelassé les croisées d’où ils tiraient presque à coup sûr. Aussi nos pertes sont elles considérables et cruelles : la mobile et la ligne ont dû faire le siège de chaque maison, et ce qui rendait l’œuvre plus périlleuse, c’est que les insurgés avaient établi entre les maisons occupées des communications intérieures, en sorte qu’ils pouvaient se rendre, comme par des allées couvertes, d’un point extérieur jusqu’au centre où une suite de barricades les partageait. Ils avaient fait de tous les quartiers une immense forteresse qu’il a fallu démolir pierre à pierre, et cela peut vous expliquer le temps qu’on a dû y mettre et le prix que cela nous coûte.
Nos colonnes sont maintenant en marche vers la place des Vosges, pour reprendre la mairie du 8e arrondissement et attaquer le dernier asile de l’insurrection au faubourg St-Antoine. J’espère que la résistance ici sera faible, plus faible du moins que celle dont nous avons tant à gémir ; j’ai la confiance que nous en finirons ce soir.
Salut et fraternité,
Signé ARMAND MARRAST. »
« P.S. Un rapport reçu à l’instant m’annonce qu’on a forcé la barricade si forte qui nous arrêtait depuis ce matin, nos troupes sont arrivées jusqu’au pont Damiette, dont elles occupent les deux extrémités ; nous enlevons un renfort pour enlever la caserne ; tout marche vers une conclusion heureuse. Mais, hélas ! nos hôpitaux, nos ambulances sont encombrées, et jamais encore le pavé de Paris n’avait été rougi de tant de sang ! » (Long mouvement.)

« LE CITOYEN SÉNARD continuant :
En même temps que ces nouvelles, à la fois rassurants et douloureuses nous étaient apportées : rassurantes pour l’avenir de la République, douloureuse pour les pertes que nous coûte cet avenir, des nouvelles non moins heureuses, mais moins pénibles, nous arrivaient des autres points de l’insurrection.
Le clos Saint-Lazare et les environs sont complètement dans la possession des troupes et de la garde nationale.
Sur d’autres points, on a essayé des barricades ; elles ont été aussitôt enlevées. Sur la rive gauche, on a ça et là tiré quelques coups de fusil, remué quelques pavés ; mais partout le résultat a été en faveur de l’ordre et de la République.
En même temps que le chef du pouvoir exécutif [1] employait tous ses soins, toutes les forces dont il dispose, pour combattre l’insurrection, en même temps qu’il faisait avec énergie tout ce qui pouvait être fait, je dois dire que son attention et la mienne se sont portées aussi sur ces malheureux insurgés qui se battent avec acharnement. (Interruption.)
Nous devons distinguer entre les fauteurs d’anarchie et les masses égarées auxquelles nous tendons les bras. (Nouvelle rumeur). J’exprime une pensée qui est la vôtre, qui est dans le sein de l’assemblée.
A GAUCHE : Oui ! oui !
LE CITOYEN SÉNARD. Le chef du pouvoir exécutif et votre président ont cru devoir tenter un effort pour arracher à ceux qui les égarent, ces masses du bon peuple. (Ecoutez ! écoutez !)
On les trompait sur les sentimens [2], on leur disait : Défendez-vous jusqu’à la dernière extrémité, car, si vous vous rendez, vous serez massacrés.
Et ce ne sont pas seulement des rapports de police qui nous signalaient ces faits, mais aussi les témoignages de plusieurs de nos collègues. Le général Cavaignac et moi avons compris ce que nous devions aux sentimens [3] de l’assemblée nationale et de la nation toute entière ; depuis plusieurs heures déjà nous avions pris des mesures, nous avions répondu aux lettres qui nous étaient adressées avant de les avoir reçues. (A gauche : Très bien !)
En voici une du citoyen Waldeck-Rousseau [4] qui m’écrit que, derrière les barricades, on dit qu’il ne sera fait aucun quartier aux insurgés qui mettront bas les armes, et qui me demande s’il ne serait pas possible de détruire ces bruits.
Eh bien ! voici ce que j’ai signé, moi, votre président, avec le chef du pouvoir exécutif, et maintenant, derrière les barricades, on a pu lire, on connaît la proclamation suivante :
« Ouvriers, et vous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de ce qu’il y a de respectable, de saint, de sacré pour un homme, déposez les armes !
L’assemblée nationale, l’assemblée tout entière vous le demande.
On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent ; ce sont vos ennemis et les nôtres qui parlent ainsi.
On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid. Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont prêts à vous recevoir.
Le chef du pouvoir exécutif : Signé CAVAIGNAC. »
Tel est notre langage, citoyens, et s’il est encore versé du sang français, nous aurons fait au moins tout notre possible pour en arrêter l’effusion (Vive adhésion). »
On comparera cette « généreuse » proposition et cet engagement à ne pas procéder à une répression sanglante avec les nombreux témoignages attestant du comportement des forces de l’Ordre. Voici par exemple le témoignage de Louis Ménard.

