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L’explosion de Juin 1848 (6) – Le caveau des Tuileries.

mardi 20 août 2019, par René Merle

De Pardigon à Flaubert…

Suite de L’explosion de juin 1848 (5). Vers la fin de l’insurrection

Les lecteurs de Flaubert connaissent ce terrible épisode du caveau des Tuileries [1].
Le père Roque, bon bourgeois de Nogent, régisseur des terres du banquier Dambreuse et propriétaire d’une maison à Paris, est appelé avec la garde nationale de sa localité pour rétablir l’ordre à Paris. Il est mis en faction devant les sous-sols des Tuileries où » sont entassés des centaines de prisonniers, insurgés ou présumés tels.

« Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en même temps qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale qui campait aux Tuileries ; et il fut très content d’être placé en sentinelle devant la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, il les avait sous lui, ces brigands ! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne pouvait se retenir de les invectiver.
Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais le jeune homme répétait d’une voix lamentable :
— « Du pain ! »
— « Est-ce que j’en ai, moi ? »
D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant :
— « Du pain ! »
Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur faire peur, il les mit en joue ; et, porté jusqu’à la voûte par le flot qui l’étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une fois :
— « Du pain ! »
— « Tiens ! en voilà ! » dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.
Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque chose de blanc était resté.
Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui ; car il possédait, rue Saint-Martin, une maison où il s’était réservé un pied-à-terre ; et les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeuble n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de tout à l’heure l’apaisait, comme une indemnité. »

L’épisode a été inspiré à Flaubert par le témoignage de François Perdigon [2].
François Pardigon est un des rares étudiants qui se soient rangés du côté des insurgés de Juin (la « jeunesse des écoles » avait rejoint les gardes nationaux). Il a 22 ans en 1848.
Il se trouva, au début de 1849, un journal assez courageux pour publier le terrible témoignage de Pardigon : courageux vis à vis du pouvoir, courageux aussi vis à vis de ses amis montagnards qui avaient accepté de combattre l’insurrection du juin. Ce journal, La Vraie République, était dirigé par Théophile Thoré. Il ne survivra pas à la répression anti-montagnarde de juin 1849.

Arrêté le premier jour de l’insurrection, après différents lieux de détention, Pardigon est transféré aux Tuileries.

