Categories

Accueil > φιλοσοφία > Montaigne et le Clinamen

Montaigne et le Clinamen

lundi 19 août 2019, par René Merle

Concilier le conformisme politico-social et la libre subjectivité ?

Cf. : Lucrèce, « De natura rerum »

Nous l’avons vu, c’est Épicure (341-270 av. J.-C.-) qui introduisit dans le déterminisme absolu la part du hasard, avec cette curieuse déviation inhérente à la chute rectiligne des atomes, le clinamen : déviation inexpliqué qui entraînait hors du destin tracé les atomes, qui, par leurs compositions, forment le monde. La causalité, dépendant d’inexplicables inclinations fortuites (nées de quelle force ?), était en fait à ranger dans le domaine de l’indétermination.

Lucrèce (99-55 av. J.-C.) popularisa cette doctrine dans son De rerum natura que les hommes de la Renaissance redécouvrirent avec la diffusion de l’imprimerie. Grands lecteurs du philosophe latin, ils ne manquèrent pas de fonder la liberté subjective de l’individu par une application de ce supposé principe de la physique grecque à notre réalité humaine. Le hasard mène le monde, mais dans ce chaos aléatoire d’événements, il nous autorise aussi une liberté de choix… Nous ne sommes pas totalement déterminés.

Montaigne en fera son miel, en refusant tout dogmatisme (et tout engagement) en cette seconde moitié du XVIe siècle où la lutte sans cesse recommencée des factions religieuses et politiques, les reniements et les alliances inattendues sont génératrices du chaos dans lequel il faut bien tirer son épingle du jeu [1]. Comment ne pas demeurer dans l’irrésolution, comment pouvoir agir avec certitude du moment que le hasard mène le jeu ? Montaigne affiche un conformisme absolu : on ne peut qu’être fidèle à son roi et à sa religion. Mais dans le domaine de l’intime, au-delà de tous les affichages de convenance, le mouvement fortuit duclinamen fonderait et justifierait la liberté subjective de l’individu ondoyant et ses réalisations singulières.

Notes

[1Philippe Desan, Montaigne Penser le social, Odile Jacob, 2018

1 Message

  • Montaigne et le Clinamen Le 19 août à 11:49, par Gérard Pavillon

    Cher René,
    Ce n’est pas la première fois que vous parlez du Clinamen et ce n’est pas la première fois que je lis ce que vous en dites avec beaucoup d’intérêt.

    Cela tient à ce que, il y a plus de 30 ans, je travaillais comme informaticien sur des grosses bases de données médicales, en développant des algorithmes de recherche automatique des relations de dépendance causales. Dans ce travail j’ai été amené à classer les relations entre événements selon leur niveau de dépendance et naturellement il existait des événements n’ayant aucune dépendance entre eux : c’est-à-dire que la survenue de l’un n’avait aucun effet sur la survenue ou non de l’autre.

    J’avais pensé à l’époque que dans un système complexe avec de nombreuses dépendances il y avait une telle "dilution" des déterminations qu’apparaissait une certaine liberté.

    Cela n’avait aucune pertinence dans mon travail et j’ai laissé cette idée dans mon grenier à idées. C’est pourquoi votre phrase "La causalité, dépendant d’inexplicables inclinations fortuites (nées de quelle force ?), était en fait à ranger dans le domaine de l’indétermination." a pour moi une forte résonance.

    Amicalement

    Répondre à ce message

Répondre à cet article