En 1849, l’homme de lettres (ami de Baudelaire), peintre, chimiste, et fervent républicain avancé, Louis Ménard (Paris, 1822), écopait de 15 mois de prison et d’une forte amende. Son crime ? Il avait publié dans le journal de Proudhon, Le Peuple, puis en ouvrage, une présentation des premiers mois de la République : sa dénonciation de la répression des journées de Juin fit scandale chez les bien-pensants.
À lire donc : Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, février - juin 1848, Paris, au Bureau du Peuple, 1849 [5].
La page de garde présente cette citation de Robespierre : « Une révolution qui n’a pas pour but d’améliorer profondément le sort du peuple n’est qu’un crime remplaçant un autre crime ».

Je donne ici le récit de la journée du 24, consacrée aux événements de la rive gauche. Le récit des jours suivants sont encore plus épouvantables... Flaubert pourra y puiser.
Pour échapper à la prison, Ménard s’exilera à Londres, où il collaborera à la Neue Rheinische Zeitung de Karl Marx.

« Chaque fois qu’ils avaient pris une barricade, les soldats et les gardes nationaux se répandaient dans les maisons voisines et y opéraient des arrestations nombreuses. La plupart de ceux qu’on arrêtait étaient des citoyens paisibles, qui n’avaient pris aucune part à la lutte. Comme ils ignoraient le sort réservé aux prisonniers, ils se rendaient sans résistance. Dès le premier jour, non seulement toutes les prisons étaient encombrées, mais on avait entassé des prisonniers dans les cours de tous les monuments publics.
L’insurrection s’était concentrée pendant la nuit dans le quartier Saint-Jacques, dans la Cité, dans les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Denis et dans le quartier du Temple. Le tocsin sonnait dans plusieurs églises. Depuis le lever du soleil ont entendit sans interruption le bruit du canon et de la fusillade. Le Peuple s’était retranché dans le Panthéon et en avait fait son quartier général sur la rive gauche. Ce point fut le théâtre d’un combat acharné ; le général Damesme y fut blessé et mourut quelques jours après. Le canon brisa les portes du Panthéon et renversa une statue colossale qui se trouvait à l’extrémité du monument. Pendant le combat, des gardes mobiles qui avaient occupé l’école de droit, en sortirent tout à coup la crosse en l’air ; puis, au moment où les insurgés s’apprêtaient à les recevoir dans leurs rangs, ils croisèrent la baïonnette et firent feu. Une horrible mêlée s’ensuivit. Dans un autre moment, les insurgés s’étaient emparés de l’école de droit et avaient conduit au poste des pompiers de la rue Clovis un des leurs qui avait pris une robe de professeur. Ils s’emparèrent aussi du Collège Henri IV, et, manquant de vivre, refusèrent de toucher aux provisions de la maison et de manger, comme ils disaient, "le pain de ces enfants".
Rue Neuve-Sainte-Geneviève, les ouvriers s’étant emparés de la caserne, partagèrent avec les mobiles malades le peu de vivres qu’ils s’étaient procurés en mettant leurs habits en gage. Quelque temps après, la caserne fut reprise par la mobile ; les ouvriers blessés qui s’y trouvaient furent dirigés sur le Val-de-Grâce et la Pitié. Dans le trajet, on les achevait à coups de sabre. Un chirurgien de la ligne, aujourd’hui en Afrique, faillit être fusillé pour s’être opposé à ces actes de férocité.
Les prisonniers faits par le Peuple étaient, au contraire, bien traités ; on cite notamment un officier d’état-major de la garde nationale, qui, ayant été pris le vendredi dans le rue Saint-Jacques, fut reconduit par un chef de barricade jusqu’au quartier général du général Damesme ; quelque temps après, la barricade fut prise ; le chef de barricade fut fait prisonnier deux jours après, et assassiné rue Racine.
Enfin, malgré la résistance désespérée du Peuple, le Panthéon fut pris, et tout le quartier occupé par les troupes. Un grand nombre de prisonniers furent fusillés sur le théâtre même du combat. Quelques-uns s’étaient réfugiés dans une maison : on perça un étudiant de coups de baïonnettes pendant une demi-heure pour l’obliger à indiquer leur retraite, après quoi on l’acheva. Sur la place de l’Estrapade, un prisonnier fut assommé à coup de crosses de fusil. D’autres furent fusillés sur la même place, et leurs femmes, témoins de leur mort, suivirent les troupes jusqu’à la barrière de Fontainebleau, où leurs récits causèrent la mort du général Bréa. On fusilla aussi place Saint-Michel.
Un grand nombre de prisonniers furent conduits au Luxembourg, et fusillés par la garde nationale. Un de ces prisonniers s’étant renversé à terre au moment de la décharge, échappa à la mort ; et, quoiqu’il eût le bras à moitié coupé, il recueillit ses forces et s’enfuit. On le reprit rue de la Harpe : il fut conduit à la caserne de Tournon. Il est aujourd’hui transporté [6].