« Chapitre sixième, Le caveau des Tuileries.
Aux Tuileries, pensions-nous, on trouvera assez d’espace pour nous loger. Dans cet espoir, nous nous acheminions volontiers vers l’immense édifice. C’était dans la matinée du dimanche, 25 juin ; nous comptions notre quatrième prison, et nous avions toujours été de mal en pis.
Après une courte halte dans la cour d’honneur, nous pénétrons, je crois, sous le pavillon de l’Horloge. Dans le vestibule même, au rez-de-chaussée, on ouvre une grille à gauche d’un grand escalier. A ce premier mouvement notre déception commence et nos dernières illusions s’évanouissent avec le grand air et le grand jour que nous laissons au dessus de nos têtes.
Au bout d’une vingtaine de marches, nous débouchons sur un carré à ciel ouvert. En face de nous est une nouvelle grille donnant entrés dans un caveau. L’aspect en est semblable à l’embouchure grillée des vastes égouts de la ville se dégorgeant dans la Seine. La barrière s’entrouvre, puis se referme sur nous, limite de deux mondes.
L’un de ces mondes, le nôtre, est un enfer. Je n’arriverai jamais qu’à en donner une idée incomplète, affaiblie. Mais quoi ! n’est-ce point dans le palais des rois que des républicains, vainqueurs de Février, vaincus de Juin, vont expier leur première victoire ?
Nous sommes dans l’étroit boyau qui établit une communication souterraine entre le château des Tuileries et la terrasse du bord de l’eau.
En entrant, nous pataugeâmes dans une espèce de boue, dont je ne m’expliquai pas d’abord la nature. Au bout de quelques pas, nous allâmes dans l’obscurité. Cela veut dire que nous étions dans la partie du caveau qui passe sous l’Esplanade, non loin de la porte d’entrée. Dans ce trajet, ni air, ni lumière suffisante.
A mesure que nous avancions, une chaleur malsaine nous frappait le visage, et quelque chose d’âcre et de pénétrant nous fatiguait les paupières et nous suffoquait à la gorge.
Nous accomplîmes enfin ce rude trajet à travers une masse d’hommes à la physionomie altérée. Ces premiers moments nous furent affreux, et c’est le cœur oppressé que nous touchâmes le fond du caveau. Les nouveaux venus devaient toujours passer au fond. C’était, néanmoins, la partie la plus saine. Les urines, qui avaient détrempé cette boue dont j’ai parlé, n’y séjournaient pas. Elles suivaient la pente, et allaient former, vers le bas, des flaques infectes où piétinaient un millier d’hommes.
Le sol était recouvert en bitume, les murs cimentés, et, les eaux ne pouvant filtrer, la mare allait toujours croissant et envahissant.
La nuit vint. - Le sol sous nos pieds n’était qu’humide ; nous étions les moins entassés ; nous cherchâmes une disposition qui nous procurât un peu de repos. Rangés sur deux files contre la paroi, nous nous assîmes par terre en nous adossant au mur. Nous nous renversâmes sur le côté, tous dans le même sens, la tête de l’un sur l’épaule ou sur le flanc de l’autre, les jambes repliées et les genoux emboîtés dans les jarrets les uns des autres.
Le caveau est si étroit que si l’un de nous allongeait les jambes, il portait ses pieds dans la poitrine de l’homme qui était en face de lui. En un mot, nous étions, selon une énergique expression que j’ai recueillie, couchés en chien-fusil. Il va sans dire qu’après un court usage de ce nouveau lit de Procuste, nous fûmes forcés de reconnaître que nous nous étions infligés nous-mêmes un supplice auquel il fallait échapper en nous redressant sur nos jambes.
Quelle nuit ! Il arrivait par moment que des masses d’hommes brisés par des postures incommodes, ou succombant, debout, à la fatigue, roulaient les uns sur les autres. C’était un ébranlement général, des cris, des gémissements, qui couraient d’un bout du caveau à l’autre, et l’agitaient comme une chaîne, à ses deux extrémités.
Ces perturbations, si douloureuses par elles-mêmes, nous valaient, en outre, des menaces sauvages du haut des lucarnes. A coups de feu on imposait silence à des tourments intolérables. Chaque détonation était suivie d’une immobilité de tombeau. L’ordre régnait dans le caveau... comme dans un cimetière !
Par instants aussi, dans le calme général, quelques fous se levaient, poussant d’horribles cris, expression de la terreur qui remplissait leur âme. Mes oreilles n’avaient jamais perçu de tels accents. Il y avait quelque chose qui n’était plus d’une voix humaine, et pourtant, cela vous déchirait cruellement les entrailles. Leurs discours accouplaient des idées incohérentes ou bizarres. - "On me vole ! on m’assassine ! mon portefeuille ! eh ! donc eh !... brigands ! brigands !! - "
Ils se dressaient, ces malheureux, comme des fantômes, s’efforçant de fuir, culbutant les uns, foulant aux pieds les autres, trébuchant sur leurs genoux, et galopant au milieu de tous les obstacles, "comme à travers un champ de carottes. " Ainsi s’exprimait à côté de moi un ouvrier.
Non, je n’ai pas oublié ces exclamations, ces cris, avant-coureurs de quelque détonation, si bien prévue, qu’il était répondu, de toutes parts, dans les angoisses de l’attente :
Ce n’est pas ici ! non ! ce n’est pas ici ! ne tirez pas ! aïe ! aïe !!
Tout à coup ; éclatait un bruit sourd, mais sans vibration dans ce caveau aux parois massives, bas, étroit et gorgé d’hommes. C’était un nouveau coup de fusil, au tas... Le plomb, fouillant dans l’ombre, frappait au hasard une victime... ou plusieurs.
Combien, en écrivant ces lignes, je sens que le récit est impuissant à reproduire l’horrible réalité.
Quand le lever du soleil nous envoya quelque clarté par les soupiraux, il nous sembla que nos maux étaient enlevés. Nous n’avions de moins que les ténèbres.
[...]
Vers le centre, des centaines de malheureux succombaient à une asphyxie lente. Ils étaient dans un état de marasme et d’atonie dont on ne se fait pas d’idée ; insensibles au présent, sans préoccupation de l’avenir, indifférents à leur propre sort. Ces hommes échappaient par l’inertie à toute espèce de dispositions, de combinaisons salutaires. Plusieurs étaient accroupis par terre et foulés, qu’on essayait vainement de relever. Leur bouche, plus près du sol, aspirait à longs traits l’acide carbonique que sa pesanteur y condense. Ils précipitaient leur mort.
Nous étions en outre tourmentés par une soif inextinguible. L’eau nous manquait. je fis singe aux gardes nationaux qui avaient leur poste de l’autre côté de la grille que je désirais leur parler. On me permit d’approcher, et je franchis, en m’éclaboussant jusqu’aux genoux du mélange infect que je traversais, un espace d’environ dix pas, que nous étions tenus, sous peine de mort, de laisser entre nous et la grille, fermée pourtant.
Notre position était telle qu’ils en parurent un peu touchés. Un gardien du château, qui se tint constamment à la grille et qui en gardait les clefs, fit preuve de sentiments d’humanité.
Je demandai de l’eau ; on nous en accorda. on nous donna aussi du pain, moins nécessaire que l’eau. Peu pouvaient manger. Notre ration était, pour vingt-quatre heures, une moitié de pain de munition ; pas d’autre pitance.
Le milieu du jour (lundi 26) arriva. De nouveaux prisonniers vinrent partager et accroître nos misères.
Ces derniers venus étaient, pour la plupart, dans un état que je ne saurais peindre. Des groupes entiers allaient sans chaussure, à peine vêtus d’une chemise en lambeaux et d’un pantalon en guenilles. Sans doute, on avait tiré, hors de leurs misérables retraites, bon nombre d’infortunés, coupables de pauvreté, d’indigence, d’absolu dénuement. Le pauvre hélas est suspect ; le pauvre fait peur !
[...]
De temps en temps, des bourgeois, des gardes nationaux de diverses banlieues, des curieux, venaient se repaître de l’abominable spectacle de nos souffrances. Plusieurs trépignaient de rage à notre vue. Certains donnaient naïvement des signes d’une terreur exagérée, ainsi que ferait un enfant devant un objet qu’on lui assurerait être hideux. Bien peu d’hommes surent s’élever à la hauteur de notre infortune et à la dignité de leur victoire.
Nos rangs s’emplissaient toujours. Nous nous massions en serrant les files, les bras collés le long des côtes. Les petits étaient littéralement étouffés. A tout instant, du sein de la masse profonde, on poussait en avant, de mains en mains, des prisonniers évanouis. Ce sont les épaves du naufrage que la vague couche sur la côte. Nous les exposions, aussi près que possible, à l’air de la grille, nous leur rafraîchissions les tempes et le visage avec de l’eau.
[...]
Voilà dans quelles tortures et morales et physiques s’écoulait cette journée, lorsqu’une nouvelle crise vint en rompre la monotonie.
Sans motifs, sans cause apparente, on nous jette un arrêt d’une férocité innommée. Défense expresse de toute circulation et de tout mouvement ; injonction de ne pas remuer d’un pouce, pour quelque motif que ce soit ; de faire le vide dans le projection des lucarnes, et - je n’oserais en vérité l’écrire, tant ce me semble impossible, si ce n’était empreint dans ma mémoire en souvenirs ineffaçables, - défense aussi de tourner, même de nos places, la tête vers les soupiraux d’où nous venaient l’air et la lumière, et cela, sous peine de mort !
On connaît le fossé qui sépare le parterre des Tuileries du reste du jardin toujours accessible au public. Les soupiraux qui ouvrent sur ce fossé sont à hauteur de poitrine. Il faut avoir vu par ces soupiraux nos sentinelles, le cou tendu, le fusil abattu, armé et amorcé, les jambes fendues, la main gauche à la capucine et à la droite à la gachette, toujours prêts à faire feu, pour un geste, un froncement de sourcil. Il y en a qui ont eu la force et le triste courage de rester, une heure entière, dans cette attitude.
La situation était tendue au dernier point. Des bruits sinistres couraient dans la foule : nous allions être fusillés. La terreur envahissait toutes les âmes. Les esprits faibles ne s’appartenaient plus. Cette heure fit perdre la raison à plus de deux cents personnes. Au même moment, par une coïncidence formidable, un coup de fusil gronda dans le caveau. L’émotion fut indicible, le silence en devint plus profond. On se crut au commencement de la fin.
Le moment, en effet, paraissait approcher où douze cent hommes allaient s’affaisser misérablement sous la poids de la terreur, ou bien, dans un effort désespéré, assaillir la grille et braver la mort.
un prisonnier en état de démence se précipite sur le soupirail, et est abattu à bout portant
Deux minutes après, deux hommes parurent, tenant, l’un par les deux pieds, l’autre par les épaules, un homme mort dont la tête presque entière semblait avoir été dévorée par un monstre. Il ne restait qu’une partie de l’occiput, le menton et la mâchoire supérieure. Plus de nez, plus d’yeux, plus de front, plus de crâne ! On l’étendit roide dans l’espace qui nous séparait de la grille. Les gardes nationaux ne purent, sans frémir, garder ce spectacle sous les yeux. Aucun d’eux n’osait encore porter la main, pour l’enlever, sur ce tas d’ordures et de lambeaux sanglants qui fut un homme. »