Trente-neuf furent fusillés sur l’emplacement de la prison politique qu’on venait de démolir rue de Vaugirard. Parmi ces derniers, se trouvait, dit-on, un agent légitimiste, le comte de Narbonne, qu’on avait pris au moment où il distribuait de l’argent aux insurgés. Sa famille a démenti le bruit de sa mort, mais divers journaux l’ont confirmé. On enferma un grand nombre de prisonniers à la caserne de Tournon, occupée par la garde républicaine ; de temps en temps des gardes nationaux venaient chercher quelques-uns de ces prisonniers pour les conduire au Luxembourg, et une décharge suivait régulièrement chaque départ. Les prisonniers se cachaient sous les tables de la caserne et dans les coins obscurs pour ne pas partir. Une lutte faillit s’engager dans la cour entre les gardes nationaux, qui voulaient emmener les prisonniers, et les gardes républicains, qui refusaient de les livrer. Les gardes nationaux essayèrent d’obtenir un ordre pour déplacer les gardes républicains, mais ce fut en vain.
Pendant plus de quinze jours après ces exécutions, le jardin du Luxembourg fut fermé au public ; il fallait bien attendre qu’une pluie d’orage vint laver les mares de sang : quelques arbres portent encore la trace des balles.
Le bas du Faubourg Saint-Marceau était encore occupé par le Peuple. D’énormes barricades s’élevaient dans toutes les rues avoisinant la place Maubert. A la barricade de la rue des Noyers, quinze gardes mobiles combattaient dans les rangs du Peuple ; toutes les fois qu’un soldat était blessé, les insurgés cessaient le feu jusqu’à ce qu’on l’eût relevé. Au contraire, un insurgé ayant été blessé, ceux qui voulurent le ramasser furent assaillis de balles. La barricade fut bientôt prise entre deux feux ; ceux qui la défendaient se sauvèrent de tous côtés, mais tous ceux qui furent pris furent fusillés sur l’heure. Quelques-uns furent sauvés par les habitants du quartier.
Enfin la place Maubert fut perdue après un combat de plusieurs heures. Le pavé fut littéralement couvert de sang. Puis les troupes se répandirent dans les maisons, et à côté du massacre il y eut le pillage. Le marché des Carmes, dans lequel les insurgés n’avaient commis aucun dégât pendant qu’ils l’occupaient, fut pillé en un instant par les gardes mobiles ; sur la place Maubert et sur le quai où se trouve le mail, il y eut, dit-on, des femmes violées sur le cadavre de leurs maris.
Quelque temps avant la bataille, six mobiles faits prisonniers par le Peuple, avaient été parfaitement traités : on leur avait donné à dîner. Un capitaine de la garde nationale fait prisonnier place Maubert fut également renvoyé à son bataillon. Les vainqueurs agirent tout autrement à l’égard de leurs prisonniers. La plupart des ouvriers pris à la barricade de la rue des Noyers et autres barricades de la rue Saint-Jacques, furent conduits au poste de la rue des Mathurins, hôtel de Cluny, et fusillés. L’un d’eux reçut une première décharge de six coups de feu sur la petite place du cloître Saint-Benoît. Les chairs de ses bras volaient en lambeaux, mais il resta debout et attendit. Une seconde décharge suivit la première ; il roula quelques pas, puis se releva en criant : je ne suis pas mort, allez ! Un dernier coup de fusil lui fit sauter la cervelle. Parmi les autres prisonniers fusillés devant l’hôtel de Cluny, il y avait un vieillard blessé qui demandait grâce ; un sergent de ligne voulut le sauver, et fut tué avec lui. Il y a avait aussi un enfant de douze ans qui mettait ses mains devant sa figure en criant : oh ! ne me tuez pas, ne me tuez pas ! Une balle l’étendit mort avant qu’il eut achevé.
Une des salles de l’hôtel de Cluny avait été transformée en ambulance : un jeune médecin pansait des blessés appartenant au Peuple, lorsque des gardes mobiles se précipitèrent sur eux et les réclamèrent à grands cris pour les fusiller. Les énergiques réclamations du médecin furent inutiles ; on le menaça de le fusiller lui-même, et il dut se retirer sans avoir pu sauver ces malheureux. Les cadavres furent étendus sous les arceaux de l’hôtel de Cluny. En présence de ces actes commis au grand jour et devant témoins, on frémit en pensant à ceux qui durent être ensevelis dans l’ombre des vastes caveaux des Thermes de Julien. »

SUITE : L’explosion de Juin 1848 (6) – Le caveau des Tuileries.

Notes

[1Le général Cavaignac

[2graphie de l’époque

[3id.

[4René Waldeck-Rousseau, député de la Loire inférieure

[5L’édition de 1849 est consultable sur internet. Mais vous pouvez aussi vous reporter à Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, février-juin 1848, Présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2007 : un remarquable appareil critique.

[6Déporté en Algérie, comme nombre de prisonniers

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