Dans ce terrible épisode, Pardigon aura, hélas, peu de gestes d’humanité à signaler de la part de ceux qui surveillent les prisonniers.
Finalement sortis de leur caveau, les détenus des Tuileries sont acheminés en colonne vers un autre lieu de détention. Place du Carrousel, des coups de feu vraisemblablement tirés par des gardes nationaux entraînent un massacre : les gardes nationaux et militaires qui encadraient la colonne ouvrent le feu sur les prisonniers. Pardigon reçoit une balle au visage, et il restera défiguré par cette blessure. Transporté à l’hôpital, il y séjournera jusqu’au 29 août 1848, date à laquelle il sera libéré, grâce à son statut d’étudiant. Il s’exilera bientôt, chassé par la répression anti-montagnarde de juin 1849.

SUITE : L’explosion de juin 1848 (7). Au lendemain de l’insurrection parisienne.

Notes

[1Flaubert, L’éducation sentimentale, Michel Lévy frères, 1869

[2Pardigon avait publié à Paris son témoignage en feuilleton en 1849 dans Le Journal de la Vraie République, puis, en exil, il le reprend, augmenté d’une longue introduction, dans l’ouvrage : Épisodes des journées de juin 1848, par François Perdigon, Londres, Jeffs, Bruxelles, Labroue et Cie, 1852. Cf. : François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848, présentation d’Alix Héricord, Paris, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2008

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